Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.
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Ils sont deux qui sortent mollement de la Gare de l’Est, à Paris, forcément. Tous les trains du monde convergent vers Paris. Ils se sentent empruntés dans leurs uniformes bleu-horizon passablement froissés après deux jours de farniente dans un convoi de permissionnaires aussi confortable qu’une patache. Pas plus rapide en tous cas. Sur le pavé parisien leurs godillots réglementaires font troufion rustique au point de leur interdire les endroits distingués. Ils s’en foutent . Ils vont réglementairement côte à côte comme à la sortie de la caserne et pourtant ils sortent de l’enfer. Ils ne sont pas morts, pas blessés, pas ensevelis ni assommés, ni gazés, ni affamés et toutes ces images tournent dans leurs têtes, indécises comme celles d’un rêve horrible qu’on oublie à peine pour le revivre bientôt. Ils ne pensent, plus à cette guerre qui les emporte dans l’indifférence résignée d’une rémission sans joie.
L’un était marchand de vin à Bonne, l’autre instituteur à Marcellaz. L’un est désormais sergent, l’autre sergent-major. En ville, ils paraissent un peu gauches mais accentuent leur allure pour se moquer de ces citadins si imbus de l’être et si cons de s’en glorifier. Ils traversent cette foule d’excités qui courent après eux-mêmes comme des fourmis affairées. Ils vont sans hâte de ce pas reposé, marque des anciens dans n’importe quel régiment où il est coutumier de ne jamais faire aujourd’hui ce qu’un autre ne fera pas demain à ta place. Pour l’instant leur première préoccupation est de passer le temps en attendant leur train pour la Savoie qui partira probablement demain matin. Que faire sinon boire un coup, manger un morceau, trouver une chambre pour la nuit ou envahir une salle d’attente ? Exigences insolubles dans une ville bourrée de réfugiés, de soldats de toutes les armes et parfois de toutes les couleurs, de femmes au travail qui remplacent leurs hommes dans un effort de guerre qui n’est pas qu’une formule anonyme d’un journaliste décidément inspiré.
– Efô allâ vi la Pierrette ù Toine
– Dwé qu’y é ?
– On en diè Les Halles. L’âtre cou que d’é viu Toine é m’a bailli on papi.
En les voyant pénétrer dans son bistro la Pierrette manque de bondir hors de son comptoir :
– Bin alors vous autres, vous vlà ? Je vous croyais à Berlin !
– Pas encore la Pierrette, pas encore mais çà viendra. Donne déjà deux blancs et dis-nous min t’é qu’y baille par-tié . Apouè on vu mzi un bocon. Apouè te no baillera dou liet tant qu’à d’man.
– Oua Monchu ! D’man matin vos allà modà çi vo ?
– Oua Dama ! D’man on mode pè na ptiouta parmichon. E no baillera pâ mô, pâ ?
Ils mangent tranquillement, boivent un bon coup et un café bien arrosé par la Pierrette qui leur indique une chambre qui donne sur la rue, en plein sur les halles et leur agitation encore assez modérée à cette heure. Après une toilette agréable à laquelle ils ne sont plus habitués depuis longtemps ils mettent le réveil à l’heure et se couchent confiants. Il fait chaud ce soir-là et la fenêtre ouverte leur apporte assez de fraîcheur pour qu’il imaginent dormir en paix. Passée la satisfaction de se retrouver dans un vrai lit après si longtemps de wagons à bestiaux ou de paillasses étendues sur un assemblage de caisses de munitions, ils se laissent envahir par une torpeur heureuse à peine troublée par le passage discret de rares véhicules, fiacres au trot léger ou taxis, évidemment revenus de la Marne.
Vers les minuit, la rue commence à s’agiter. Charrois tirés par des chevaux énormes aux pieds larges comme ceux des éléphants du Carthaginois, çlé qu’a tot ébeurcâ çi lé Tarin d’amo, camions pétaradants et conducteurs gueulards, pavés sonores et mécaniques comme on en n’entend pas longtemps avant d’être complètement sourdingue. Il y a ceux qui arrivent si lourdement chargés qu’ils se bousculent âprement afin de décharger vite. Il y a ceux qui s’enfuient à vide et déchaînent un rabadin infernal en rebondissant sur les pavés disjoints. Il y a ceux qui s’étremalent les uns les autres et qui s’encmâclient les uns dans les autres. Il y a ceux qui empilent, ceux qui entassent, ceux qui roulent, déroulent, portent à dos ou versent en vrac. Tout çà gueule, s’interpelle, braille. Il y a même de la musique car tous les troquets sont grand ouverts et pleins de bouffe, toute fraîche livrée, pour toute une populace venue pour çà.
– Bin nom dé Diû y é pa pochible… y’é min la vouga
– Y’é on charivari… utre min é fô qu’ri lé pompi…
Ils ferment précipitamment la fenêtre. Ils doivent aussi fermer les volets et tirer le lourd rideau intérieur. Dans le silence très relatif on entend, admiratif :
– Bin…par tié… si y gagnon dou sous… d’y prenan pânna !
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