Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.
***
Les ouvrages qui traitent d’archéologie préhistorique et en particulier de mégalithisme proposent de nombreuses hypothèses souvent contradictoires ou peu convaincantes à propos des monuments qui nous restent de ces époques assez reculées pour que leur signification ne nous soit pas accessible. Certaines sont fantaisistes et relèvent d’une véritable pathologie de l’imagination plaçant leurs auteurs au rang des farfelus et autres illuminés. D’autres puisent dans l’inconfortable domaine de la légende ou de supposées traditions stratifiées autant que déformées au cours des âges, ce qui les rend de plus en plus incompréhensibles à mesure que l’on s’éloigne du simple bon sens primitif. Reste la Tradition et sa transmission par initiation, ce qui n’est pas donné à tout le monde.
En ces régions, comme en beaucoup d’autres les experts sont peu nombreux et les plus sages d’entre eux se reconnaissent à ce qu’ils n’hésitent pas à déclarer qu’ils ne savent pas ou qu’ils avancent masqués. Il y a pourtant des monuments, des constructions, des ruines ou des traces et il faut bien en expliquer la présence par une volonté de leurs architectes de satisfaire à un besoin d’autant plus impérieux que les efforts pour achever de telles œuvres été plus gigantesques.
Je laisse de côté les dolmens dont la fonction de caverne de substitution à usage de tombeau, peut-être régénérant, est à peu près retenue partout. Je n’insiste pas sur les menhirs isolés ou leurs alignements dont on reconnaît du bout des lèvres qu’ils sont le résultat d’une figuration de la circulation cosmotellurique ou son inverse et probablement aller et retour, quel qu’en soit la nature et le contenu. Je mentionne les cromlechs dont la forme généralement circulaire fait penser à un graphisme mnémotechnique de la notion d’espace sacré avec toutes ses implications.
Je me consacre ici et seulement à une catégorie de monuments, ou objets présentés comme tels, qui laissent généralement les auteurs parfaitement muets dans la plus grande incertitude, génératrice des plus hilarantes âneries. C’est pourquoi je ne crains pas d’en ajouter une de plus à une liste pourtant fournie.
Comme la totalité des montagnards j’ai souvent côtoyé les bergers. Ceux-ci pratiquent un art extrêmement ancien qui trouve ses origines dans le néolithique et qui consiste en une transhumance saisonnière qui permet aux troupeaux de trouver de l’herbe fraîche, nouvelle et sauvage, lorsque l’hiver cède aux belles journées de printemps et que la remontée des neiges fondantes permet le renouvellement progressif de la végétation.
Si, de nos jours, un certain nombre d’améliorations et de perfectionnements techniques ont considérablement facilité leur activité, notamment en ce qui concerne les moyens d’approche des pâturages par la route, le ravitaillement des hommes par véhicules adaptés au terrain, la communication radio avec la vallée et autres aménagements de détail, il n’en reste pas moins que leur métier se résume en trois points essentiels : l’herbe, l’eau et… le sel. Tout le reste est périphérique.
C’est certainement l’observation des animaux sauvages, des chamois et autres caprins montagnards, qui a instruit les premiers bergers qui les virent fréquenter les endroits où affleurent des roches salines qu’ils lèchent assidûment. Les troupeaux en font autant dans la mesure où ces roches existent là où on les installe. L’idée d’apporter des blocs de sel là où il n’y en a pas tombe sous le sens. Chacun sait en effet que lorsqu’on a soif dans l’effort c’est la déperdition de sel par la transpiration qui épuise davantage que celle de l’eau. Au demeurant, en montagne, l’eau est bien plus abondante que le sel naturel infiniment plus difficile à localiser, s’il existe. J’ai été assailli un jour sur une arête herbeuse par trois moutons qui se sont mis à me lécher énergiquement les avant-bras à la recherche évidente d’un tas de sels minéraux dont ils manquaient et que je transpirais abondamment.
Pour éviter tout gâchis on ne peut placer un bloc de sel n’importe où. A terre il sera exposé à l’humidité du sol et souillé par la boue, les excréments, les végétaux écrasés, d’autant plus rapidement que les animaux le déplaceront et le feront rouler dans tous les sens. J’ai vu des vaches détruire un abreuvoir léger de bois en quelques minutes en le renversant et en le piétinant à force de se bousculer autour. On préfèrera donc un endroit propre comme une dalle ou une vaste pierre plate horizontale afin que le bloc de sel ne glisse pas à sa surface. Un bloc erratique abandonné sur le pâturage par quelque ancien glacier sera un support acceptable si sa surface est, par bonheur, assez vaste et creusée d’une notable dépression centrale. Il faudra, bien sûr, que cette dalle ne soit pas trop haute afin que les moutons puissent y grimper. Les chèvres se débrouillent toujours. La dépression centrale est également nécessaire car, lorsqu’il pleut, le sel du bloc est dissout en surface mais l’eau salée à saturation remplit la cuvette. Les animaux viendront boire et récupérer ainsi ce qui aurait été perdu si le bloc était posé au sol. De plus, posé dans un creux, le bloc de sel restera mieux à sa place lorsque les bêtes le lècheront en se bousculant. En conclusion provisoire on peut donc accepter cette disposition pragmatique qui n’exclue pas, pourtant, quelques perfectionnements plus astucieux dont le premier sera évidemment de creuser cette dépression par martelage ou par usure au pilon lorsqu’elle n’existe pas.
Qui n’a jamais vu un groupe de chèvres se bagarrer pour atteindre un bloc de sel posé au centre d’une dalle ne peut pas imaginer combien les dominantes peuvent repousser brutalement les autres qui reviennent inlassablement à l’assaut. L’idée de creuser plusieurs cupules bien réparties et garnies chacune d’une poignée de fragments permet de distribuer plus équitablement, d’éviter les échanges de coups de corne et de gagner du temps par répartition si on est pressé de traire ou de remiser. Plus les cupules seront nombreuses, plus la distribution sera harmonieuse, moins on aura de bousculade.
En complément, en cas de pluie, la saumure des cupules débordera des unes vers les autres à la manière des retenues successives qui régularisent et récupèrent l’eau des torrents. C’est un véritable distributeur intelligent que l’on aura construit en creusant la pierre de nombreux réceptacles.
On se rend compte que cette disposition en cupules multiples peu profondes facilite également l’évaporation dans chacune d’elles, qui sera plus rapide que dans un seul et plus vaste bassin. Le sel cristallisé sera plus vite réutilisable sous l’action du soleil et sans intervention.
On pourra même créer des cupules communicantes de niveaux légèrement différents afin que l’eau salée coule vers la plus basse laissant le petit tas de sel relativement au sec dans son logement supérieur. Ce raffinement crée une forme en pied, dit-on, bien qu’elle ressemble à tout sauf à cet organe si utile pour marcher.
Une dernière remarque concerne les cupules qui n’en sont pas. Elles sont rares et situées sur l’arête circulaire d’une dalle en forme de lentille. Elles font penser à une sorte de crantage comme certaines bordures de toits de tuiles lorsqu’il n’y a pas de chéneau. Je les vois comme des conduits grossiers concentrant les gouttes d’eau salée qui déborderaient sans ordre de toutes les cupules des régions supérieures de la dalle. Elles agissent comme des gouttières auxquelles les animaux s’abreuvent sans laper ou lèchent la trace de sel sec lorsque l’écoulement tarit au soleil.
Il va de soi que toutes les pierres à cupules que l’on découvre de nos jours ne sont pas horizontales. Elles ont pu être redressées ou déplacées volontairement ou non. Le sol bouge, les pierres glissent, on les réutilise. On les affuble souvent de significations magiques païennes légendaires tirées d’un fatras symbolique inextricable où la récupération chrétienne joue aussi sa partie sans scrupules.
De telles constructions s’expliquent pourtant aisément considérant d’une part que les hommes ne font jamais rien sans raison utilitaire, d’autre part que le travail de la pierre est ou était une des techniques répandues depuis la plus lointaine préhistoire, d’autre part enfin que la surveillance d’un troupeau bien contrôlé par des chiens compétents laisse énormément de temps au berger pour fignoler un ouvrage aussi indispensable à la bonne utilisation de ce stock de sel précieux parce qu’il vient de loin et qu’il coûte bien du travail.
En l’absence d’hypothèse explicative satisfaisante je propose celle-ci qui a au moins le mérite de laisser en paix Gargantua, Jésus et autres fouleurs légendaires de roches dures où ils auraient laissé la trace de leurs célèbres pieds.
***