Le défilé sous la Lune

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.

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Vous n’avez pas connu Kiki. Bien sûr, vous êtes trop jeune. C’était un petit homme très sympathique qui possédait un chalet, par là-haut, un peu après la sortie de la forêt, tout au bout de cette crête de pâturages en forme d’éperon d’où la vue est étendue à toute la vallée, presque à l’infini en direction du lac. Je veux dire le Léman, bien entendu. C’est un point de repère classique de nos paysages chablaisiens. De presque tous nos sommets on en voit une partie plus ou moins vaste encadrée entre les parois calcaires et les pentes d’épicéas brossus. Précieuse participation au classicisme des cartes postales et des rusticités murales des estaminets. En certains lieux désignés véritables balcons belvédères, la vue du lac s’étale sur toute sa longueur et les rives opposées dessinent en courbes élégantes un des plus beaux paysages du monde, justement célèbre et fort fréquenté des grandes fortunes qui vont avec. La nuit, lorsque les villages et les quelques villes s’illuminent les uns après les autres, le spectacle est si féérique que l’on a construit en pleine paroi d’un sommet cornu, un refuge où les çarpés du Samedi soir viennent passer une nuit souvent tumultueuse, sous les cris des arrivants essoufflés et ceux des chorales improvisées aux accents plus enthousiastes que mélodieux. J’y ai entendu au moins une fois un accordéoniste qui méritait plus de louanges pour avoir hissé son instrument jusque là que pour son obstination à s’en servir.

L’endroit est connu. C’est pourquoi Kiki avait choisi pour son repos hebdomadaire un sommet éloigné et bien protégé des outrances vocales des foules citadines en mal d’escalades sonorisées.

Pour rendre habitable autrement qu’à des vaches ce chalet à vocation fromagère on avait dû rajeunir la toiture de tavaillons et ramoner l’antique cheminée. On avait échangé la grosse cuve de cuivre à faire la tomme contre quelques meubles massifs et des chaises rudes aux fesses. Les parois avaient été doublées sommairement et l’échelle du soli était devenue un escalier à peine moins escarpé, réalisant ainsi ce que les architectes d’aujourd’hui appellent une mezzanine, espèce de machine à se cogner le crâne au plafond d’un réveil un peu brusque. Quant à l’étable, il avait fallu, sans grand espoir, en égaliser le sol de lapiaz érodés par des générations de bovidés placides. Une longue table, dite de monastère mais qui n’avait connu que des agapes fermières et des noces égrillardes. Deux longs bancs désespérément bancals et des casiers aux murs abondamment replâtrés pour soutenir un plafond aux poutres retaillées finissaient de constituer une sorte de carnotset pour jours de pluie et tournées de tarots ou les soirs de confrontations animées entre productions viticoles de l’endroit. C’était assez confortable pour devenir un sanctuaire amical autant qu’un refuge familial traditionnel tant que la neige ne recouvrait pas tout d’une congère interminable en attendant le réveil des marmottes.

Kiki était d’autant mieux considéré au village que sa cordialité naturelle lui attirait de sincères amitiés. De plus et peut-être surtout, sa profession d’important grossiste en tabacs sur la place de Genève lui permettait d’apporter chaque semaine de quoi bourrer assez de pipes locales pour consolider sa réputation de généreux compagnon. Les années passaient dans une agréable familiarité entre les habitants et ces Genevois devenus coutumiers.

La guerre éclata et mit fin brutalement à cette heureuse cohabitation rapidement remplacée par une autre moins désirée, celle des Allemands, quelque peu précédée par celle des Italiens partis en courant vite sans laisser d’autres traces qu’un bref mauvais souvenir. La région se vida de ses touristes mais se remplit d’uniformes rapidement détestés, malgré une collaboration officiellement proclamée génératrice d’une hostilité spontanée avant d’être organisée en résistance armée. Lorsqu’elle le fut et devint franchement combattante, les montagnes se remplirent d’une faune polymorphe, mélange de clandestins et de ceux qui les pourchassent, d’assaillants et de défenseurs, de fuyards par les cols malgré les patrouilles, de passeurs et de contrebandiers, d’aventuriers parfois, peuple des temps de troubles et de sauvagerie à peine modernisé dans ses moyens de tuer. En bon fils d’une démocratie qui n’a jamais oublié Marignan, Kiki suivit les événements avec l’inquiétude et l’espoir que lui inspiraient tour à tour son sens de l’honneur et son amour de la liberté. Lorsque les clairons de la victoire se mirent à sonner en écho aux riffs de Glenn Miller, il fit son sac de tabac encore plus dodu qu’autrefois et passa la frontière enfin débarrassée des poutres barbelées et des chevaux de frise. Il monta au village par les sentiers fort bien entretenus par un tas de piétons anonymes de toutes races et de toutes intentions. Il en reconnaissait avec émotion presque chaque pierre usée ou chaque saignée boueuse. Il resta longtemps au bistro de la place à renouer avec quelques amis retrouvés et à s’enquérir des absents au sort tragique. Il distribua sa charge appréciée à sa juste valeur d’un plaisir sévèrement rationné. La carte de tabac, bien que spécialité des faussaires amateurs, sévissait encore, imposée aux fumeurs de plus de dix-huit ans, seuil administratif de l’intoxication autorisée.

Vers le soir Kiki monta à son chalet. Il le trouva ouvert à tous les vents, complètement vidé de tout mobilier, matériel, ornements, jusqu’à la vaisselle de table, aux casseroles et aux robinets de l’évier. Quelques bouteilles brisées et des cendres dans la cheminée lui apprirent qu’à l’évidence on avait séjourné là et volé tout ce qui était transportable, y compris la lourde table et la réserve de bûches. Les courants d’air et les rafales de l’hiver s’étaient chargés des vitres et les souris, probablement à deux pattes, des victuailles. Passés la colère et le dégoût pour l’espèce humaine et son mépris de la propriété dont on a déjà dit qu’elle était du vol, le fatalisme l’emporta et Kiki osa se féliciter que son bien n’ait pas été incendié comme beaucoup d’autres par une soldatesque prompte à détruire les abris de ces maquisards qu’elle exécrait d’autant plus qu’elle en avait une peur intense. Il redescendit à sa voiture parquée au bord du lac et rentra chez lui plein d’amertume.

Kiki avait conservé quelques amis bien placés dans l’administration de ce côté-ci du lac. Résistance et fraternité des armes aidant ceux-ci avaient acquis quelques pouvoirs de persuasion auprès des gens de bonne volonté. L’un d’eux, qui tutoyait le Préfet, se sentit décidé à donner un coup de main à son ami genevois en même temps qu’une leçon de savoir-vivre en paix à certains montagnards un peu trop désinvoltes. Il réunit un petit groupe d’anciens autour d’une fondue et leur demanda de faire courir le bruit que l’on allait changer bientôt le garde-forestier du secteur où Kiki avait ses habitudes dominicales. C’était une menace à peine voilée qu’on amplifia discrètement, en insistant sur quelques larcins supposés dont on ne savait que peu de choses sinon qu’ils étaient mal considérés et malsains pour la réputation touristique du patelin. Comme la fréquentation des petites stations familiales par les pica-meurons constituait un apport financier non négligeable, exprimé en monnaie stable et relativement consolidée par les convulsions internationales, la rumeur alerta non seulement les forestiers mais aussi quelques édiles plutôt chatouilleux en matière de commerce local. De plus il est connu que le remplacement d’un garde est rarement une mesure de clémence. On s’en sert le plus souvent pour remettre de l’ordre dans un laxisme plus ou moins toléré tant que personne n’exagère au jeu du pas-vu pas-pris. Cette politique bon-enfant tolérable en république de petits copains a certainement disparu de nos jours, croit-on. Autrefois ce n’était pas le cas, croit-on aussi. En tous cas c’est bien ainsi que fut entendue cette supposition de sanction à peine suggérée mais pleine de perspectives parfaitement compréhensibles. C’est pourquoi les copains de Kiki apprirent par le non-dit bien entendu que tel soir de pleine Lune, choisi pour permettre de cheminer discrètement sans obligation d’éclairer sa route, il se passerait sans doute quelque tentative de restitution sur laquelle on ne s’étendait pas, pour mieux s’entendre. Ils n’en dirent rien mais se planquèrent judicieusement pour ne rien manquer du spectacle.

Au début ils ne virent rien du tout. La scène se déroulait dans la forêt obscure dans un silence à peine écorché par quelques grincements de charrettes ou des interpellations étouffées. Bientôt ils virent se détacher sur le ciel pâle d’un crépuscule avancé, plusieurs silhouettes découpées comme au théâtre d’ombres qui suivaient la crête vers la forme massive du chalet abandonné. Avec un peu d’imagination ils parvinrent à se rendre compte que chacun de ces personnages transportait des choses étranges des plus variées, inattendues en ce lieu et à cette heure. Celui-ci portait une chaise, un autre portait un tabouret, deux costauds trimballaient une table, plusieurs semblaient chargés de hottes au contenu inimaginable mais de plus en plus facile à deviner à mesure que la caravane s’allongeait pour se fondre peu à peu dans l’ombre du chalet. Ils virent passer une sorte d’armoire et, bien reconnaissable, une échelle ainsi que, pièce par pièce, tout un déménagement à rebours car ici, de toute évidence, on emménageait. S’ils avaient été plus savants ils auraient évoqué la fameuse « restitutio ad integrum » des juristes. Ils auraient pu, avec moins de pédanterie, citer Blanche Neige et sa cohorte de mineurs sifflotants voire, en bons montagnards, imaginer le Servant qui hiverne dans les granges provisoirement désertes et ne manque jamais de remercier par quelque menu cadeau qu’il pose sur la grosse poutre de la cheminée.

Ils n’attendirent pas la fin de la restauration qui menaçait de s’éterniser et quittèrent leur poste en toute discrétion, suffisamment instruits des activités crépusculaires de leurs concitoyens pour ne pas tenter d’en savoir davantage. L’énorme rigolade contenue qui les submergea bientôt éclata autour d’une bonne bouteille sacrifiée aux petits nains de la montagne qui, bien sûr, ne sont pas une légende et savent rendre service à ceux qui les honorent d’un souvenir amusé, le soir à la veillée, comme il y a longtemps dans nos hautes vallées du vieux pays… qui n’existe pas, bien sûr, comme tout le reste de cette histoire.

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