Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.
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Ce Constant était quand-même un drôle de type. Sympathique certes, cultivé bien que spécialisé dans des domaines assez étranges, il avait mené sa barque, comme on verra, de façon particulière. Fils unique d’une veuve de je ne sais quelle guerre il se montra original, d’une intelligence vive et d’une curiosité éveillée dès son plus jeune âge. Après son certificat d’études et bientôt le Conseil de Révision il devança l’appel et s’engagea dans la marine. Il était grand, solide et ne craignait rien. On ne le revit pas pendant de longues années.
Lorsque il revint, vers la cinquantaine, le monde rural n’avait pas beaucoup changé ici. Il remit en état sa maison natale, une petite bâtisse presque forestière à la lisière des bois. Disponible, vivant de sa retraite, il s’adapta très vite au rythme du village, rendant service un peu partout, prêt à conseiller ou à remettre en place, aimable avec tous et prompt à l’ironie contre les imbéciles . Sa réputation d’aventurier et ce qu’il racontait de ses longs séjours dans « les iles », comme il disait sans préciser lesquelles, lui attirait autant l’estime des braves gens que la méfiance des cons. On s’interrogeait tout de même un peu car il s’y entendait en quelques arts réputés sulfureux comme la médecine par les simples, les incantations muettes pour couper le feu, certains signes de croix pour effacer les verrues, quelques manigances bizarres pour maitriser les chevaux et calmer les chiens furieux. Au bistrot où il passait volontiers ses soirées en bon copain amical il était sobre sans exagération. Redoutable aux cartes il payait sa tournée comme tout le monde et ne trichait jamais sans prévenir.
Cette année-là l’hiver était en avance. Dès la Toussaint la neige était tombée pour ne plus repartir. On avait dû prendre la pelle pour dégager les tombes et installer les chrysanthèmes. Constant n’avait là que celle de sa mère, décédée alors qu’il était à l’autre bout du monde, mais il palota comme les autres et un peu pour tous les autres. Merci pour eux. Maintenant il neigeait presque tous les jours. Le ciel était gris et chargé. On n’avait pas vu les sommets depuis plusieurs semaines et les nuages lourds trainaient jusque au bas des bois.
C’est dans ces conditions que Constant qui venait de descendre à la boulangerie et s’apprêtait à remonter chez lui sans même prendre un verre au passage avec quelque inoccupé de service, s’entendit appeler de derrière un moule de fayard. C’était son cousin Gaston
– Oh Constant… Firmin est mort ce matin !
– C’est vrai ? C’est pour lui qu’on va sonner ?
Il venait de remarquer le sacristain qui s’ouvrait un chemin à grand coups de pelle en direction du clocher. Bientôt le glas retentit à peine étouffé par la neige lourde qui tombait obstinée.
– Si tu veux Gaston je fais la montée, je me change et on y va ensemble.
De retour, Constant rejoignit Gaston et ils entrèrent en même temps. Il y avait quelques visiteurs dans la cuisine plus que rustique qui servait d’antichambre d’hiver. Ils saluèrent en silence, serrèrent quelques mains, embrassèrent quelques joues féminines et passèrent dans le pèle, cette pièce à vivre devenue chapelle pour quelques heures. Deux ou trois bonnes femmes priaient ou faisaient semblant. Constant s’approcha, s’inclina, se signa, attendit un instant par politesse et se retira suivi de quelques autres qui profitèrent de sa sortie pour revenir en cuisine où on allait évidemment boire un verre.
– Et l’enterrement, c’est pour ? …
– Après-demain matin. Au plus tard.
– On va creuser quand ?
– Tout de suite… avec la neige faut s’avancer un peu.
Constant allait sortir lorsque le fils ainé du disparu le retint par la manche :
– C’est embêtant pour le petit.
– Quel petit ?
– Celui qui est au Service
– Vous avez prévenu ? Un télégramme ?
– Oui. Bouvet est descendu tout de suite au chef-lieu chercher le curé et passer à la poste mais avec la neige il a mis longtemps. Et puis un télégramme jusque au fin fond de ces vallées des Alpes du Sud ! La dernière fois qu’il est venu il a mis presque deux jours. Un changement à Avignon, un autre à Lyon et pas de correspondance avant le lendemain six heures. Après c’est un omnibus qui s’arrête à toutes les guérites de cantonniers ! T’en as pour la journée. Une fois à la gare d’en Amasse il lui reste à monter au chef-lieu avec le car qui arrive quand la route est dégagée. Après il montera à pied.
– On pourrait l’attendre en bas.
– C’est pas pour çà qu’il ira plus vite !
– S’il arrive ?
Il n’arriva pas. Les parents en étaient désolés. Vous pensez, pour la sépulture de son vieux père ? C’était prévisible, hélas.
Il neigeait bien sûr. En fin de matinée on y voyait comme au crépuscule. Les flocons étaient si serrés et les coups de vent si enveloppants qu’on était presque obligés de fermer les yeux. Tous les gens valides du village étaient là serrés autour de la tombe déjà garnie de neige dans le fond où on descendait lentement le cercueil de Firmin, avec des cordes humides et les mains gourdes. Constant se tenait un peu en retrait et semblait prier profondément. Malgré sa pèlerine le curé était aussi refroidi que les autres et débitait en claquant des dents un latin précipité que personne n’entendait lorsque un cri étouffé qui sembla éclatant sidéra tout le monde : « Le voilà ! »
Entre les deux montants du portail grand ouvert, à peine estompé par le brouillard de neige agité de rafales se tenait la silhouette d’un chasseur alpin, son béret rabattu sur le visage, sa lourde cape flottant doucement au vent, ses molletières enneigées et… Le temps d’aller vers lui dans un geste d’affection, un élan d’émotion, une ébauche d’accolade, il avait disparu. Il ne restait que la tempête qui bouchait la vue et le portail qui grinçait sous le vent…
Constant resta un peu avec les fossoyeurs qui s’acharnaient pour finir vite et courir se réchauffer mais il se décida quand-même à les précéder au bistrot, comme tous les hommes. Il se disait qu’un coup pareil il ne le ferait pas une seconde fois. Il pouvait à la rigueur évoquer l’image d’un mort comme on le lui avait appris chez les sorciers de par là-bas. Par contre, celle d’un vivant, c’était une autre affaire.
Le fils arriva le lendemain soir après un voyage interminable, à ce charmant village où j’ai vécu mes cinq premières années et où j’ai bien connu un drôle de bonhomme qui s’appelait Constant.
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