Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.
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Depuis quelques années j’ai pris l’habitude de partir seul en montagne. La raison principale en est que, de mes copains d’autrefois, il ne reste plus guère que quelques rescapés échappés aux vicissitudes des obligations et autres emmerdements. Ils accumulent comme à plaisir les charges de toutes natures et de toutes espèces, sans compter celles de toutes origines et les autres de toutes catégories. Les rencontrer en montagne tiendrait de l’illusion archéologique. Ceux qui sont devenus professionnels de la glisse, de la grimpe et souvent des deux alternativement, sont occupés à s’y faire une situation permanente et à la conserver. Ceux qui se sont éloignés d’une pratique pourtant ludique n’ont plus une minute à consacrer à ces jeux de leur adolescence qui ne se prolongent que chez les aventuriers qui agacent beaucoup les gens pathologiquement sérieux. Tous les autres sont morts et n’ont pas eu la politesse pourtant élémentaire de donner de leurs nouvelles. Je m’en vais donc seul à la recherche d’endroits assez dissimulés pour qu’on m’y foute la paix.
J’avais arrêté ma voiture sous les grands fayards mélangés de sapins chenus d’un fond de vallée encaissé de partout d’où on ne sort que par des cols fermés en hiver et pas tellement ouverts autrement. L’automne approchait et le tourisme agonisait en attendant la neige et son exploitation forcenée par ce tsunami multicolore que les modestes appellent saison et les optimistes chiffre d’affaire.
Là où j’allais il n’y avait plus rien des cohortes estivales et pas encore la moindre rumeur de prolifération pléthorique à fondue obligatoire et raclette préconisée. Le chemin encaissé au fond d’une gorge profonde pour romantiques éperdus où la cascade de service s’époumonait en vain m’avait amené en une heure de caillasses à une plaine cabossée entourée de pentes interminables toutes en glace noire et rocs aigus d’un côté et de l’autre en pierriers infinis jusqu’aux névés étincelants tout neufs de la nuit. Sur ma gauche s’ouvrait un col élevé couvert d’ardoise pilée par des millénaires de glaciations successives et devenue une sorte de béton à peine rugueux qui cède sous le pas comme une planche pourrie.
Je connaissais l’endroit et cherchais ailleurs plus original que ce passage vers une vallée qui m’éloignerait de ma bagnole au point de devoir quérir un taxi si toutefois j’atteignais un village avant la fin de mes jours. Je suis donc parti vers la droite en diagonale dans les grandes pentes pierreuses, euphémisme pour désigner des blocs dont le plus modeste ressemblait à un petit immeuble d’une favela ordinaire. Le sentier supposé s’insinuait dans cette accumulation avec une discrétion angoissante pour qui aurait voulu passer par là. Comme j’y tenais beaucoup je finis par me sortir de ce gymkhana et j’atteignis une région un peu moins perturbée lorsque j’entendis une voix. C’était une exhortation à faire vite qui me laissa indifférent car elle usait d’expressions assez impératives pour n’être que conjugales. Hostile à toute intrusion dans ma solitude décidée j’ai pressé le pas et bientôt m’apparut le spectacle irritant d’une petite troupe qui me précédait sur la piste du col rocheux qui nous dominait tous et nous invitait en même temps.
Tout col est un appel, c’est bien connu. Depuis les premières heures de l’humanité la démangeaison d’aller voir de l’autre côté est le plus puissant facteur d’expansion géographique et économique, en attendant la militaire.
Ces gens étaient cinq, chiffre préféré des réalisateurs efficaces. Pythagore affirmait dit-on que réunir une équipe de plus de cinq penseurs était la garantie d’y inclure inévitablement un con. Je n’en saurais juger mais je trouvais ce grand nombre perturbateur et je ralentis le pas pour ne pas les rattraper. Je remarquai que les deux qui allaient devant, comme dit Max Liotier, étaient indiscutablement des hommes à en juger par le volume excessif de leurs sacs alors que ceux des trois traînardes largement distancées étaient des sortes de pochettes à antisolaires et autres produits à se potringuer le museau. Leurs silhouettes graciles mais bien roulées montraient par un tempo très modéré leur détermination à ne pas s’agiter outre mesure en ces lieux escarpés. Aux exhortations irritées de leurs compagnons à ne pas s’enraciner ici car l’hiver n’allait pas tarder, elles répondaient par des protestations de volière excédées qui m’incitèrent à m’asseoir sur un bloc afin de me soustraire au déprimant spectacle d’un vaudeville rupestre matinal.
Laissant mon regard errer selon le vent sur les environs du col où s’escrimaient mes cinq histrions je remarquai que le passage était partiellement obstrué par une dalle horizontale de peu d’épaisseur formant une sorte de balcon légèrement surplombant. On devait probablement passer à côté de l’obstacle par une petite brèche avant de disparaître sur l’autre versant. C’est ce que j’avais vu faire aux deux maugréants qui devaient s’être assis sur quelque caillou pas trop rugueux en attendant que leurs trois grâces daignent les rejoindre avant les premières neiges.
Alors commença à se dérouler l’événement le plus inattendu du siècle si ce n’est bien davantage. Les trois femelles venaient de disparaître de l’autre côté du col et le ciel était vide. J’allais pousser le soupir de soulagement de circonstance lorsque je faillis émettre un rugissement de dépit. Trois silhouettes indiscutablement féminines venaient d’apparaître au bord de la dalle surplombante et leurs mouvements synchronisés à la manière d’un final de french-cancan me montrait trois jeunes beautés, ou supposées telles, me tournant le dos et se mettant à baisser pantalon jusqu’aux mollets, slips compris, à s’accroupir ensemble en me montrant trois parfaits petits culs bien roses, bien polis en plein soleil matinal et se mettant à pisser ensemble comme au commandement avec une satisfaction communicative. Je suivis l’opération avec avidité aussi spontanée qu’incrédule et j’attendis la dernière goutte pour apprécier la grâce de la chose. Là-dessus mes trois jeunettes soulagées et reculottées avec un soin évocateur, jetèrent un dernier regard circulaire aux montagnes inhabitées et disparurent à jamais vers des versants moins irrigués.
Ne sachant quel nom donner à ce modeste passage d’une arête non moins anonyme je l’ai baptisé le Col-des-Trois-Culs dont je suis assurément le seul à connaître l’étymologie urologique. Je dois ajouter pour la morale de l’histoire que je n’emporte jamais de jumelles en montagne ni de téléobjectif. Comme les godillots, c’est trop lourd dans le sac.
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