Le Diable à Bornand

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.

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Ils sont deux et ils s’emmerdent énormément, assis sur un petit mur près du parvis de l’église. En cette fin d’automne, les travaux agricoles perdent de leur intensité. L’été s’est passé sans trop de pluies, d’orages retardataires. Les récoltes se termineront dans quelques semaines par celle des pommes et des crésons qui feront ensemble un cidre âcre au goût de vert. Un peu partout les bergers ont fermé solidement leurs granges d’alpages pleines de foin parfumé et les troupeaux sont redescendus dans ce concert métallique disparate que les poètes et les journalistes prennent pour un carillon.

En attendant sans enthousiasme ni impatience la date du retour à leur collège, les deux compagnons étirent leurs muscles surmenés par deux ou trois mois d’ascensions aventureuses vers tous les sommets de la région, à portée de leur entrainement et de leur bourse capricieuse. Ils ont dormi dans des refuges aussi inconfortables que disparates, dans des granges à foin souvent à puces, sous des auvents aux tavaillons disjoints mais toujours dans la joie d’être libres, sans horaires monotones, sous la seule autorité du temps qu’il fait, qu’il fera ou qu’on verra bien. Désormais tout va changer avec la discipline du collège, les heures fixes et l’organisation des emplois-du-temps au crayon rouge et bleu. Cette existence au métronome aura au moins cette année une perspective prévisible mais excitante : le mythe libérateur de toute institution enseignante, la sacro-sainte Année du Brevet.

Après on verra bien. En attendant on attend et c’est la seule attitude raisonnable, mais Seigneur… qu’est-ce qu’on s’ emmerde !

Il faut dire que ces deux-là n’ont plus de contacts dans leur village avec qui que ce soit de civilisé. C’est du moins le sentiment, non dépourvu d’une légère dose de mépris, qu’ils éprouvent à voir travailler aux champs leurs contemporains. Camarades d’école communale ou du catéchisme, partenaires de jeux poussiéreux dans la cour ou sur les chemins dits carrossables car on n’y voit sûrement rien d’autre que des chars grinçants et des chevaux balourds. Il faut dire aussi que les fils respectifs d’un marchand de vaches de seconde génération et d’un exploitant forestier, scieur par surcroit, n’ont plus avec la condition paysanne que des rapports étirés bien près de la rupture. Ce sera sans doute bien pire après ce fameux Brevet dont on n’a pas vraiment l’emploi pour estimer la valeur d’une génisse ou assez peu pour cuber des troncs ou négocier une coupe. Il n’y a nul orgueil de classe dans ce constat réaliste. Nos deux compères, sans en faire une règle, en respectent volontiers le comportement, bien à l’abri d’une bonne couche de je-m’en-foutisme héréditaire.

Ils laissent leur regard flotter sans but sur la noire muraille des sapins énormes juste derrière le clocher. Plus loin à droite, en pente douce, de gros fayards presque centenaires forment une masse claire soulignée par la clôture des pâturages à Bornand où paissent les vaches placides. Au loin deux mulets. La ferme trapue au toit de tuiles brunes et aux petites fenêtres garnies de géraniums récidivants montre à d’infimes détails, une cheminée qui fume, un chien qui aboie, une roue qui grince, la sniule, que les alpagistes sont revenus à terre et que…
     – Mais alors Bornand a démontagné ?
     – Sûrement. Tu savais pas ? Ils sont descendus avant-hier.
     – Et les filles ?
    – Comme d’habitude. Elles sont en haut. Elles disent que c’est le meilleur moment de l’année quand tout le monde est descendu. Il y a toujours une quantité de bricoles à faire.
      – Ouais, elles appellent çà le ménage. Les vacances tu veux dire.
    – En tous cas, celles à Bornand elles disent jamais rien. Avec un père comme çà vaut mieux fermer sa gueule.
    – Faut comprendre. Il est veuf. Il est riche. Il vit tout seul avec ses filles, un berger piémontais et de temps en temps un mollardier pour les gros travaux. Pas de garçon pour lui succéder et tout autour une armée de rigolos complètement fauchés qui voudraient bien devenir ses gendres.
    – T’as raison. Au chalet sans lui, c’est le bonheur.
    – Si on montait ? On prend qu’un sac. J’amène le casse-croûte. Occupe-toi de la bouteille.

Deux silhouettes furtives disparaissent dans cette sorte de tunnel végétal qui s’ouvre sous les branches basses des sapins. C’est l’amorce de la rude montée qui gagne, en deux ou trois heures et une quantité de lacets pentus la zone des alpages, celle des pierriers et des blocs roulés et, plus haut, les sommets déchiquetés des anciennes aiguilles que des millénaires d’érosion glaciaire ont transformées en chicots effondrés. Il fait frais sous les arbres sombres. La montée sera agréable et surtout ils ne sont pas pressés. Il ne faut pas arriver trop tôt, juste assez pour espérer une hospitalité traditionnelle.

Elles sont gentilles, ces filles à Bornand. De loin évidemment car on les approche difficilement. Tout juste à la sortie de la messe en faisant vite. Le vieux les surveille du coin d’un œil soupçonneux dès qu’un freluquet s’avise ne serait-ce que de les saluer bien poliment. Trop sans doute pour être honnête, mais va savoir ? L’ainée est costaude mais fine, juste assez pour attirer les regards appréciateurs. La petite semble plus espiègle, avec un air malin qui pourrait bien dissimuler une amorce de révolte adolescente. En attendant, Papa est là et on se tient. Nos deux lascars se disent que justement là-haut et ce soir Papa n’y est pas.

À la sortie de la forêt rabougrie, là où on ne voit plus que de la caillasse et des varosses, il y a une dalle horizontale qui sert de salle à manger idéale. D’ici on voit sur toute sa longueur la large combe qui monte jusque à un col lointain et anonyme. En plein milieu, le chalet à Bornand, massif, carré, dominant une longue trainée d’orties gigantesques et de hautes plantes aux fleurs violettes exubérantes. Un peu plus bas, l’abreuvoir taillé dans un bloc enchâssé dans la pente et son tube d’acier au jet saccadé.

  
     – On est un peu en avance.
     – T’as raison, vaut mieux arriver juste à la nuit.

Ils s’asseyent sur la dalle, sortent un paquet de cigarettes. Sous eux la vallée est déjà dans l’ombre. On voit quelques lumières scintiller au village. Ici il fait clair encore et dans le lointain, la brume dorée des plaines lacustres finit de noyer le soleil palissant. L’ombre de la montagne vient de couvrir le chalet et rampe doucement vers les flancs du col.

Quelqu’un vient de poser une lanterne au bord de la terrasse. On les a vus et on les attend.


      – On y va ?
      – Je finis ma cigarette et j’y vais.    
      – Bon. Je pars devant.

Aux alentours de minuit, le village est brutalement réveillé par un fracas épouvantable. Plus exactement un cri, un hurlement mi-rugissement mi-beuglement d’une puissance effrayante, qui se répercute et s’étend d’une montagne à l’autre par dessus les vallées, les sommets, roule dans les gorges, bondit de roc en roc, ploie les arbres, secoue les toitures et meurt en un souffle gémissant comme un dernier soupir monstrueux. Tout le monde bondit sur le seuil, dégringole les escaliers, se jette aux fenêtres. Les plus rapides ou les plus courageux, ceux dont l’office est de courir aux armes, les pompiers, le curé, le syndic, les hommes solides et entrainés, les jeunes-gens excités, des femmes hystériques échevelées, tous sont sur la place prêts à tout… Mais… à quoi ?

Ils se tournent vers la montagne proche d’où l’épouvante a dévalé. C’est un éboulement, une avalanche, une explosion, l’effondrement d’une paroi, une poche d’eau souterraine éclatée… Chacun son horreur, chacun sa certitude de l’apocalypse.

Les plus raisonnables se reprennent peu à peu. Il faut aller voir puisque, d’évidence, çà s’est passé en haut. On partira dès l’aube. Une petite équipe suffira. On verra bien. Le curé viendra aussi car on ne sait jamais.

Partie au petit matin, accompagnée jusque à la forêt par une escorte disparate aussi curieuse qu’anxieuse, la caravane monte vers l’inconnu. Les plus durs marchent en tête, les prudents suivent en prenant bien soin de laisser à d’autres les risques de la découverte.

Les premiers arrivés à la dalle qui marque la fin du chemin forestier s’arrêtent stupéfaits. Ils trouvent un jeune garçon étendu, effondré, tremblant, hagard, épouvanté, balbutiant des mots affolés incompréhensibles, gesticulant en montrant du doigt le chalet à Bornand, là-haut… là… là !

On n’en tire rien d’autre. On le réconforte à coups de gnôle râpeuse. On l’enveloppe d’une couverture. On le frictionne. On l’aide à se tenir debout.

Le berger à Bornand qui a la clé monte au chalet qu’il trouve parfaitement fermé, en ordre et sans rien d’anormal. L’intérieur est intact. Le foyer bien propre sans trace de braises. Personne n’est entré. Personne n’est venu. Et l’autre qui continue à hurler en désignant le chalet…

Après un long moment d’étonnement, presque de déception, on se décide à partir un peu dans tous les sens, à la recherche d’on ne sait quoi. Les uns vont vers le col, les autres vers les sommets caillouteux. Tous reviennent les bras pendants. Pas trace du deuxième garçon. On s’attendait à un cataclysme, on n’a même pas un cadavre à déplorer… Et ce cri atroce qui ne s’explique ni par Dieu ni par… Justement, voilà le curé qui se signe pour ne pas paraître complètement inutile.

Vers la fin de l’après-midi, les provisions sont épuisées, les bouteilles vides. Tout le monde en a assez de fouiller la montagne en vain. On redescend en désordre. Le jeune garçon qui continue à délirer est tellement pressé d’en finir qu’il faut l’empêcher de se mettre à courir comme un fou. C’est tout à fait le cas de le dire.

Ils arrivent à la nuit et ils racontent, ils racontent qu’il n’y a rien à raconter. La foule est ameutée et exige. On crie, on s’énerve, on veut savoir quand-même et rien ne sort de cette effervescence ridicule et tragique. De lassitude, tout le monde rentre où il peut car beaucoup sont tellement titubants qu’ils ont oublié le chemin de leur demeure. Le jeune rescapé est conduit chez ses parents par une escorte qui le traite comme s’il était en porcelaine. Décidément on n’en saura pas davantage.

Entre le syndic et le curé s’engage une belle compétition. L’un parle de gendarmes, l’autre d’exorcisme. Devant de telles menaces le garçon commence à frémir et se met à raconter :

«J’ai terminé ma cigarette et j’ai rattrapé mon copain comme il arrivait au chalet… La porte était grande ouverte. L’intérieur tout illuminé. La table était mise autour de deux grosses chandelles. Dans le foyer, un bon feu de braises et, sur un trépied de fer, un bronzin où mijotait une soupe odorante. Les deux filles étaient enchantées de cette visite inattendue et nous firent fête avec enthousiasme. Nous en étions un peu étonnés mais extrêmement heureux, bien sûr. Nous avons bu, mangé et beaucoup rigolé. Nos modestes provisions semblaient inépuisables. La soupe était fameuse, d’un goût exotique. La bouteille était pleine. Nous avions beau verser et verser encore, elle était pleine. À un moment nous avons entendu de la musique, venue d’on ne sait où, mais çà nous était égal et nous avons dansé. Je dansais avec la petite et mon copain dansait avec la grande qui semblait toute excitée de cette fête spontanée. Un peu plus tard, j’ai vu qu’elle se penchait à l’oreille de son cavalier et lui murmurait quelque chose… Elle se précipita alors à l’échelle du soli, se mit à grimper vers la masse de foin sec et parfumé tout frais de la récolte récente. Mon ami la suivit, le nez collé à ses mollets qui dépassaient sous la jupe. En même temps j’ai vu une griffe énorme garnie de poils noirs répugnants jaillir sous la robe, agripper le cou du malheureux et le tirer violemment sur le tas de foin avec un grand cri sauvage, un beuglement horrible qui emplit toute la montagne, toutes les vallées…

Après, je ne sais plus. J’ai bondi vers la porte ouverte. J’ai couru, couru… !»

Je dois ce récit à ma grand-mère qui le tenait de son arrière grand-père qui fut syndic de la commune du temps sarde. Elle affirmait aussi que cette année-là, les filles à Bornand avaient démontagné en même temps que tout le monde. Ce soir-là, au chalet, il n’y avait personne.

Vraiment plus personne ?

Le chalet à Bornand n’existe plus. Il ne reste que quelques pierres des fondations détruites et une masse d’orties et de ronces enchevêtrées. Il y a très longtemps on a planté un peu plus haut, sur une sorte de promontoire, une croix massive en mélèze. On n’a jamais revu le jeune homme enlevé ni son compagnon, qui, dit-on, s’est fait moine et ne revint jamais au pays.

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