Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.
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Ce matin-là, de bonne heure, Gaston, guide de Haute-Montagne et Moniteur de ski, traverse la place de la station en direction de la gendarmerie. Il porte son pull rouge et son insigne de guide car il s’agit d’une démarche officielle qu’il va accomplir et cette sorte d’uniforme lui a semblé de rigueur. Il jette au passage un coup d’œil de propriétaire au bureau des guides fermé depuis une quinzaine. Il monte les trois marches du perron officiel et pousse la porte entrouverte. Le Brigadier Bernard est à son bureau. Il se lève et tend la main à son ami Gaston avec un grand sourire :
– Alors Gaston ? En vacances ?
– C’est vrai et çà fait pas de mal après la saison à courir partout…
– Et à grimper surtout ?
– Plutôt !
– Assied toi … Qu’est-ce qui t’amène ?
– Oh pas grand chose…. J’ai trouvé un cadavre.
Le Brigadier hésite une seconde entre la stupéfaction et la plaisanterie. Il saisit son képi posé à sa droite et le coiffe d’un geste très officiel. Ben quoi ? C’est donc une déposition et le règlement c’est le règlement.
– Où çà ?
– Dans la grotte de Chamouse. Juste sous le sommet.
– Bon. Faut aller voir !
Gaston lève ses deux mains comme pour arrêter un bolide :
– Oh…du calme…çà presse pas. Il attend depuis assez longtemps. Un peu plus, un peu moins… C’est un squelette.
Cette fois-ci Bernard opte pour la stupéfaction :
– Tu veux dire un vrai squelette ?
– Tout ce qu’il y a de sec. Sous le surplomb. La grotte quoi ?
– Je connais pas. Explique…Quand on a fait la face Est ensemble y’a deux ans j’ai pas vu de grotte…et pas davantage de squelette dedans.
– Ben voilà : Dans la dernière partie, juste sous le sommet, y’a une longue fissure-cheminée qui aboutit à une vire horizontale. De là on part à droite sur une plaque très redressée puis par un bout d’arête aiguë on sort au sommet. Tu te rappelles ?
– Évidemment
– Bon. Alors là, si on passe à gauche en franchissant l’espèce d’éperon qui bouche la vue de ce côté on se trouve sur une vire très large, très profonde, sous un gros surplomb qui la protège comme un toit. On dirait vraiment une grotte. C’est là. Personne n’y passe jamais parce que pour sortir de la grotte y’a juste une sorte d’escalier éboulé à droite du toit. Il aboutit à une brèche sur l’arête de la montagne et on n’arrive pas au sommet de l’aiguille. C’est à éviter pour ne pas gâcher la course. Ce serait seulement une sortie d’urgence ou un emplacement de bivouac en cas de coup dur. C’est mon père qui m’a montré le truc et je n’en ai jamais parlé.
– Et le jour où tu as trouvé le …type ?
– Tu sais qu’à la fin de la saison j’aime bien me balader tout seul en montagne sans client et bien tranquille. Quant j’ai passé sous la face de Chamouse çà m’a pris l’envie de la refaire en vitesse. J’étais en train de tirer mon sac dans la fissure-cheminée quand j’ai pensé à la grotte et je suis allé voir si elle était toujours en état depuis tant d’années. Et voilà la découverte.
– Faudra y aller quand-même pour faire le rapport. Je vais organiser l’expédition. Le temps de trouver un légiste et je t’engage comme guide. On passera par la face Ouest qui est tout caillasses avec des lapiaz et des névés dans les creux. Puisque tu me dis qu’il y a un escalier éboulé on le déboulera. Pas ? On verra sur place s’il faut un hélico pour ramener le corps… ou ce qui reste des os. Autrement on fera une caravane.
En quelques jours le Brigadier Bernard a bouclé son affaire. Un mystérieux cadavre, sec ou pas, n’attend pas la première chute de neige et attire les journalistes. Alors on fait vite et on n’en parle pas. L’équipe part en Jeep comme pour une inspection de routine. Le guide et le médecin, qui sont un peu incongrus en ces lieux, sont partis la veille au soir coucher discrètement aux chalets sous la face Ouest. On dirait une sorte de joyeuse partie de campagne. Il est vrai que l’inconnu desséché n’impressionne plus personne, surtout pas le légiste qui en a vu d’autres, bien que jamais si haut perchés.
Plus haut et trois heures plus tard, la partie est moins joyeuse et plus essoufflée. C’est très long et les pierriers très pénibles, les blocs très instables et les lapiaz très crevassés. Pour passer la brèche et descendre ce toboggan baptisé escalier, plein de blocs brisés qui s’effondrent sous les pieds, Gaston a usé de la corde tout en rigolant à propos de cloches. Il n’a pas osé parler de vaches à cause des gendarmes. Bernard a refusé la corde et s’est montré très bon dans la caillasse. On a bu un coup avant d’aborder la grotte elle-même et on a cessé de rigoler par respect pour le squelette inconnu.
A partir de là c’est le légiste qui a fait tout le boulot, très rapidement. Voici un résumé très succinct mais compréhensible de son rapport :
« Squelette complet et bien en ordre anatomique. Pas la moindre trace de tissus mous. Tout est parfaitement décharné par l’action de nombreux nécrophages. Un homme très jeune. Forme du crâne caractéristique de race blanche. Toutes ses dents et dents de sagesse à peine évoluées. Pas de caries ni déchaussement osseux. Pas trace de vêtements ni d’accessoires qui vont avec comme boucle de ceinture, agrafes, boutons. Pas de chaussures ni cuir ni clous ni éléments de lacets . Pas de restes de sac ou équipement alpin. Rien de cassé. Mort intact et probablement dénudé. L’état du squelette est excellent car immobile mais il va de soi qu’il est fragile et qu’il se réduira à un tas d’os mélangés à la moindre secousse. Nécessité de l’emballer soigneusement et de le transporter avec précautions. Conclusion provisoire : hélico et secouristes habitués »
Quelques hivers plus tard. L’inconnu les a passés dans le petit cimetière de la station où on lui a aménagé une sorte de caveau municipal unitaire sous le nom peu original de « Inconnu de la grotte de Chamouse ». Gaston en a été glorifié quelques temps puis vite délaissé car il a rapidement découragé les journalistes menacés d’un piolet et de grosses chaussures. Il a payé quelques tournées à ses copains pour qu’ils lui foutent la paix avec cette histoire et, en effet, la paix est revenue et l’oubli avec. Jusqu’à Madame Müller.
Madame Müller est de Mulhouse. Elle skie assez bien dans le style passe-partout qu’apprécient ses moniteurs car elle est docile, charmante et plus toute jeune, ce qui lui apporte bien des charmes dont les catherinettes adhésives des stations hivernales sont généralement dépourvues. Elle prend des cours particuliers et de préférence auprès de Gaston. Elle vient régulièrement à cette même station, en habituée. Elle semble s’y trouver et s’en trouver fort bien.
Un jour Madame Müller invite Gaston à diner. C’est d’une pratique fréquente dans les rapports de familiarité qui s’établissent entre les moniteurs et leurs clientes isolées même si souvent ces rapports évoluent vers une complicité qui se développe jusque dans l’intimité des chambres d’hôtel. Dans le cas présent il n’en est pas question, parait-il. Gaston a été prévenu et, ainsi vacciné, se rend à l’invitation un peu intrigué quand-même. Tout va bien jusqu’au moment du café. Le repas était bon, la conversation agréable et sans équivoques, on a plaisanté entre gens de bonne société, on a fait des projets de courses prochaines car Madame Müller aime skier au printemps en hors pistes. Tout à coup, après un silence un peu intriguant, la bombe explose :
– Gaston, il paraît que vous avez exploré une grotte au sommet de la pointe de Chamouse ?
– Qui vous a dit…
– Mon oncle. Il est mort il y a quelques années et avant de partir….
– Qu’est-ce que votre oncle vient faire…
– C’est lui qui a déshabillé le corps. Comme beaucoup d’Alsaciens il était mobilisé dans l’armée allemande après quarante. Je vous passe tout ce qui lui est arrivé avant d’être envoyé au repos sur la frontière suisse, un peu plus bas, dans votre région. En tous cas, avec son meilleur copain, ils ont décidé de passer de l’autre côté. Ils ont étudié le terrain et se sont rendu compte qu’il n’y avait que deux itinéraires praticables à partir d’ici. C’étaient ces deux vallées parallèles que vous connaissez bien puisque vous êtes d’ici et qu’on en a parlé à l’instant. L’inconvénient de ces passages, c’était leur facilité. Les Allemands y patrouillaient régulièrement et précisément à la recherche de fugitifs ou de clandestins dont souvent des Juifs. Mon oncle, qui était bon randonneur sans être vraiment alpiniste, se dit que le plus pratique bien que le plus difficile serait de suivre l’arête entre ces deux vallées trop accueillantes, qui mène à l’aiguille de Chamouse et continue, de sommet en sommet, au-delà de la frontière. Ce serait long mais on pourrait surveiller les deux côtés alternativement et se planquer en connaissance de cause. On pourrait même profiter de la pleine lune pour avancer la nuit. Ils sont donc partis, équipés léger, habillés le plus banalement possible et surtout pas en uniforme. Ils ont remonté la vallée de droite, celle qui est assez boisée dans le bas et ils ont gravi la pente Ouest de Chamouse jusqu’à une brèche à droite du sommet. C’est en arrivant là que le copain de mon oncle a été pris d’un malaise et qu’il est mort. L’épuisement des combats, la peur d’être repris et fusillé, une maladie cardiaque non décelée ou n’importe quelle autre cause. Le fait est qu’il est mort. Mon oncle a cherché un endroit où le dissimuler et se dissimuler lui-même. Il a trouvé un passage ardu mais acceptable de l’autre côté de la brèche. Il y a trainé son copain avec bien des difficultés mais il a réussi à gagner cette fameuse grotte. Il n’a pas réussi à le ranimer. Vous connaissez la suite.
– Pas complètement. Pourquoi l’avoir déshabillé à ce point ?
– Pour ne pas laisser la moindre trace identifiable au cas où on aurait suivi leur piste.
– J’avais compris et les gendarmes aussi. Surtout le médecin légiste. Mais j’ai encore une question. Tout ce que vous me racontez ce soir me brouille un peu la cervelle mais je vous en suis très reconnaissant. Je vois aussi que votre oncle s’en est sorti. Il a donc réussi à passer en Suisse ?
– Oui malgré la difficulté de certains passages sur les arêtes il a trouvé son chemin et il a été interné en attendant la libération.
– Madame Müller, puisque vous venez ici depuis plusieurs années cela veut dire que vous êtes au courant depuis longtemps ?
– Justement non. C’est parce que j’ai cité le nom de votre village à mon oncle qu’il m’a demandé de garder le secret et qu’il m’a raconté cette triste histoire.
– Pas tant que çà Madame. Le copain en question est enterré ici. Je vous montrerai sa tombe. Il a été traité avec respect et dignité, beaucoup plus que des millions d’autres disparus pendant cette guerre. Maintenant vous me faites l’amitié ….
– Parce que c’est vous qui l’avez découvert et…
– …parce que je n’en parlerai à personne.
– C’est très bien Gaston.
– À demain sur les pistes, comme d’habitude et merci beaucoup pour cet agréable repas.
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