Le chien de Marguerite

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.

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Marguerite était infirmière. C’est à l’occasion de ses visites à ma grand-mère que j’ai fait sa connaissance. Elle passait une ou deux fois par semaine. Comme elle n’habitait pas très loin de chez nous elle prétendait que c’était une excellente occasion de promener son chien. En vérité ses visites étaient surtout amicales et doucement thérapeutiques. Ce chien était un magnifique Colley de pure race muni d’un noble pedigree qui avait exigé que son nom commence par la lettre K. Pour éviter le banal Kiki on avait choisi Kazan, nom d’une ville russe dont je n’ai jamais entendu parler hors cet emprunt original. Je me contentais de caresser les longs poils de l’animal bien peigné dont le long museau me reniflait de partout. Nous sommes devenus bons amis.

Marguerite était également radiesthésiste et sa compétence n’était pas usurpée car elle avait été initiée à cette science ésotérique par son oncle, un abbé célèbre, mondialement reconnu comme Maitre d’une efficacité impressionnante en cette matière. Il avait convaincu le Pape lui-même à l’occasion d’une spectaculaire recherche de disparus très médiatiques, comme on ne disait pas encore. Ce n’était pas une référence négligeable mais mon scepticisme juvénile, passablement imbécile, m’empêchait de me laisser convaincre sans réticence. Je m’amusais parfois à neutraliser les mouvements du pendule de Marguerite lorsque elle opérait devant moi et j’y parvenais assez souvent par un effort de concentration assez intense pour qu’elle me prie vertement, en riant beaucoup, de sortir immédiatement de la pièce.

A cette époque j’étais collégien, interne, provisoirement mais souvent en vacances. La guerre qui avait éclaté de toute part prenait des allures de catastrophe mondiale sans espoir de conclusion prochaine et surtout sans promesse de victoire avant longtemps de ceux en qui nous espérions. Il serait vain de décrire à nouveau, après tant d’autres, ces évènements tragiques aux souvenirs déjà bien érodés. Ce qui comptait pour nous c’était notre position, à une demi-heure de marche paisible de la frontière suisse, sévèrement barricadée et surveillée avec la rigueur légendaire dont est capable le militaire allemand. A l’occupation italienne, non sans brutalité, avait succédé une fuite rapide et sans gloire suivie de l’invasion germanique intégrale que l’on sait. Ce changement de cerbères volontiers assassins n’était pas à l’avantage des passeurs de frontières, combattants de l’ombre et messagers au courage angoissant dont nous savions les exploits sans en rien connaître. C’était précisément le cas de Marguerite. Elle prétendait se rendre régulièrement auprès de son oncle qui exerçait son ministère dans une petite commune située tout près de la frontière mais du côté heureusement suisse, ainsi protégé. Je ne savais pas et je ne saurais d’ailleurs jamais par quel trou de souris elle parvenait à franchir les barrages barbelés ou les barrières de poutres des issues infranchissables, mais je notais qu’elle n’emmenait jamais son chien pourtant avide de promenades. Il faut croire que le danger était grand et que son souci était dans ces circonstances tout autre que la santé de son respectable vieil oncle. Je devais me rendre compte bientôt que ce grand homme était mort depuis deux ans lorsque la guerre éclata. Le prétexte demeurait cependant intact aux oreilles des importuns trop curieux en ces temps de délations criminelles, d’autant plus qu’une visite au cimetière n’est pas vraiment mensongère et en vaut parfois une autre.

Un matin, la rumeur qui court si vite les rues des petites villes, plus vite en tous cas que ne couraient les nouvelles insipides des journaux minuscules de ces années de vie sous le boisseau, nous ont appris que Marguerite a été arrêtée et incarcérée à la prison provisoire aménagée en ville par les occupants à l’usage des futures victimes d’une répression horrible dont nous ne savions rien sinon qu’elle était sans retour. Un message nous parvint par un inconnu en vélo qui sonna à la porte, nous glissa une page de calepin déchirée et partit en pédalant très vite. C’était plus bref et plus tragique que toute la littérature dont la Résistance fut par la suite la source intarissable.

« Prenez mon chien et soignez-le bien »

Le chien passa chez nous l’Automne et une partie de l’Hiver. C’était une bête magnifique, affectueuse et attentive qui me suivait volontiers dès que je venais en vacances et que je prenais soin de le promener en laisse toutes les fois que j’en avais l’occasion. Ma grand-mère qui n’avait pas d’attirance particulière pour les animaux familiers forçait sa nature pour cajoler parfois cet animal tranquille qui dormait beaucoup et n’exigeait qu’un peu d’affection. Nous avions déjà consulté le vétérinaire qui s’en occupait habituellement mais j’eus l’occasion d’y retourner lorsqu’il commença à perdre ses poils à la fin de l’Hiver. On me parla de mue printanière. On rectifia son alimentation et on me rassura.

Vers la fin Mars la chute des poils devint sévère, s’accéléra et prit bientôt un aspect pathologique. Kazan cessa de manger et mourut rapidement en quelques jours à peine. Mon père et moi, nous l’avons enterré dans un coin abrité du jardin. Nous étions consternés, à cause de la perte de notre pensionnaire familier et surtout à l’idée que nous n’avions pas sauvé le chien de notre amie qui serait bien déçue lorsque elle reviendrait.

Elle n’est pas revenue.

Une infirmière hollandaise rapatriée que nous avions reçue quelques jours chez nous en attendant la formation, au centre de triage, d’un convoi pour son pays, nous a confirmé que Marguerite est morte à Ravensbrück… vers la fin Mars.

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