Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’ atmosphère de ces récits.
Cette année-là comme toutes les précédentes depuis 1935 nous étions en vacances au Guilvinec. Tous étant instituteurs dans notre famille, sauf moi en mon jeune âge et sans intention de le devenir jamais. Tous, y compris mes grands-parents retraités. Vincent, qui vivait avec ma Tante parisienne, célibataire et évidement institutrice, bien que spécialisée, n’était jamais, le pauvre, que représentant en produits d’entretien pour voitures de luxe. La sienne était rudement chouette quoique ses deux sièges de cuir rouge semblaient un peu justes pour contenir aussi ma Tante. Nos vacances tiraient à leur fin mais cette fois-ci l’amorce de nostalgie habituelle était largement dépassée par l’inquiétude qui envahissait insidieusement le pays à l’aspect de sale gueule de l’ombre grandissante que faisait peser sur l’Europe le développement du nazisme allemand et du fascisme italien. Savoyards et pas tellement éloignés des régions revendiquées par les uns et les autres de ces amuseurs sinistres, nous commencions à les trouver pénibles. Ce n’était qu’un avant-goût mais comment imaginer? À Paris qui se prenait comme toujours pour le centre décisionnel du monde, personne ne croyait ouvertement à une guerre proche, du moins dans ce qu’il est classique d’appeler les milieux autorisés qui s’enveloppent généralement dans la toge de l’incompétence optimiste. Seul mon grand-père, ancien de celle de quatorze, placé depuis au sein de notre municipalité et d’une option politique réaliste, voyait venir l’orage sous les quolibets de ma tante plus socialiste que Lénine et de ma grand-mère plus critique qu’un canard enchaîné. À vrai dire et malgré une propagande minable qui ne faisait plus rire personne, nous étions persuadés que l’heure des armes approchait, en particulier de celles de l’ennemi.
Le soleil descendait sur l’océan incandescent, aussi plat qu’un matefaim à la poêle, et nous attendions en silence qu’il plonge une dernière fois pour nous qui partirions demain. Nous allions démonter la tente pyramidale à rayures oranges qui nous servait de hutte de famille nomade et retourner à la rue du Port et à notre petite maison aux vers de bois.
A ce moment j’ai vu s’avancer sur le sable durci que la marée délaisse au raz du bord de l’eau, une gitane dans ses vêtements traditionnels colorés, juste assez crasseux pour attirer l’aumône, tenant par la main une petite fille au minois barbouillé et aux pieds nus. Cette vision dans le soleil couchant avait quelque chose d’une apparition et déclencha chez ma Tante, volontiers grandiloquente, une tirade des plus cabotines à propos de “ce peuple méprisé et pourtant illustre, si fier, si plein de respect ancestral pour les mystères dont nous n’avons aucune idée…..”, ce qui fit ajouter à Vincent que dans le cas contraire ce ne seraient pas des mystères. Ma tante, vexée, se mit à fouiller dans son sac de plage et en tira un porte-monnaie assez identifiable pour que la gitane s’approche pleine de dignité avide et saisisse la main de sa bienfaitrice en annonçant un “toi tu es bonne” admiratif qui mérita un beau billet que la gamine saisit avec émerveillement. C’est là que les mystères commencèrent à se manifester.
Ma Tante est volontiers généreuse donc généralement fauchée. Elle adore, dit-elle, “se pencher sur le peuple” et adopte avec délice des attitudes de sainte laïque. Quelle suffisance ! Elle est la proie facile de tous les quémandeurs de secours populaires pour peu qu’ils soient peintres faméliques, chômeurs syndicalistes, musiciens du métro ou vendeurs de poésies ronéotypées. La gitane ne s’y trompait guère mais décida de remercier avec d’autant plus de grâce qu’on ne lui demandait rien. Elle s’approcha de mon père, le regarda en pleine face et déclara bien clair “toi, tu n’iras pas loin”. La remarque tomba à plat car personne n’y comprit rien. On se demanda seulement si le feu de Dieu n’allait pas s’abattre sur la calvitie paternelle tant cette sentence sentait la vision de mort subite. Ce serait bien embêtant pour le retour car personne d’autre ne sait conduire chez nous malgré une tentative de ma mère qui se trouva au premier coup de frein assise sur une tarte aux abricots qu’elle avait achetée en passant. Ce n’est pas Vincent avec sa minuscule Rosengart décapotable à deux sièges plutôt éjectables dans les virages, qui nous serait d’un grand secours.
C’est précisément face à Vincent que cette fille du vent, ouvrant de grands yeux effrayés, fit un signe de croix énergique beaucoup plus exorciste qu’invocateur. C’est le premier signe de croix que recevait depuis son baptême ce mécréant affirmé. Il se contenta de ricaner un “merci quand même…” qui tomba dans un silence glacial.
La gitane semblait pressée de passer rapidement à sa prochaine victime. C’était moi. J’entendis “toi tu es jeune et tu t’en sortiras”. J’en ai ressenti une évidente déception. Pas besoin d’une gitane, crépusculaire ou autrement, pour voir qu’à treize ans j’étais jeune. Quant à savoir si je sortirais de ma jeunesse j’imaginais qu’il me suffirait d’attendre quelques années de plus. Pas de quoi révéler le talent d’une prophétesse distinguée !
Pour la dernière, ma Tante, l’opération divinatoire prit des formes solennelles. Le bras levé vers le sud cette pythonisse spectaculaire martela un “toi tu ne passeras pas l’hiver là où tu crois” qui cloua le bec à toute contradiction. Je me demandais où une fonctionnaire en poste à Paris pourrait bien passer l’hiver ailleurs qu’en son studio du quinzième même en admettant d’hebdomadaires manifestations turbulentes autant qu’inefficaces contre la guerre qui vient et contre un tas de trucs informulés éructés par des exaspérés agitant une mer de drapeaux rouges. N’empêche, cette perspective sembla ravir la récipiendaire qui se fendit d’un nouveau billet neuf qui disparut sous un flot de bénédictions aussi véhémentes qu’imperceptiblement sulfureuses.
Sur ce, la gitane s’éloigna dans le soleil qui rougeoyait du côté des Etocs avec cette impertinence des lois cosmiques incroyablement ignorantes des désirs humains. Grandiose finale romantique à pleurer.
Le lendemain matin nous sommes partis dans la belle Viva Grand-Sport presque neuve achetée l’an dernier à un saxophoniste. Pas pressés, nous avons dormi à Tours, histoire de permettre aux deux hommes de faire une ultime cure de vin de Loire aussi réduite que morose. Vincent était rentré directement à Paris dans son tape-cul d’autant plus véloce qu’il était allégé des formes assez rebondies de ma Tante. Celle-ci préférait continuer en Savoie des vacances bretonnes terminées sur une polémique aiguë à propos du socialisme allemand à laquelle je n’avais échappé que grâce à mon manque de subtilité analytique. Je n’avais retenu que “jamais le peuple allemand ne permettra….” et le reste se perdit longtemps dans l’accumulation d’horreurs qu’il permit quand même. Prophétie pour prophétie, j’avais tendance à faire confiance aveugle à la gitane mais plutôt sourde aux éditorialistes parisiens.
Arrivés chez nous à la nuit suivante, nous avons mangé au restaurant du coin dont le serveur, navré, nous apprit que l’on affichait déjà les ordres de mobilisation générale et qu’il servirait désormais sous les drapeaux.
Le lendemain matin, je me suis dévoué à décharger les bagages pendant que mon père préparait son sac et que mon grand-père installait les dispositifs nécessaires à la Défense Passive en son bureau de la Mairie encombré de peinture bleue pour les carreaux et de sacs de sable pour faire joli. En guise d’intermède, ma mère et moi sommes allés sur le quai de la gare jouer un épisode de “départ du guerrier” conclu par un “tu écriras” larmoyant qui termina pour longtemps cet entracte agité que l’on a bien nommé, sans rire, ”l’entre-deux guerres”. Cette unité de temps inédite me laissa longtemps songeur.
Pour revenir à ce que je nommerai la Prophétie de la Grève Blanche, pour faire original, je dois observer que le premier à en fournir une illustration fut en effet mon père qui téléphona le lendemain qu’il était affecté à l’Etat Major de l’Armée des Alpes, à quarante kilomètres de chez nous, pour y servir de chef de garage en attendant le poste de vaguemestre. Voilà pour “ tu n’iras pas loin”. Il ne quitta en effet le bel hôtel de réputation internationale réquisitionné à cet effet d’épaulettes que pour se réfugier dans la montagne du coin sur ordre de se conformer à la débâcle de 1940. Une sorte de “garde-à-vous et barrez-vous encore plus vite”.
Ma Tante, toujours en évidence, fut affectée aussi, mais à l’évacuation des enfants scolarisés en la ville de Paris. Par crainte des bombardements que l’on supposait menacer particulièrement et par malice spéciale la seule capitale, il avait été décidé de les regrouper en rive droite de la Loire. Personne n’ayant suggéré qu’on aurait pu se sentir un peu plus sécurisé sur la rive gauche, ils s’installèrent donc à Blois en ce qui la concernait. Elle y passa donc l’automne et bien entendu l’hiver, gitane dixit, en attendant un printemps dont bien des ponts, pas parisiens du tout, ont conservé un souvenir très explosif. Je l’y ai rencontrée dans des circonstances assez romanesques pour faire le sujet d’un nouveau récit, alors qu’elle occupait une mignonne auberge de la vieille ville, décorée d’une volière pleine de faisans pacifiques et de quelques officiers pas beaucoup plus belliqueux. J’en parle ici car c’est justement à cette occasion étrange que commença à se manifester l’invitation pressante de mon ange gardien à m’en “tirer nom de Dieu ! ” Dont acte comme on verra.
Pour Vincent ce fut moins drôle. Il n’était pas mobilisable suite à une rencontre brutale avec une balle marocaine lors de sa jeunesse légionnaire. L’épisode lui avait procuré une pension modeste et une méfiance justifiée envers les armes à feu. Depuis, il pratiquait l’escrime en tant que sport du dimanche. L’armée utilisant peu de produits sophistiqués pour entretenir ses véhicules, Vincent rangea sa panoplie chimique et poursuivit dans l’Ouest ses démonstrations itinérantes de matières garagistes mieux adaptées à la rigueur des temps jusqu’à ce que, la moitié de la France étant occupée par une armée allemande hostile à la circulation automobile au point de confisquer toute l’essence du continent et d’ailleurs, il se consacra aux dangers héroïques de la résistance en Bretagne comme à Paris alternativement. Sa carrière se termina lorsqu’il fut tué sur une barricade lors de la libération de la capitale. Il fut inhumé en même temps que bien d’autres sous la bénédiction collective d’un clergé qu’il détestait et sous des honneurs militaires qu’il abhorrait pour avoir déjà donné et peu reçu. Voilà pour le signe de croix.
Modestement je m’aligne en dernier. Pendant plus de quatre ans, je n’ai fait que respecter dans la plus complète ignorance le “tu t’en tireras” suspendu au-dessus de ma tête par une prophétie décidément efficace.
Depuis qu’un ouvrier carrier nommé Benito qui habitait à trois rue de chez nous et conspirait outre frontière avait réussi en Italie un coup d’état que nous prenions pour une révolution des mandolines, nous entendions avec un agacement rigolard ses revendications sur la Savoie. C’était une ânerie. La Savoie avait quitté le magma italien avant la concrétisation de son unité et par ailleurs on pouvait affirmer que c’était plutôt l’Italie qui était née de la Savoie historique dont elle portait la croix sur ses armes et dont son prince était issu. Cette ânerie devenait dangereuse après que l’armée des Alpes ait été amaigrie de ses unités les plus opérationnelles envoyées en Norvège pour une expédition utopique destinée à couper la source du fer à des Allemands qui nous changèrent bien vite en Chasseurs chassés. Pendant que les italiens ciraient leurs bottes déjà passablement éraflées, mais au son d’un “A noi Savoia” qui nous chauffait les oreilles, les choses se gâtaient en Belgique où tout le monde lorgnait vers la Manche, les Allemands pour l’atteindre, tous les autres pour s’y embarquer. Persuadés que le front du Nord tiendrait, nous ne sentions pas que bientôt il n’y aurait plus de front du tout. Les autorités, toujours très inspirées par la certitude que “nous sommes les plus forts”, selon la TSF et quelques affiches, décidèrent alors de fermer les écoles et de disperser les gamins pour éviter les effets d’éventuels bombardements qui, c’est bien connu, ne touchent que les hôpitaux et les classes maternelles, jamais les forteresses ou alors leurs ambulances. Sur ces entrefaites, ceux de la famille qui restaient mobiles, les autres étant immobilisés car mobilisés, décidèrent de gagner la Bretagne et notre Guilvinec habituel pour des vacances inattendues en cet endroit où jamais ne mettraient les bottes ni les Italiens ni les Allemands. Ce fut un aller étrange dans un pays plutôt nerveux et un retour encore plus étonnant par Quimper, Paris, la gare d’Orsay, Étampes où j’entendis mes premières bombes, Orléans les Aubrays où ce furent les mitrailleuses volantes italiennes, Blois où la Tante interloquée s’occupa de nous faire passer le pont sous le tir des chars que les ouvriers allemands avaient quand-même construits, Villeneuve-sur-Lot où un certain amiral Darlan faillit me pisser sur les pieds, Agen au lendemain de l’armistice, Grenoble par des voies secondaires dignes de Mandrin, enfin Annemasse où ma mère habillée en auxiliaire de la Croix Rouge attendait mon sergent-chef de père de retour d’une diversion alpestre démobilisatrice au possible.
J’avais beaucoup écorné ma dose de “tu t’en tireras”. Était-ce terminé?
C’est seulement le jour de la libération de notre ville, vers midi, après avoir rendu le Remington 7/65 qu’on m’avait confié le matin même, que je me suis rendu à la cuisine des cantines scolaires pour y assister à l’explosion imprévue autant qu’accidentelle d’un arsenal improvisé qui m’envoya brutalement au plafond. A peine terminé le compte des morts et des blessés tout près de le devenir, j’abandonnais mes fonctions de directeur de l’épluchage de patates par des Allemands bien assagis et je compris que la dose de bénédiction angélique était peut-être épuisée. Quatre années d’occupation et de guerre civile à pratiquer le ski et l’alpinisme en des régions occasionnellement transformées en champs de tir ou même en champ d’honneur par un tas de maquisards et de Alpen Jäger, sans compter la Milice, la Gestapo et autres bruyants personnages, avaient probablement émoussé les capacités de mes immunités particulières. Les temps étant plus calmes et moins fournis en occasions de laisser ma peau entre les mains des divers agressifs, sans compter les copains pleins de bonne intentions et d’autant plus dangereux, je continue à croire en la gitane au crépuscule sans tenter pour autant de vérifier la pérennité de son intéressante intervention. On a bien dit, je crois, que le doute était le moteur de la foi. La prudence est sans doute celui de la sécurité.
De toute manière je suis encore là pour le dire et ce n’a pas été donné à tout le monde.
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