Le déserteur

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.

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Toutes les vallées des Alpes ont été façonnées de la même manière par les glaciers qui recouvraient tout il y bien longtemps. Si on les aborde par l’aval on rencontre bientôt des gorges plus ou moins profondes, plus ou moins étroites, sinistres parfois, difficilement praticables toujours. Le chemin s’y engage, dominant le torrent qui roule au fond, pas toujours visible, presque jamais accessible. On monte sur un flanc ou sur l’autre par virages serrés taillés dans une paroi parfois surplombante. On passe sous des tunnels là où le relief ne permettait pas de contourner les arêtes. On franchit des ponts vertigineux là où on a été forcé de changer de versant. Des murettes ou des parapets du côté du vide, protègent à peu près le voyageur. Il tombe de l’eau et parfois des pierres. Ces passages compliqués pour l’ingénieur, angoissants pour l’usager occasionnel, sont toujours tenus pour pittoresques ou attirants par leur réputation de danger traditionnel ou de terreur légendaire.

Il faut dire qu’aux temps anciens où les routes n’étaient pas sûres c’est dans ces sortes de parcours rébarbatifs et forcément inhabités que se dissimulaient les brigands pour attaquer les diligences selon une coutume souvent plus littéraire que réaliste. Je me demande toutefois si ces récits devenus contes ancestraux pour veillées des chaumières n’ont pas tous, outre l’habituel déguisement en vérités sacrées et chansons enfantines, un fond d’authenticité qui donne le frisson ou des idées malsaines à certains faibles d’esprit. Une croix de fer rouillée scellée dans une murette, une vierge délavée dans une anfractuosité, une plaquette de faux marbre avec trois mots érodés, jalons de drames impunis et de forfaits oubliés.

C’est à peu près ce que se disaient sous leurs moustaches tombantes et leurs casquettes crasseuses, un trio de brutes massives calé au fond le moins éclairé du bistrot de la place, celui où passent le temps de la messe d’enterrement ceux qui n’entrent jamais dans l’église, sauf les pieds devant. Ces trois-là étaient bucherons en hiver, lorsque les chables sont bien garnis de neige glacée, forestiers clandestins à l’occasion et contrebandiers tout le reste du temps. Outre les douaniers qu’ils n’hésitaient pas parfois à traiter à la carabine braconnière leur pire ennemi était le nouveau garde forestier qui, par fonction comme par zèle intempestif assez mal compris de communautés où la loi étrangère n’est qu’une entrave à vivre à sa façon, les irritait au point de les décider à s’en débarrasser définitivement. Le souvenir laissé par son prédécesseur, un brave type assez accommodant pour ne pas déranger la justice à la moindre entorse à un règlement assez rigide pour faire sourire le moins indulgent, les avait confortés dans leur sinistre projet. Ils avaient observé, avec cette acuité des gens des montagnes, que leur cible descendait chaque fin de semaine par la route des gorges pour se rendre au bourg, attiré par quelque obligation dont on se foutait complètement du moment qu’elle l’exposait à être rencontré à jour et heure fixe là où on l’attendrait au retour. On fixa donc une date.

Pas question de le tirer à la carabine. Ce serait facile, de jour, à un tireur dissimulé dans les rochers. Par contre, un coup de feu fait un bruit révélateur, surtout dans une gorge où l’écho amplifie et multiplie le moindre cri. Il faudrait tirer de nuit et ne pas rater son coup. Un chamois blessé n’est pas un obstacle. On l’achève ou il s’enfuit sans songer à porter plainte à la gendarmerie. Un garde si, qui de plus est armé. La seule méthode au résultat garanti est une disparition totale, immédiate et sans traces. Un plouf. Avec un peu de chance le torrent emporterait le corps très loin en aval vers des lieux où sa présence ne signalerait pas immédiatement son origine.

De semaine en semaine les trois complices prirent leur garde nocturne en vain. Trop tôt ou trop tard. Ils ne virent personne. Un soir pourtant celui qui était posté un peu en aval aperçut l’homme qui montait solitaire dans la nuit en suivant le côté droit du chemin tout près de la barrière métallique qui bordait le précipice. La silhouette d’une capote d’uniforme, un bouton de métal qui brille dans un trait de lune, un sac au dos, la forme d’un képi…Une ombre bondit hors du fossé. Un coup de manche de pioche bien appliqué. Deux autres costauds s’emparent du corps, le balancent dans le ravin. Une brève chute de pierres qui rebondissent dans la profondeur. Plus rien.

Les trois assassins s’avancent dans l’ombre, à peine amortis par ce qu’ils viennent d’accomplir. Ils vont droit vers le bistrot de la place dont la devanture faiblement éclairée semble les attirer. Ils s’y montreront quand-même ce soir pour ne pas rompre avec leurs habitudes et ne pas attirer les soupçons. Qui se douterait que ces trois compagnons de beuverie monotone viennent de tuer ? Ils s’approchent, vont pousser la porte et n’ont que le temps de s’écarter pour ne pas heurter le garde forestier qui sort allègrement du pas décidé de celui qui vient de boire un coup après la longue montée et va se coucher satisfait. Mais alors ?

Quelques minutes d’horreur, un instant de panique, la raison tragique reprend vite ses droits. On s’est trompé d’homme mais qui à fait le saut ? Quelqu’un du pays ? Ce serait une autre affaire. Tout le monde ici connait tout le monde. Jamais dans le diocèse, jamais dans la paroisse, les pasquatins eux-mêmes ne tuent jamais dans la tribu. Pas le temps de chercher. Les accusations vont tomber comme la grêle et de la vengeance ce ne seront pas les gendarmes qui s’en chargeront. Il faut fuir, vite, avant qu’on s’aperçoive de qui a disparu.

Ce sont pourtant les gendarmes à cheval qui se montrèrent un jour, plusieurs semaines après l’évènement dont personne n’avait entendu parler. La disparition des trois chenapans n’intriguait qu’à peine. On supposait que leurs activités malsaines les avaient entrainés vers quelques région où leurs exploits étaient encore ignorés. Ils reviendraient toujours assez tôt et seul le tenancier du bistrot pourrait les regretter à la rigueur. Quant aux gendarmes, chargés de retrouver un permissionnaire déclaré déserteur qui avait travaillé ici comme valet de ferme avant de s’engager et qui aurait peut-être désiré revoir son village, ils ne recueillirent que des dénégations évasives d’autant plus spontanées que leurs uniformes n’attiraient guère les confidences.

Bien longtemps plus tard, à l’hôpital du chef-lieu un médecin assistait un vieil homme revenu du Brésil pour mourir au pays. Celui-ci lui remit une enveloppe grise qui contenait le récit de cette lamentable aventure.

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