Le sgnô

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’ atmosphère de ces récits.

Le village d’Arenthon est situé dans la plaine post-glaciaire, entre Bonneville et Reignier ou encore entre La Roche-sur-Foron et le cours de l’Arve. C’est là que mon arrière-grand-père Pierre LAILLARD s’était établi après son mariage. Originaire de St.Pierre-de-Rumilly, actuellement St. Pierre-en-Faucigny, il avait été alpagiste, fruitier d’Arenthon, donc fromager. Il se fit agriculteur et éleveur dès qu’il abandonna la fruitière. Il possédait une assez vaste habitation longiligne comprenant au levant deux pièces au rez-de-chaussée et deux à l’étage. Il y en avait deux autres à niveau au couchant. Entre les deux extrémités ainsi habitables se trouvaient la grange ouvrant sur un vaste soli pour le foin et une étable. En face de la partie orientale se trouvait un puits important qui alimentait toutes les maisons des alentours et, scellée au mur d’angle une lanterne tenue par un support en fer forgé qui servait à éclairer l’emplacement du puits.

Pierre était le costaud du village, celui qu’on allait chercher pour les tâches lourdes, celles qui demandent des muscles et du courage. Entraîné à lever et retourner les meules de gruyère dans les étagères des caves d’affinage, à charger sur sa nuque les balles d’un quintal de farine qu’il montait dans la réserve du boulanger par une échelle ordinaire, à soulever les chars comme un cric en s’arc-boutant sous les essieux le temps d’en changer la roue, à fixer les bœufs impatients en les maintenant de front par le joug, c’était aussi un esprit fort. Bon chrétien fidèle, sans piété excessive, bien que son beau-frère soit capucin missionnaire à la Réunion, il était connu pour son obstination et donc son entêtement de « têta d’poble » qui lui permettait de mener à bien les entreprises les plus ardues comme de défendre sans faiblesse l’honneur et les principes de la morale de son temps. J’en ai gardé une image très nette bien que ce souvenir semble assez paradoxal puisque, devenu très vieux, il mourut lorsque j’avais six mois.

Une nuit d’hiver que soufflait une forte bise, un bouvier un peu éméché qui couchait sur la paille de son étable les soirs où son équilibre indécis ne lui permettait pas de rentrer jusqu’à son lit renversa une lanterne à pétrole qu’il portait, brimbalante, dans l’intention de se faire une litière sèche au fond du long bâtiment. La paille flamba immédiatement et l’homme, soudain dégrisé, se mit à détacher ses bêtes avec acharnement, les poussant frénétiquement dehors par la porte étroite, sans songer seulement à appeler au secours ou à tenter d’éteindre les premières flammes. En quelques minutes toute la ferme brûlait rageusement, la grange et son foin sec, la poutraison de sapin bien poussiéreuse, les tavaillons du toit…

Sous les rafales de bise tout le village y passa. Les maisons anciennes groupées selon l’habitude qui veut que l’on réserve à la culture ou aux jardins le plus possible de surface, furent détruites en quelques heures. Toutes possédaient des granges à foin et toutes étaient faites de bois dès le premier étage. L’école brûla aussi et les deux pièces attenantes qui servaient de Mairie depuis que l’administration communale avait passé des mains du curé à celles du syndic. Le cadastre brûla également et les actes d’état-civil dont quelques-uns seulement échappèrent. Brûlèrent les vieilles mappes du temps sarde qui ne pouvaient être reconstituées car leurs archives piémontaises avaient disparu au moment de l’annexion à la France. Brûla aussi une vieille femme enfermée derrière la grille inébranlable de sa fenêtre et un dâdou paralysé qui roula de son lit dans les flammes à travers son plancher carbonisé. Malgré la pompe à bras alimentée par un ruisseau minuscule où l’on trouvait parfois des écrevisses, malgré la chaîne de seaux de toile dégoulinants, malgré l’arrivée tonitruante des pompiers de La Roche avec leurs chevaux emballés et leurs casques à cimier de cuivre, malgré le labeur acharné des hommes en chemises et pantalons retroussés, les hurlements des femmes jetant par les ouvertures le linge de maison, les matelas, les meubles légers, les vêtements, les casseroles, les enfants en bas âge et les ornements religieux, on se retrouva au petit matin au milieu d’une vaste ruine fumante qui avait été Arenthon, sous les premiers assauts de la bise matinale qui envoya tout le monde se réfugier dans l’église épargnée parce qu’elle était bâtie lassez loin du centre à côté du vieux presbytère. Les premières voitures légères arrivaient des villages voisins qui envoyaient à boire et à manger et des couvertures, ce qu’on avait ramassé dans la panique.

Mais on avait perdu les mappes.

Il faut dire que le dernier Duc de Savoie, Roi de Sardaigne, avait, dès sa restauration après l’épisode révolutionnaire puis napoléonien qui l’avait privé de ses droits et de son trône de Savoie, fait établir des relevés topographiques de toutes les terres du royaume susceptibles de payer l’impôt, véritable chef-d’œuvre de cartographie foncière auquel on se référait continuellement. Il en est encore souvent de même de nos jours et rien ne les remplace avec une telle efficacité. De plus, Arenthon étant de fondation très ancienne puisque l’on sait qu’il s’agit d’une authentique villa romaine dont les fondations et les vestiges existent encore, elle-même implantée sur un village néolithique supposé, les échanges et mélanges de propriétés pour les raisons les plus diverses ont rendu le découpage du sol à peu près inextricable sans de solides références archivales. Restaient évidemment quelques titres de propriété plus ou moins contestables parce que souvent contredits par d’autres plus ou moins authentiques. La plupart avaient brûlé avec le reste. On en était réduit presque partout à relever le bornage et à se fier aux témoignages et aux affirmations des ayants-droit. Le bornage était peu fiable car, depuis des siècles, il était habituel de le modifier imperceptiblement au cours de labours abusifs ou par intention plus délictuelle encore. De plus, beaucoup de pierres de limite avaient disparu, s’étaient délitées ou enfoncées dans le sol meuble, avaient été récupérées sans précautions pour construire ou sans raison connue. On devait donc souvent s’en remettre aux affirmations publiques des propriétaires parfois plus affirmatifs que persuasifs. Dans des circonstances aussi tragiques personne n’aurait osé tenter de s’emparer du bien d’autrui en mentant devant Dieu et les hommes. Personne… sauf peut-être un envieux, contestataire et malhonnête comme ce sacripant de CL… Donc, CL… jura ses grands dieux que ce carré de trèfle, quelque part du côté des Iles d’Arve, était à lui de notoriété immémoriale et que si Pierre LAILLARD prétendait le lui avoir acheté l’an dernier en bonne et due forme c’était là pure menterie et que jamais, au nom du ciel, il n’avait vendu à personne. Il affirma devant tous que le reçu de la vente n’avait pu brûler, puisqu’il n’avait jamais existé et la vente non plus. Comme on avait négligé d’aller par-devant notaire pour éviter les frais, comme on faisait souvent en l’absence d’obligation légale. On se fiait plus généralement à la coutume et à la rude mais solennelle poignée de main, comme à la foire.

Pierre LAILLARD fut offusqué à un point inimaginable. Une telle insulte à son honneur le cloua dans un mutisme aussi minéral que celui de la croix de granit au pied de laquelle il alla s’agenouiller nuitamment et solitaire le soir même de la confrontation. Il demanda pardon pour ce qu’il allait faire, maudit trois fois le voleur et jura, en se signant, de ne jamais lui pardonner.

Quelques années plus tard, au village reconstruit grâce à de multiples contributions paroissiales venues de tout le diocèse, processions et pèlerinages rémunérateurs qui soutinrent aussi bien les quêteurs ecclésiastiques que les récipiendaires incendiés, les cloches sonnèrent pour la sépulture de CL… mais Pierre LAILLARD n’en suivit ni la messe ni le cortège.

Sept jours plus tard les premiers gémissements se firent entendre à l’angle de la maison de Pierre, sous la lanterne. Au début ce ne furent que des plaintes murmurées. Pierre n’entendit rien ou presque. Lorsqu’on gratta à la porte il crut que c’était le chat.

La nuit suivante les gémissements se firent plus précis et plus sonores. On entendait des « Ils me tiennent… ils me tiennent… pardonne-moi… Pierre, pardonne-moi… » Pierre entendit, ouvrit sa fenêtre d’autant plus vite qu’on frappait dur aux volets. Il ne vit rien mais entendit et répondit qu’il ne pardonnait rien du tout et qu’on lui foute la paix. Les voisins aussi entendirent, s’affolèrent et sortirent épouvantés les uns, furieux les autres, qui croyaient à une farce. Les cris redoublaient et on se rendait lentement à l’évidence : « y étai le sgnô! » En patois le sgnô est le signe, le signal, le message venu de Dieu ou plus souvent du Diable, autrement dit le fantôme, le revenant, tout et surtout ce qui émane du paranormal dirait-on aujourd’hui.

Devant l’hostilité et l’angoisse des villageois, Pierre jugea prudent d’écarter sa famille effrayée et envoya femme et enfants chez sa belle-mère à trois lieues de là. La nuit suivante fut si agitée que le Maire intervint, bousculant tout le monde, tambourinant à la porte de Pierre qui se barricadait et hurlait des « Merde » presque aussi retentissants que les beuglements du sgnô qui disait brûler vif, se tordre sous les coups de fourches de fer rougi au feu d’enfer… tant qu’on ne lui pardonnerait pas son crime !

Le lendemain matin vint le curé. Mal assuré, livide, il aspergea à grands coups de goupillon tout ce qu’il put trouver et davantage encore, la lanterne bien sûr, les murs, le sol tout autour, le puits, le fumier aussi et les portes et les volets de la maison bien close. Il récita d’une voix rauque une quantité de balbutiements heureusement en latin. Personne n’y comprit rien, comme d’habitude, à l’exception d’un « libera me » qui revenait souvent et ressemblait beaucoup au patois. Pierre resta enfermé et ne pardonna rien du tout.

Vers la minuit suivante, la bacchanale recommença, chasse démoniaque ou charivari macabre si l’on préfère. Tout le village était en émoi entre terreur et fureur. Certains parlaient d’aller au cimetière pour déterrer CL… et le brûler une bonne fois, afin qu’il se taise. On leur répondit qu’il brûlait déjà. Le Maire appela les gendarmes qui vinrent rapidement de Bonneville à cheval et s’enfuirent encore plus vite poursuivis par les hurlements du sgnô déchaîné. Le curé, de son côté, prit le parti d’avertir l’évêque auquel il envoya, à deux jours de galop, un messager monté sur la jument la plus rapide du village. Pierre sut tout cela, entendit tout ce remue-ménage, déclara qu’il s’en foutait complètement et ne pardonna pas.

On attendit deux journées dans l’angoisse du retour de l’obscurité et ces deux nuits furent horribles. Le sgnô hurlait plus fort que jamais, ses cris épouvantables résonnaient partout dans le village ébranlé par ses coups violents dans toutes les portes et tous les volets rabattus. Les murs vibraient. Les arbres s’inclinaient comme sous un vent de tempête. Beaucoup de gens avaient fui, ne revenaient qu’au jour, pour la traite et les soins aux bêtes et repartaient bien vite avant le soir. Ceux qui restaient parlaient de s’armer mais renonçaient en tremblant mesurant l’inanité de leur fureur devant l’horrible surnaturel. Tout changea lorsque fut annoncée l’arrivée d’un exorciste envoyé par Monseigneur l’évêque d’Annecy.

Un capucin athlétique, presque autant que l’était Pierre, se présenta en effet à la cure. Il entra et s’enferma avec le curé, sourd à la foule qui s’accumulait à la porte du presbytère. On entendit une voix forte qui gueulait violemment et on ne sut rien de plus. A la nuit tombée, alors que les manifestations sonores recommençaient à ébranler terre et ciel, le capucin sortit, brandissant une croix de métal ouvragé comme s’il s’agissait d’une hache d’abordage. Il traversa le village au pas de charge et vint cogner à la porte de Pierre qui, voyant un frère de son capucin de beau-frère, lui ouvrit en grommelant. Ils demeurèrent un long moment à l’intérieur puis le capucin ressortit et fit en sens inverse et plus énergiquement encore le chemin du retour sans s’inquiéter le moins du monde des hurlements épouvantables du fameux sgnô qui s’époumonait en vain.

Le lendemain matin se réunirent à la cure, le capucin un peu amorti par une nuit passée en prières, Pierre désormais amadoué, le curé, présence négligeable, et les deux héritiers de CL… convoqués impérativement à s’amener sans objection possible. Une heure plus tard, Pierre sortit le premier, serrant dans sa poche un certificat en bonne et due forme, rédigé par le capucin en personne, lui reconnaissant la propriété définitive du carré de trèfle des Iles d’Arve, signé d’une sorte de griffe de chat par les héritiers qui ne savaient pas écrire et des paraphes des témoins d’autant plus crédibles qu’ils étaient hommes d’église. Le capucin vint ensuite et s’adressant à la foule apeurée : « Ne recommencez jamais de pareilles âneries, au nom du ciel, parce que de l’autre côté çà se passe autrement que vous imaginez. Je le sais bien, moi j’y vais presque tous les jours ! » Et il bénit tout le paquet.

Quant au sgnô, il ne se manifesta plus. On sait seulement que désormais, Pierre ne cultiva jamais le carré des Iles d’Arve et qu’on y voyait parfois, certains soirs de pleine lune, une belle jument qui trottait souplement comme si elle ne touchait pas le sol et n’en dépassait jamais les limites. Je viens d’ailleurs de vendre ce carré à une société d’autoroutes qui cherche à agrandir son territoire du côté d’Arenthon.

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