Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.
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Ceci n’est qu’une expérience. Prétendre en tirer un enseignement semble sans doute imprudent mais je ne saurais oublier ce qui s’est passé et que ma mémoire conserve, à toutes fins utiles.
A cette époque, immédiatement après la fin de la seconde guerre mondiale, j’étais étudiant à Paris. Comme beaucoup, j’étais musicien de jazz vieux style et je jouais avec quelques copains dans un petit orchestre bien sympa. Les locaux qui nous accueillaient étaient vétustes et inconfortables . C’étaient souvent des sous-sols pas chauffés, mal ventilés, dépourvus de tout confort, dont les chroniqueurs, cinéastes ou illustrateurs, ont tiré l’image désormais historique des fameuses caves de Saint-Germain-des-Prés. Celle dont je parle ici était continuellement bourrée de public enthousiaste, enfumée jusqu’à la gueule et sans aération ni toilettes. Il fallait, pour ce dernier usage, s’ouvrir un passage dans la foule agitée, remonter un escalier aussi étroit que malcommode, traverser une vaste cour pavée et utiliser des chiottes à la turque adossés tout au fond contre une muraille du temps des Romains ou de bien avant eux.
Je portais le plus souvent une belle chemise bariolée très à la mode, achetée aux surplus de l’armée américaine, dite hawaïenne, et faite de nylon parfaitement imperméable à toute humidité, insensible à toute transpiration. Là-dessous, en jouant, je transpirais comme une bête et la sueur me coulait dans le dos.
Nous étions en hiver. Il faisait ce soir-là un froid à geler la Seine toute proche. Je profitai d’une pose pour perforer le public compact, traverser cette cour réceptacle à courants d’air glacés, vider suavement ma vessie du blanc sec, excellente spécialité de l’endroit, puis revenir aussi vite que possible me replonger dans l’étuve souterraine où gesticulaient les danseurs acrobates qui hantaient ces lieux où nous construisions une légende.
Les jours suivants je me mis à tousser de plus en plus et à manger de moins en moins. Pour me soutenir je buvais une petite cuillerée de rhum dans du thé chaud. C’était mon seul repas quotidien. Je passe les détails d’une lente descente vers un épuisement total, d’où deux médecins successifs, dont un pneumologue aussi intrigué qu’affirmatif, se mirent à tenter de me sortir à grands coups d’injections dans les fesses du produit miracle et extraordinairement novateur du moment, la pénicilline. Sans elle j’aurais plongé, les poumons inondés jusqu’à la noyade par une congestion spectaculaire autant que pulmonaire. Je ne souffrais pas. Je ne respirais plus guère. J’avais peu de fièvre. J’étais à peine conscient et aussi passif qu’une bûche au fond de mon lit. On avait placé à côté de moi une bombe d’oxygène munie d’un manomètre et d’un long tuyau de caoutchouc pour alimenter un masque capable de m’éviter de crever tout de suite.
On attendait.
A un moment donné qui devait être un crépuscule, j’ai complètement perdu conscience. Il n’y avait plus rien, ni moi, ni rien d’autre. Même pas le fameux trou noir dont on parle parfois lorsque on se réveille.
Je me suis effectivement réveillé, collé au plafond de ma chambre.
Sans le moindre étonnement ni l’ombre d’une inquiétude je remarquai d’abord que je touchais presque la moulure qui courait tout autour de ce plafond. Plus exactement, j’aurais pu la toucher si j’avais eu une main, des doigts, un bras et, pour tout dire un corps. Je n’en avais pas. J’étais dans un nuage, au sens propre du mot. Ce nuage avait à peu près la forme d’une sphère aux limites assez floues et d’un volume proche d’un demi mètre-cube. Il était fait d’une sorte de vapeur assez semblable à de la fumée légèrement grise et transparente. L’impression dominante était que je ne me sentais pas vraiment dans le nuage. J’étais le nuage lui-même comme on se sent dans son corps en s’étirant au réveil ou en prenant conscience d’une position ou d’un événement auquel on participe le plus naturellement du monde. J’étais là. J’étais bien. J’étais cela et c’était si normal que je n’éprouvais aucun sentiment d’étrangeté. De plus je n’éprouvais rien du tout. Je n’entendais rien alors que ma fenêtre donnait de très haut sur un carrefour très fréquenté qui m’apportait généralement beaucoup de bruit même la nuit. Je n’avais aucune sensation sensorielle sauf la vue. Pas d’odorat non plus. Par contre, ma vue était d’une acuité inhabituelle .
Curieux de comprendre ce qui m’arrivait je me suis déplacé par simple intention, sans effort musculaire et pour cause, une sorte de volonté agissante. Je progressai peu à peu en effleurant le plafond. Parvenu au-dessus de la fenêtre je m’arrêtai. En me retournant pour regarder mon lit et la forme immobile qui gisait dedans je m’aperçus que, dans l’angle opposé, se trouvait la cheminée.
D’un seul regard j’ai tout compris. Cette cheminée datait de la construction de l’immeuble. Toutes les pièces en avaient une. On les avait désaffectées sans les détruire en installant le chauffage central. La mienne était constituée d’un manteau à tablette en marbre noir, fermé par un rideau coulissant en laiton, hermétiquement bloqué. J’avais essayé plusieurs fois de le soulever sans y parvenir. Au-dessus, un coffrage conique en briques plâtrées talochées à l’ancienne dissimulait le conduit d’évacuation de la fumée. Il occupait l’angle de la pièce et montait jusqu’au plafond. C’est à cet endroit qu’était parvenu le nuage après avoir tenté en vain de s’engager dans la cheminée pour je ne sais quelle ascension. J’étais enfermé dans la chambre close sans trouver d’issue.
Je demeurai dans cette situation presque amusante qui ne m’étonnait pas le moins du monde. Elle me semblait presque agréable et pas du tout angoissante. J’avais l’impression que rien ne pouvait se passer ou sûrement rien de fâcheux. Cela dura un temps indéfini, un temps qui n’existait plus, une absence. Cette impression de temps disparu, de corps abandonné là-dessous et remplacé par une vapeur à peine consistante, cette évidence de liberté simpliste retrouvée, me réjouissaient autant que la certitude de continuer à voir, comprendre, analyser, conserver mon esprit plus vif qu’avant et comme délivré de toute méfiance et de toute entrave. Je m’abandonnais à ce bonheur calme et lénifiant.
Cela ne dura pas. Je sentis bientôt que le temps avait repris son cours illusoire.
J’entendis la voix du médecin qui se penchait sur moi :
« Bon !… il est revenu »
J’étais de son avis mais ce n’était pas du tout agréable. J’allais lui répondre que j’étais bien mieux là-haut contre mon plafond à attendre une sortie souhaitable, mais une telle aventure ne se raconte pas sans précautions. Il suffit de l’avoir vécue.
Les jours suivants je me suis remis progressivement. J’ai quitté mon lit, les intramusculaires toutes les quatre heures, les ventouses scarifiées, le masque à oxygène… J’ai réussi à fumer deux centimètres d’une cigarette le jour où je me suis risqué à manger un œuf à la coque. Plus tard je suis parti me reposer quelques mois à la montagne et je n’ai même pas viré ma cuti, à l’étonnement de mon pneumologue. Par contre je me suis consacré au cyclotourisme alpin afin de rétablir une respiration compromise.
Je n’ai jamais oublié cette excursion dans mon petit nuage et je demeure persuadé que s’en aller ainsi ne doit pas être désagréable… si c’est vrai.
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