Le quatrième

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.

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Ce soir-là ils étaient trois. Il y avait un maçon piémontais probablement Carbonaro qui travaillait depuis quelques saisons aux réfections de l’église. Il y avait le berger du troupeau à Chapuis, un vieux moutonnier aussi expérimenté qu’un vétérinaire. Le troisième était le valet de ferme à Bornand qui avait invité ses deux compagnons à passer avec lui une nuit de garde car on attendait un vêlage. Ils s’étaient installés dans le petit carnotzet aménagé à l’entrée de l’étable, immédiatement à gauche de la porte, là où se trouvait auparavant la stalle du cheval, séparé des vaches par une cloison à claire-voie. Les hommes s’étaient construit une sorte de cabine en planches qui n’empêchait ni les odeurs de bouses fraîches ni les carillons disparates mais ils s’en foutaient. Ils y étaient bien. Le cheval était mieux encore car il disposait un peu plus loin d’une écurie qu’il partageait désormais avec un congénère et deux mulets. Sa prospérité équine étant évidente Chapuis en était d’autant mieux considéré.

En prévision de longues heures d’attente, car les vaches ont des s’nailles mais pas d’horloges, ils avaient apporté deux ou trois bouteilles, des verres, du tabac, des cartes et une lanterne qui se fixait par un gros clou forgé planté dans une poutre au-dessus de la table à béquille tenue au mur par deux charnières. Un banc et des tabourets complétaient l’ameublement et il y avait aussi un couvercle de boille à lait qui servait de cendrier. Le bouvier s’était assis près de l’ouverture de manière à ne pas déranger les autres lorsque, assez souvent, il sortirait pour aller vérifier la progression de la vache qui ne semblait pas pressée du tout. Le seul inconvénient était qu’à chaque fois il emportait la lanterne laissant les deux autres dans l’obscurité.

Boire un coup de temps en temps, jouer à la belote, fumer la pipe et passer le temps entre copains assis au chaud alors qu’il neige dehors n’était pas une épreuve insurmontable pour ces compagnons sans inquiétudes. On verrait à se mettre en mouvement lorsque le veau nouveau manifesterait son intention de tomber bientôt dans la paille. Pour l’instant il n’en montrait rien.

Une très ancienne habitude, tellement soudée à toutes les traditions qu’elle en est devenue une véritable marque d’authenticité, veut que, lorsque l’on parle d’un trio, il faut s’attendre à voir surgir un quatrième. Tout le monde connaît les mousquetaires et il en serait de même, dit-on, des Rois Mages. Justement, cette nuit-là, le quatrième n’était autre que Chapuis lui-même qui ne se doutait de rien et marchait obstinément dans la neige fraîche afin de rentrer chez lui. Revenant de la ville à pied, selon sa vieille pratique, il ajoutait les toises aux toises pour en faire des lieues, sans hâte mais sans faiblesse, bien décidé à dormir de préférence dans son lit. Avec sa vaste cape et son chapeau à larges bords qui lui couvrait à demi le visage il ressemblait à un de ces cavaliers noirs des chasses infernales qui aurait égaré son cheval décapité. Il portait une lanterne ce qui, chacun sait, est un attribut de Lucifer mais qui, pourtant n’éclairait pas grand chose. Il venait de dépasser l’auberge fermée de chez la Michelle qui n’avait plus de chat depuis longtemps. Il était descendu vers le pont aux Romains qui n’en avait sûrement jamais vu passer un seul. Il avait salué au juger d’un signe de croix emmitouflé la chapelle du château ruiné. Il neigeait si serré qu’il n’avait pas vu non plus le puissant donjon démantibulé depuis belle lurette et une ou deux jacqueries. Il s’approchait enfin dans les vapeurs réminiscentes d’un bon vin chaud imaginaire lorsque il entendit sonner deux coups au clocher lointain. Il pressa le pas.

Devant lui à travers les rafales de poudreuse qui lui fouettaient le visage il perçût la petite fenêtre carrée à côté de la porte de l’étable. Il vit la lumière de la chandelle qui oscillait légèrement derrière la vitre crasseuse. Il se dit que c’était le moment ou jamais de se faire offrir un coup de rouge, chaud ou pas et, par la même occasion, de s’enquérir de la venue de ce veau que l’on espérait encore aussi tard. C’était une affaire d’un quart d’heure pour faire sa trace à travers champs, franchir la cour, secouer sa cape sous l’avant-toit et heurter fortement ses godasses aux montants de la porte pour ne pas semer de la neige fondante partout à l’intérieur.

Dans l’étable, que tout le monde ici appelait l’écurie, on commençait à trouver la nuit bien longue et le vêlage retardataire. Après les jeux de carte et les verres qui alimentent les conversations, après s’être raconté des histoires de filles trop délurées pour être authentiques, après avoir dérivé vers les contes de fantômes et de revenants horripilants on se mit à parler du Diable en personne. Le piémontais qui se disait ancien séminariste et tenait à montrer sa vaste culture s’écria tout à coup :

– Parfaitement… zé sais faire venir le Diable !

On lui répondit qu’il serait préférable de faire venir le veau.

– Peut-être, mais le Diable il va venir.

Personne n’ajouta que le veau en ferait autant à plus ou moins brève échéance. Là-dessus, il s’empara de la lanterne, en sortit la chandelle, lui chauffa le dessous avec une allumette et la colla soigneusement au fond d’un verre renversé bien séché. Il débarrassa la table des objets profanes et sortit de sa poche le reste d’un crayon de charpentier avec lequel il traça un cercle tout autour du verre qui portait la chandelle allumée. Il concentra un moment son regard sur la flamme qui vacillait à peine et réclama le silence. On n’entendit plus rien. Même les vaches semblèrent retenir leur souffle, leurs bouses, leurs raclements de sabots et leurs cloches pourtant discrètes dans la nuit. D’une voix rauque et comme angoissée l’Italien commença à réciter une espèce de litanie en latin bâtard de piémontais monocorde et la flamme montait et descendait à chaque respiration comme animée d’une horrible pulsation. Les deux autres, exorbités, fixaient l’épouvantable opération lorsque…

On entendit trois coups puissants frappés contre la porte qui s’ouvrit brusquement. Le courant d’air qui violenta la flamme révéla une silhouette toute noire qui portait une longue cape et un grand chapeau à larges bord, pour dissimuler les cornes bien sûr, qui hurlait dans la panique générale des paroles incompréhensibles forcément diaboliques.

Ne sachant par où s’enfuir, les trois compères s’étaient collés au mur du fond et bégayaient de terreur. Le bouvier s’était emparé d’une fourche à fumier aux dents aiguës et l’agitait comme une baïonnette, trident dérisoire contre le Diable. Le berger avait grimpé comme un chat à un madrier de soutien et s’attaquait à percer le plafond. Quant au piémontais, il poussait des cris épouvantables :

– Zé sais pas le faire partir…. Zé sais pas le faire partir !

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