Les Émigrants d’Arenthon

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.

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Ce sont les curés qui se sont chargés de la propagande. C’est du moins ce que m’ont affirmé un tas de gens qui ne les aimaient pas trop, surtout ceux qui ne les aimaient pas du tout. Étant donnée leur influence considérable sur le peuple des campagnes, tout ce qu’ils annonçaient en chaire était accepté comme parole d’évangile, ce qui est bien le cas de le dire. Avec la même confiance, tout ce qu’ils préconisaient dans beaucoup de domaines d’une vie sociale assez fruste était reçu et parfois appliqué. C’est ainsi que, par ordre de leur hiérarchie ils se lancèrent dans un discours incitatif destiné à persuader leurs ouailles à émigrer vers l’Amérique du Sud, c’est-à-dire vers les pays de langues latines. Ce mouvement avait, en pays alpins, de profondes racines dans une continuité ancestrale à aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte et la neige moins tenace.

Les Savoyards ont toujours émigré. On en trouve partout, jusque dans les contrées les plus exotiques comme les plus contrastées par les options religieuses ou les orientations politiques. Les pays réformés continentaux en ont attiré beaucoup qui y firent souche et souvent fortune. On doit à leurs donations parfois ostensibles la floraison de belles églises baroques en beaucoup de maigres villages pas oubliés, où dorment les os de leurs vieux parents. En ce milieu de XIXe siècle ce sont des populations catholiques que l’on invite à prendre le chemin d’un exil que la distance et le vaste océan promettent sans retour. Apporter sa religion dans son bagage est une constante des implantations coloniales. L’imposer aux peuples qui n’en demandaient pas tant en est une autre. En attendant l’étude de ces phénomènes récurrents en nos contrées exposées plus qu’ailleurs aux perturbations climatiques, voire politiques ou économiques, est suffisamment complexe pour que je l’abandonne aux avides de connaissances régionales et que je revienne au cas particulier de cette famille dont on m’a raconté l’histoire.

Ces gens-là étaient pauvres. Comme la plupart des victimes de cette pauvreté endémique qui est la marque des peuples prolifiques en territoires aux ressources non extensibles, ils avaient beaucoup trop d’enfants pour espérer les nourrir convenablement et leur assurer un avenir acceptable. Fermiers, ils ne possédaient rien. Ils n’étaient même pas endettés car, selon la bonne formule, on ne prête qu’aux riches, mais ils couraient à une faillite inévitable, sort commun de beaucoup de leurs contemporains, fournisseurs traditionnels des armées mercenaires et d’une domesticité urbaine saisonnière à peine moins avilissante. Dans ces conditions ils étaient la proie facile de séducteurs éloquents qui leur ouvraient le vaste monde comme remède souverain à leurs inextricables difficultés. Les terres lointaines inexploitées sous des cieux lumineux n’attendaient que leurs bras et leur courage. Leurs efforts seraient récompensés au centuple si ce n’est bien davantage. On en était presque au célèbre « y’a qu’à se baisser ». Ce fut à peu près la conclusion du dernier recruteur tonsuré qui passa par Arenthon et qui les décida à tenter le grand saut d’un hémisphère à l’autre par dessus l’Atlantique.

Ils prirent quand-même la précaution de consulter Martial.

Martial était un bon exemple de ces personnalités originales comme en produisent parfois les communautés conservatrices lorsque en plus le relief s’y prête et les communications sommaires interdisent l’ouverture. Le rôle de l’Église n’était pas négligeable dans cette sorte de réclusion mentale entretenue car elle avait horreur de l’apport des idées nouvelles passablement anticléricales, comme de l’implantation d’originaux peu flexibles dont Martial était un bon exemple. Elle préférait l’émigration en masse comme remède à l’endogamie, plus adaptée à la conservation des options globalement transportables. Le retour de ce Martial après fortune faite, peut-être imaginaire mais apparemment confortable, lui avait valu quelque méfiance de son curé. Parti de chez lui afin d’éviter le service militaire du temps sarde qui durait sept ans, il avait pris le chemin maritime de l’Argentine naissante. Le fait qu’il en soit revenu après un petit demi-siècle de disparition en faisait un précieux conseiller pour ceux qui allaient partir, même en tenant compte des inévitables vantardises habituelles chez les romanciers de village et de la sélection involontaire des souvenirs valorisants. Comme en plus il était né natif du pays, sa parole serait acceptée avec bienveillance. Il suffirait de lui faire adopter une indispensable discrétion sur ses aventures personnelles, voir intimes, qui n’étaient sans doute pas toujours conforme à l’image édifiante du pionnier au grand cœur venu dispenser l’évangile et éveiller les immensités virginales aux joies illimitées de l’agriculture coloniale. Ce ne fut pas facile. Martial se mit à ruer dans les brancards comme l’aurait fait le plus teigneux des mulets patagons et faillit planter là le curé, les capucins et toute la hiérarchie et se retirer dans sa retraite solitaire à l’ombre de ses souvenirs estompés des vastes plaines et de ce qu’il y a dedans. Il faut dire qu’il n’était que fort peu catholique, à tous les sens du mot, et qu’il ne pratiquait qu’une fois par an, le jour de Pâques, pour ce qu’il appelait le minimum baptismal. Il ne savait même plus où il avait ramassé cette expression autour de quelque barbecue nocturne de gauchos boucaniers. Ce n’est que très exaspéré par les futurs aventuriers des pampas mystérieuses qu’il céda en maugréant aux assauts de ces pauvres gens et à leurs questions aussi saugrenues que récidivantes. Non, il n’y avait pas de cannibales. Non, les femmes ne se promenaient pas toutes nues. Non, les crocodiles ne croquaient pas les petits enfants et allait-on bientôt lui foutre la paix ? Il se retira dans sa retraite revêche et disparut afin de laisser chacun soupeser ses propres sentiments et décider librement de son avenir.

Le temps interminable de l’attente du départ décidé fut rempli de préparatifs administratifs dont se chargea heureusement une organisation ecclésiastique déjà bien entraînée et encouragée par l’État très désireux de voir réussir une opération plutôt délicate et politiquement controversée. On voulait surtout éviter les renoncements de dernière minute et le risque de réaction négative en chaîne. On exigeait pour çà une parfaite discrétion de ces gens tellement préoccupés par un avenir incertain et presque honteux de s’exposer ainsi. Bon voyage ou bon débarras, on ne savait pas vraiment. On décréta qu’ils partiraient de nuit.

Deux voitures bâchées à deux chevaux, une pour les bagages qui étaient bien légers et l’autre pour les gens bien entassés . Une lanterne à chaque timon. Au plus proche voisin, on avait laissé les chiens et à la cure les clés. On dit que l’on partait pour quelques jours dans le jura afin d’y négocier un nouveau fermage. On partit vers minuit pour gagner La Roche où se formait un petit convoi avec une famille du Reposoir et deux autres du Grand Bornand . On marcha au pas jusqu’à la Madeleine où on se mit à trotter. La nuit était noire. Tout le monde avait les larmes aux yeux, sauf les gamins qui dormaient. Les femmes pleuraient sans retenue et les conducteurs s’en foutaient en silence. Ils reviendraient à vide au petit matin.

Tout à coup…par dessus le trot monotone et le crissement des roues cerclées sur les graviers des bords, dans la nuit déserte on entendit un bruit précipité. Un homme courait. On jeta dans la voiture un gros objet qui fit un bruit mat comme celui d’un sac. On ne voyait pas bien. On devinait à peine deux mains qui empoignaient la ridelle et la tête hilare de Martial qui se hissait à bord en jetant aux passagers stupéfaits :

– Poussez-vous les copains…je repars avec vous !

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