Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.
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Il faisait très chaud cet après-midi de fin d’été. On ne sentait pas le moindre souffle de vent, ce qui est rare en montagne. De gros nuages boursouflés d’un blanc éclatant montaient lentement du côté de l’Ouest. L’air était sonore, les bruits cristallins. On entendait aboyer au loin un chien anonyme dans l’indifférence de la torpeur bientôt automnale.
J’étais assis sur la troisième marche de l’escalier extérieur, qui donne accès à la porte grillagée centrale depuis la cour caillouteuse de l’école du village. Dans mon dos cette porte était grande ouverte à deux battants. Je suppose que l’on espérait un courant d’air salvateur qui viendrait peut-être tempérer la cage de l’escalier intérieur. Cet escalier donnait accès à l’unique étage et, à peine plus haut, au grenier. Dans mon dos il y avait deux autre portes se faisant face : celle de la classe des filles ou officiait ma mère, celle de la classe des garçon fief de mon père Elles étaient fermées encore pour quelques jours en attendant la rentrée. L’escalier était en pierres de taille. Il montait par la gauche, atteignait un palier intermédiaire contre le mur du fond et continuait par la face opposée jusqu’à l’étage où se trouvait notre appartement.
Là-haut tout était fermé. La seule ouverture, à part la porte d’entrée où j’étais assis, était une lucarne circulaire dans le mur du petit palier dont la fenêtre ronde était largement ouverte sur le ciel clair. Pour clore la cour du côté de la route il y avait un mur interrompu d’un large portail de fer forgé composé de barreaux verticaux assez minces et une courte grille de même facture qui courait tout le long du faite du mur. Ce portail léger était à deux battants et il était fermé. Il tenait par quatre gonds qui étaient scellés dans deux piliers de pierre équarris. Les extrémités de ces piliers étaient taillées en pyramides.
Cette description d’une architecture pourtant banale est indispensable pour comprendre ce qui allait se produire à ma grande admiration.
De la pointe d’une de ces pyramides à l’autre courait comme une guirlande extrêmement légère et transparente qui scintillait dans le soleil et vibrait avec un bruit subtil qui me fit penser à mon arrière grand-père. Je voyais que cette fine guirlande suivait à peu près la ligne des pointes des barreaux du portail qui étaient aplaties et taillées en fers de lance.
Je pensais parfois à ce vieux grand- père que je n’avais pas connu mais dont on me parlait à l’occasion car il était mort un peu avant ma naissance. Cette fois-ci je compris que c’était à cause du bruit. Le vieil homme avait des ruches. Elles étaient installées en contrebas de la maison de famille dans le jardin en terrasses qui descendait vers le torrent. On m’avait raconté que le jours de l’enterrement de leur propriétaire un nuage d’abeilles s’était élevé des ruches et avait suivi le corbillard jusqu’à la porte du cimetière à plusieurs centaines de mètres de là. Les assistants en avaient été effrayés mais furent vite rassurés car les gens du pays leur donnèrent l’ordre de ne pas s’agiter, de ne pas essayer de chasser les abeilles car ce phénomène était connu et se produisait parfois . C’est le bruit de léger vrombissement soyeux qui se dégageait de la guirlande d’étincelles sur le portail qui m’avait fait penser aux abeilles et à cette espèce de légende qui, décidément, n’en était une que pour les ignorants.
J’étais tellement attentif à ce phénomène lumineux, que je contemplais pour la première fois sans pouvoir interroger qui que ce soit pour apaiser ma curiosité infantile habituelle, que je remarquais à peine que les scintillements se réunissaient en un sorte de cercle ou de disque, peut-être une sphère ou une masse en forme de boule. A mon age j’étais bien incapable d’imaginer des précisions géométriques aussi subtiles mais je voyais nettement que la chose se formait en une sorte de ballon, gros à peu près comme celui avec lequel je jouais parfois. Le mien n’était pourtant pas aussi brillant et il ne venait jamais vers moi comme cette boule, avec une sorte de balancement et de tressautement comme si elle hésitait à m’approcher ou sur la route à suivre. En même temps le bruit devenait plus audible, plus insistant, comme s’il enflait.
Par une sorte de réflexe je tentais de rentrer ma tête dans mes épaules lorsque je me suis aperçu que la boule montait légèrement et passait au-dessus de moi. Je n’ai eu que le temps de faire un quart de tour rapide et de suivre des yeux cette boule de plus en plus étincelante qui montait le long de l’escalier, à peu près à la hauteur de la rampe. En même temps il me semblait qu’elle était devenue plus petite, plus concentrée. Arrivée au niveau du palier intermédiaire elle sembla s’arrêter, vibrer davantage et, d’un seul coup, franchit la lucarne comme si elle était aspirée.
Faute de comprendre de quoi il s’agissait je n’étais pas stupéfait. J’étais seulement un peu frustré que la fête soit finie si brusquement.
Je n’ai parlé à personne de cet événement qui me semblait agréablement normal et fut vite oublié. Pourtant, de très longues années plus tard, je me suis rendu compte que tous les physiciens et autres respectables savants de toutes sortes ont toujours fermement nié ce phénomène de la foudre en boule qui ne saurait exister…
Puisqu’ils le disent !
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