Marmet

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.

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À la sortie du bourg il y a un embranchement. En prenant à droite on suit une vallée agréable qui conduit vers le Rhône à la limite du département. En prenant à gauche on franchit les Osses par un vieux pont de grosses pierres, juste avant d’attaquer la longue montée qui mène au plateau où se trouve la ferme de Marmet et quelques autres groupées autour d’un château abandonné depuis que les gens d’en Necy on imité la révolution importée des Frances. Le chemin en lacets est rude et n’en finit pas de viroler jusqu’au moment où il atteint un jovet de fayards qui marque la fin de la côte. C’est là que les anciens ont construit un abreuvoir pour les bêtes de trait assoiffées, les conducteurs ayant généralement pris la précaution de boire en bas avant le départ .

Il faut dire que cette région est celle de l’excellente Rostà, un vin blanc sec de réputation étendue pour accompagner aussi la fondue ou les diots cuits à la vapeur sur un lit de sarments. C’est précisément pour avoir un peu trop sacrifié à cette tradition œnologique que Marmet, à peine calé sur le siège de son char, s’est délicieusement plongé dans un sommeil bachique réparateur après une journée bien remplie, à tous les sens du mot. C’est toujours ainsi les jours de marché et Marmet ne manque jamais de s’y rendre par fidélité à une guernipille de cousins, copains de régiment et autres bienvenus pour partager un verre de blanc en l’honneur des précédents et à la santé de ceux qui vont suivre.

Le mulet connaît la route au centimètre près. Depuis sa jeunesse il l’a parcourue si souvent qu’il serait capable de vous la réciter. On néglige le plus souvent d’interroger un mulet. C’est un tort. Celui de Marmet s’est comporté admirablement, marchant lentement pour ne rien bousculer, tirant sans à-coups pour ne pas déséquilibrer son conducteur défaillant pour la même mystérieuse raison que d’habitude. Il démontre ainsi son adaptation aux circonstances, résultat d’une longue pratique et d’un entraînement fréquemment amélioré. Lorsqu’il parvient à l’abreuvoir il s’approche prudemment sur le sol pitaté humide et se met à boire à grandes lampées avec une évidente satisfaction. A cet instant apparaît dans la pente une charrette, occupée par deux joyeux compagnons, dont le cheval fait mine de conquérir la fontaine à son tour :

– Oh Liaude…on dirait Marmet ?

– Ouais, regarde, il en tient une bonne.

– Tu m’étonnes. Qu’est-ce qu’on fait, on le remorque ?

– T’es pas fou ? Là-haut y’a sa femme…

– Celle qu’il en dit nûtron crocodile ?

– Tout juste. Si on le lui ramène dans cet état elle nous reçoit avec un palonnier !

– Ouais mais t’as vu le mulet, tout mouillé de chaud, qui boit de l’eau froide et qui va rester là toute la nuit pendant que l’autre andouille roupille comme une souche. Il va crever ç’te bête ! Marmet on s’en fout. Il cuvera bien tout seul.

– T’as raison. On est à dix minutes de chez lui. On dételle la bête, on la remise et on détale avant que la charmante lâche les chiens.

Au petit matin Marmet se réveille progressivement et tente posément de reprendre ses esprits passablement confus. Après une incertaine période de réflexion contradictoire il se rend compte qu’il est seul, que le jour se lève et que les brancards sont vides. A l’instar du poète, métaphysicien à ses heures, il conclue, avant de se rendormir :

– De sé Marmet o de sé pâ Marmet ? Si de sé Marmet é m’in roba min molet…. Si de sé pâ Marmet..d’é trova on çarret !

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