Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Hypothèses et anecdotes » qui réunit 17 récits ayant trait à des légendes ou des expériences vécues par Hirminte, à la limite du paranormal. Les nombreuses expressions en patois savoyard participent à l’atmosphère de ces récits.
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Ce texte est un recueil de récits de rêves prémonitoires dont le bénéficiaire ou la victime, comme on voudra, est d’autant plus digne de foi qu’on n’imagine pas quel bénéfice il pourrait retirer de mensonges de cette nature. Nous sommes ici aux limites du paranormal, c’est-à-dire légèrement ou immédiatement au-delà de la frontière qui sépare le rationnel d’aujourd’hui de ce qui sera probablement l’objet de sciences de demain. Rien d’étrange ou de volontairement spectaculaire dans ces observations, certes subjectives, mais qui s’inscrivent dans ces vastes champs de témoignages qui, à force et par leur multiplication, nous obligent à construire de nouvelles hypothèses pour répondre à d’immémoriales interrogations. A la sincérité on ne peut répondre que par la bonne volonté critique qui veut que l’on se refuse à « offenser le dieu inconnu ». Laissons donc parler l’auteur anonyme :
Avertissement
Depuis de longues années je subis ou, si l’on veut, je mérite de rêver assez souvent de manière prémonitoire. C’est ainsi que, de temps à autres, j’observe à mon réveil que des rêves d’un aspect particulier sont restés dans ma mémoire avec une précision et une insistance que j’ai appris à regarder comme le signe de leur importance prédictive à plus ou moins long terme. Pour y avoir porté attention, avec une certaine légèreté au début, avec de plus en plus d’intérêt ensuite, j’ai remarqué que leur fréquence et leur vocabulaire symbolique devenaient de plus en plus intenses. Décidé à en profiter, sans trop insister sur cette espèce de faculté quasiment prophétique à usage personnel j’ai, en quelque sorte, fait confiance.
Le résultat de cette attitude positive et bienveillante mérite d’être mis en évidence. Il est devenu une sorte de dialogue que je peux provoquer à l’occasion ou, au contraire, auquel je suis appelé alors que je ne demande rien. C’est pourquoi j’ai pris note des souvenirs de quelques-uns ces rêves d’allure particulière qui, désormais, me sont inoubliables par leurs images symboliques toujours présentes à la moindre sollicitation vigile. Leur interprétation demande évidemment un effort de recherche sur la signification des nombreux symboles oniriques qui apparaissent dans ces rêves. J’ai dû apprendre à comprendre. Néanmoins, à peu d’exceptions près, j’ai toujours reconnu ce qui se dissimulait derrière ces symboles, plus ou moins vite, avec plus ou moins de facilité et généralement a posteriori. Il est même arrivé que je sollicite un rêve supplémentaire pour affiner quelque détail demeuré obscur. Il n’a jamais manqué de se produire même si le symbolisme complémentaire était parfois plus obscur encore que celui qu’il tendait à éclaircir. Il y a de la malice et de l’humour là-dedans. Cette bonne volonté m’a néanmoins souvent conforté et, quelle qu’elle soit, j’en remercie la source. Ce remerciement n’est pas gratuit. Tout se passe comme si la gratitude était une condition pour que le flux d’informations ne tarisse pas, sur un accès de lassitude de l’informateur.
Les événements que prédisaient ces rêves se sont produits, parfois avec une exactitude étonnante, parfois avec des distorsions que mon inaptitude à tout décrypter ne pouvait éviter. J’en donne référence au cours de chaque récit sans nommer, sauf exception, les personnes concernées, par discrétion d’abord, pour ne pas soulever de questions inopportunes chez leurs parents ou amis ensuite. Car, comme on le remarquera, ce sont souvent des décès qui me sont annoncés ainsi, sans que je sois toujours concerné par ces deuils annoncés, ou parfois pas du tout. Tout se passe comme si les prémonitions tombaient aux environs et dans un rayon géographiquement réduit, le degré d’intérêt que je porte à ces gens étant la mesure de cette proximité qui peut être extensible.
Il va de soi que je me refuse à répondre à l’habituelle objection que fait naître chez bon nombre d’imbéciles l’exposé de tels récits. C’est une atmosphère de confiance qui doit présider à la lecture de ces communications expérimentales bien que non sollicitées. Je ne vais pas m’abaisser à traiter avec des gens qui me refusent la leur. Je me contente d’affirmer que la faculté onirique ainsi mise en œuvre est un excellent moyen de se souvenir du futur. J’ajoute que je ne conclus rien du tout de ces expériences aussi involontaires et gratifiantes sinon que, comme les montagnes de Mallory, elles sont là.
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La mort annoncée de Louis
J’ai cité ce rêve dans un autre ouvrage. C’est pourquoi j’en donne ici une relation augmentée alors que précédemment l’obligation de faire court exigeait un résumé strict.
Louis B… est un vieil ami. Je veux dire un ami plus vieux que moi. Il a fait la première guerre mondiale alors que j’étais trop jeune, de peu, pour participer à la seconde. Je regrette que ce soit ainsi que nos générations respectives aient été amenées à mesurer le temps qui passe par les évènements tragiques qui le jalonnent. J’ai rencontré Louis dans une de ces sociétés dites secrètes parce qu’elles sont réservées. J’en ai traité ailleurs et n’y reviendrai pas. Je l’ai fréquenté longtemps puisqu’il s’était établi, après son veuvage, à quelques dizaines de mètres de chez moi, que nous étions en bonne harmonie intellectuelle et que rien ne nous séparait irrémédiablement en ce domaine. J’ai toujours conservé dans nos rapports une indépendance d’esprit indispensable à une bonne amitié et c’est pour cette raison que nous nous entendions bien, mentalement, moralement et intellectuellement.
Le rêve qui le concerne me saute aux yeux, littéralement, dans les circonstances précises et inquiétantes que voici :
Louis a été grièvement blessé au cours d’une attaque aux environs de 1917. Il a reçu une balle explosive dans le bas-ventre. Les dégâts anatomiques sont importants mais, physiologiquement, tout continue à fonctionner normalement après une série d’interventions chirurgicales assez impressionnantes. Une douzaine, je crois. Ce qu’il ne savait pas et aucun de ses successifs médecins non plus, c’est que l’image radiographique de son bassin resterait à peu près celle d’un corps perforé par une volée de plusieurs centaines de petits plombs également répartis sur le cliché comme si on y avait jeté une poignée de gros sable radio-opaque. Je suis amené à observer la plus récente de ces radios lorsque, à la suite d’une fracture spontanée orthostatique du fémur, il est hospitalisé d’urgence. A ce moment, il est âgé mais encore vigoureux malgré une relative insuffisance respiratoire. Intellectuellement très actif, de longues années d’études et de réflexion à propos, entre autres, du symbolisme, de la psychanalyse, de la métaphysique et du phénomène initiatique, le mettent particulièrement à l’aise pour opérer en ces domaines avec pertinence et habileté expérimentale. De plus, il est astrologue. Attiré vers l’astrologie par la richesse considérable du symbolisme de cette discipline, il s’y consacre avec une passion non dénuée d’esprit critique et considère avec un intérêt parfois amusé les conclusions qu’il en tire, plus techniques que prédictives.
C’est dans ces conditions que je suis amené à examiner sa radiographie en compagnie de son médecin traitant lorsque je lui rends visite à la clinique où il est soigné et où j’ai l’habitude d’opérer mes propres patients à l’occasion, ce qui me procure des entrées faciles et une information sans réticences. Le fémur de Louis présente une discontinuité assez étonnante, une absence de tissu osseux de plusieurs centimètres entre un fragment supérieur qui se termine en sucre d’orge passablement aminci et un fragment inférieur vraiment taillé en pointe. La décalcification est impressionnante. De plus, comme dit plus haut, l’image est saupoudrée de cette grenaille radio-opaque qui a intrigué le radiologue avant que je l’informe de cette ancienne blessure de guerre. On lui a posé une prothèse de hanche de bonne longueur après curetage soigneux de toutes les surfaces osseuses défectueuses qui sont évidemment étendues.
Dans son lit, confronté au décubitus habituel et à l’immobilité, qui sont classiquement des facteurs aggravants chez ce genre de patients, Louis semble en bonne forme. Nous bavardons agréablement, nous plaisantons même. Il m’envoie acheter un flacon d’une célèbre préparation de jus de viande concentrée pour confectionner une boisson revigorante. Je le quitte sans inquiétude et lui promets de revenir bientôt. Nous sommes le 16 du mois.
Le rêve survient dans la nuit du 16 au 17.
Je suis à Vercland, sur la rive gauche de la vallée du Giffre, en face de Samoëns. Le temps est sombre sous une lumière crépusculaire que je retrouve désormais sans étonnement dans la plupart de mes rêves prémonitoires. Je vois très bien cependant tous les détails signifiants. Je me trouve au point de départ du premier télécabine qui a été construit en ce lieu, si l’on peut appeler cabines les paniers en tubes d’acier dans lesquels on se tient debout à deux, sur un sol fait d’une plaque de tôle guillochée. Ces nacelles passent devant moi, l’une après l’autre, dans un mouvement continu. Elles sont embrayées à demeure sur un gros câble tracteur et roulent sur un porteur fixe. En gros, il s’agit d’un monte-charge à peine perfectionné. Chaque benne porte une plaque de tôle ornée d’un chiffre peint en blanc. Cette numérotation sert aux clients qui font la queue à se précipiter lorsque approche le numéro que porte leur ticket délivré dans une cabine en bois qui ressemble plus à une cambuse de chantier qu’à un chalet montagnard. Aujourd’hui cependant il n’y a personne, ni skieurs, ni machinistes. Je suis seul devant cette mécanique assez repoussante dont la grande roue motrice horizontale tourne lentement et inexorablement dans le ciel gris.
Je remarque tout à coup la présence d’un vieil homme, à en juger par sa silhouette accablée. Il est vêtu d’un long manteau sombre et visiblement râpé. Il porte une sorte de vieux chapeau aux bords avachis qui dissimulent son visage. Je ne distingue que ses yeux tristes et délavés qui me jettent un regard vide d’expression. Je ressens une impression de grande tristesse mal formulée, à peine esquissée. Le vieil homme attend devant moi et regarde passer les bennes numérotées qui descendent, tournent devant lui et reprennent l’ascension. Il s’agite à peine lorsque passe le numéro 16. Lorsque vient celle qui porte le numéro 18 il saute dedans, se retient aux montants du garde-fou et s’en va peu à peu en montant vers l’ombre des grands sapins. Je reste songeur à le regarder s’éloigner…
L’épilogue du rêve et son interprétation sont presque inutiles tant elles sont évidentes. Louis est mort le 18. Je l’avais vu le 16 en assez bonne santé postopératoire. Le télébenne de Vercland atteint Les Saix d’où on peut gagner un sommet facile qui permet de redescendre de l’autre côté vers Les Carroz d’Araches. Louis était natif d’Araches. Les autres symboles tels la montée, le passage de l’autre côté, le transport, la grande roue qui tourne, la tristesse de l’ambiance, sont tellement clairs que toute analyse serait superflue.
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Un rêve éveillé très rassurant
Nous sommes sur la route du retour des vacances. Un bouchon ralentit la circulation et l’immobilise complètement à l’entrée d’une petite ville près de Sète. Nous prenons notre mal en patience bien qu’il fasse très chaud et que la route soit longue encore. Nous espérons atteindre la Savoie avant la fin de la journée. Nous avons quitté Salou au tout début de la matinée. Je conduis continuellement sans me faire relayer comme d’habitude.
Il se produit alors un phénomène étrange :
Sur la gauche de la route où je suis arrêté dans l’embouteillage je remarque une murette d’à peu près cinquante centimètres de haut. Elle est recouverte de pierres plates qui forment comme une banquette. Assis sur cette banquette se trouve mon ami Louis, dont je parle au paragraphe précédent et qui est décédé il y a quelques années. A son côté se trouve mon beau-père qui est mort bien auparavant. Ils sont là, tous les deux, hilares. Ils me font de petits signes amicaux de la main et s’esclaffent de plus belle. Entre deux crises, reprenant leur souffle, ils s’agitent en me montrant du doigt, ce qui semble les réjouir encore davantage. Je me rends parfaitement compte que je suis éveillé, au volant de ma voiture, accompagné de mon épouse, de nos deux fils, de nos deux chiens. Je n’ai pas besoin de me pincer, pour me prouver que je ne rêve pas. De minutes en poignées de secondes je dois débrayer, passer la première, embrayer et avancer de quelques mètres pour suivre le mouvement de la file de voitures qui avance par bonds. Ces gestes sont parfaitement maîtrisés et synchronisés et personne dans la voiture ne se rend compte de mon étonnement amusé.
Cette vision est pour moi seul et les légers déplacements que j’effectue ne semble pas l’affecter. Je me rends parfaitement compte que ces deux-là, morts depuis longtemps, me font des signes d’amitié rigolarde, visiblement persuadés qu’ils me font une bonne blague. C’est alors que je réalise que la murette en question est la limite d’un parc d’exposition en plein air des cheminées Ph… ou quelque chose d’approchant. Il y en a des dizaines de toutes formes réparties sur une vaste cour devant le bâtiment commercial portant l’enseigne éclatante en plein soleil. Le symbole est si évident que je me souviens immédiatement que ces deux rigolos ont en effet été incinérés l’un et l’autre. Je dois avancer encore un peu. J’ai juste le temps de penser à mon père qui est mort deux ans après mon beau-père. Je suis surpris qu’il ne soit pas assis là en leur compagnie. Je me penche légèrement à la portière dont la vitre est évidemment baissée par cette chaleur de plein été et je demande aux deux comiques pourquoi il n’est pas avec eux à se moquer de ma surprise. La réponse à deux voix est nette : « Oh tu sais… avec ces gens qui nous arrivent dans un tonneau ! » Juste à ce moment la circulation repart franchement et je quitte la scène sans avoir le temps de m’informer davantage.
Mon père n’était pas un ivrogne, seulement un buveur de bonne compagnie. Depuis sa retraite, il avait pris pourtant l’habitude de retrouver quelques copains de son temps dans un bistrot de la place, à dix minutes de sa maison. Ils y jouaient aux cartes et s’offraient alternativement des tournées de blanc qui finissaient par s’additionner jusqu’à rendre parfois le retour difficile et généralement oscillant. Un soir il tomba de son vélo et se cassa le nez sur le bord du trottoir. Au réveil de l’anesthésie, après suture sommaire, il demanda à la cantonade et à la grande joie des infirmières, qui allait payer la tournée. Il cessa de fréquenter ce rendez-vous amical quotidien lorsqu’une attaque le laissa suffisamment paralysé d’une jambe et assez claudicant pour qu’il renonce à sortir. Il attendit six années la seconde agression qui devait l’emporter. Le symbole du tonneau n’était pas là pour affirmer un alcoolisme chronique sans nuances. Il devait être atténué pour être admissible et donc superposé à une image d’enfermement casanier suivi de l’évidence qu’il fut, contrairement à mes deux pantins sur leur murette, inhumé dans un cercueil. La destruction lente par ce genre d’élimination organique retardée constitue-t-elle un frein à la libération de l’esprit, ou de ce qu’on entend par là, contrairement à l’incinération qui détruit tout d’un seul coup ? Est-ce ce que ces deux rigolos ont voulu me faire comprendre en se marrant comme des baleines, ce jour-là, sur la route du retour ?
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Jean B… va mourir
Je rêve que j’arrive à l’entrée d’Annemasse par la place de l’Étoile. C’est la porte normale lorsque l’on descend des vallées, d’autant plus que la route qui m’y amène se nomme « route des Vallées ». J’y ai passé à de multiples reprises en partant de chez moi lorsque j’étais enfant, adolescent puis jeune homme. J’habitais à quelques centaines de mètres. C’est pour moi un véritable symbole familier d’entrée et de sortie, y compris pour aller à la gare. Il y avait aussi la voie d’un train électrique qui coupait l’Étoile en diagonale.
Mon rêve ne me montre pas ce train qui a été supprimé il y a plusieurs dizaines d’années. Il me montre l’entrée de l’avenue du Giffre. J’ai l’intention de m’y engager bien que je sache qu’elle est en sens interdit. Je me rends compte qu’étant à pied rien ne m’en empêche… sauf qu’elle est barrée par un cercueil. Après de nombreux rêves prémonitoires je commence à avoir l’habitude de ces images de cercueils assez souvent agaçantes car elles ne sont pas explicites. Je cherche généralement à savoir qui se trouve à l’intérieur afin de couper court aux interprétations imprécises. Cette fois-ci je m’en approche, un peu énervé. Je remarque qu’il est très légèrement entrouvert et je comprends immédiatement que la mort de celui qui doit se trouver bientôt là-dedans n’est pas pour l’immédiat et pourtant très proche. Mais qui est-ce au nom du Ciel ou de ce qu’on voudra qui ferait l’affaire !
Deux jours plus tard, je me suis décidé à réclamer un rêve explicatif supplémentaire ou complémentaire. L’opération n’a rien d’insurmontable. Il suffit de montrer quelque humeur et de renoncer mentalement à comprendre plus avant. L’information arrive d’elle-même le plus souvent. Question d’entraînement.
Je me retrouve donc sur la place de l’Étoile, exactement à la même place que lors de mon rêve précédent. Je souris intérieurement en constatant la conformité de la réponse à mon souhait. Cette fois-ci l’avenue du Giffre est débarrassée de ce cercueil formant barrage. J’hésite à m’y engager, mais c’est dans la rue du Faucigny que je me dirige, pour la quitter immédiatement en prenant à gauche la rue des Platanes. Ceux qui connaissent l’endroit verront sans peine où cette modification de parcours va me mener. Ils se trompent. Je me retrouve, à ma grande surprise, à l’entrée d’un village ancien fait d’une rue non asphaltée, poussiéreuse mais propre, bordée de maisons rurales comme des granges, des remises, des hangars. Tout est construit en beau bois de charpente sur base en dur. Portes, petites fenêtres, toitures débordantes, tout est bien soigné, ancien mais d’apparence prospère. Je remarque qu’il n’y a aucune marque d’activité agricole salissante, comme bouses, crottin, fange, fumier. L’impression est celle que donnerait un village rustique, certes, mais de luxe. Je pense immédiatement à une rue de maraîchers. En même temps je réalise le pourquoi de cette rue des Platanes.
Habituellement, étant bien éveillé, je ne peux regarder ou entendre parler de platanes sans revoir le vieux champ de foire de Gaillard, tout près de l’école où exerçaient mes parents lorsque j’étais petit. J’étais admiratif devant ces beaux arbres serrés qui s’étendaient sur une surface considérable à mes yeux d’enfant. Platanes et Gaillard sont chez moi de véritables mots associés. Il est vrai que cette image de platanes, pour révélatrice qu’elle soit, ne suffit pas à imposer suffisamment la clameur onirique. Il se trouve que Gaillard, cette banlieue maraîchère et frontalière de Genève est devenue pendant de longues années l’eldorado des légumiers de luxe et autres spécialistes des petits oignons, avant que l’urbanisation dévorante en fasse un univers de béton copropriétaire, de villas nouveaurichardes et de promoteurs enrichis autant que faillitaires. La cause est donc entendue : quelqu’un de Gaillard va mourir. Qui donc que je connaisse ? C’est en effet la moindre des choses que ce futur cadavre se situe un tant soit peu dans le champ de mes relations, ne serait-ce que de voisinage éloigné. Or je ne connais désormais que fort peu de gens de Gaillard, contrairement aux temps révolus où j’y avais assez de copains ou d’amis pour en tirer une bonne réserve de prémonitions. Je compte sur mes doigts. Il en reste si peu. Tous ont un point commun, celui que l’éloignement des yeux et du cœur, comme on dit, appelle indifférence ou simplement je-m’en-foutisme. Exeunt les Gaillardins de ma mémoire. Seuls subsistent les anciens, aussi vétustes que cette image de maraîchages de jadis et des platanes d’autrefois.
Le rêve s’achève sur cette frustration.
Le dimanche suivant, comme chaque semaine, je lis Le Dauphiné, ce journal dit Libéré depuis la Libération, comme de juste. Je vois d’abord une série d’informations parfaitement insipides, subjectivement barbantes. Je tourne la page et plonge dans les nouvelles de ma région. J’apprends que la route du Fer à cheval est coupée par un énorme éboulement qui barre tragiquement la vallée… du Giffre. Ben voyons ! Je ne vois guère de rapports entre une avalanche de cailloux, aussi énormes soient-ils, et un cercueil. Il y a bien une idée de barrage dans les deux images, mais apparemment personne n’en est mort. Je laisse donc tomber la page de droite où stagne cette information marginale autant qu’illustrée, pour jeter un œil aux avis de décès imprimés sur la page de gauche. J’ai à peine le temps de noter que l’avenue du Giffre est immédiatement à droite de la rue du Faucigny qui se trouve donc non moins immédiatement à sa gauche.
Je vois, comme si l’article bondissait hors de la feuille, que Jean B… est mort.
Nous n’avons pas été prévenus. Je prends le temps de réaliser que Jean B… était originaire de Gaillard où il vécut son enfance, son adolescence et sa première jeunesse.
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Lucie
Je suis en train de rêver avec une intensité étonnante. J’en suis véritablement captivé comme par un bon film aux très belles images.
Je descends vers le Grand-Bornand, venant de La Clusaz. Peu après Saint-Jean-de Sixt la route présente un virage à gauche d’où se détache vers la droite une autre route qui mène au village. Je prends alors à gauche, renonçant à poursuivre mon itinéraire et je m’arrête un peu plus loin. Je crois bien que je suis en vélo. J’ai sous les yeux une longue prairie d’un vert intense et d’une pente soutenue qui aboutit, tout en bas à l’entrée d’une gorge sombre et étroite où s’engage un torrent écumant. L’image, bien qu’onirique, est la parfaite illustration d’un énorme verrou rocheux perforé par un ancien torrent sous-glaciaire devenu exutoire de toutes les eaux de la région. Ce rétrécissement est l’aboutissement de deux routes qui se rencontrent en forme de triangle. Ce qui me surprend le plus dans cette image c’est qu’elle est parfaitement conforme à la réalité. Je connais cet endroit et j’y ai passé plusieurs fois en vélo ou en voiture. Tout est exact. Je remarque, à l’entrée de la gorge étroite, un bâtiment ancien et abandonné. Je le reconnais également. Il existe dans la réalité. Mon grand-père m’a appris qu’il s’agit de l’ancienne douane de l’époque de la grande zone franche désormais supprimée.
J’éprouve le sentiment de plus en plus évident que je suis en train de rêver. Je m’en réjouirais si je ne cherchais pas à comprendre ce que je fais ici, dans cet endroit précis, qui n’est tout de même pas au centre de mes préoccupations quotidiennes. Il y a bien cette gorge sombre et étroite et cette douane qui évoquent l’idée de passage, d’enfermement, d’entraînement par les forces naturelles. De plus, ce torrent se nomme le Borne. Limite, frontière, passage outre ? J’hésite.
Tout à coup, je me rends compte que, au bas de la prairie verdoyante, il y a un cimetière. C’est un beau cimetière tout neuf et bien entretenu. Sa présence est tout à fait saugrenue en cet endroit. Je sais, j’affirme mentalement qu’il n’existe pas dans la réalité. Choqué, je m’en approche en volant, ce qui n’est guère habituel pour un cycliste. Je vois alors nettement qu’il s’y déroule un enterrement. Les gens qui sont là sont, parait-il, de mes cousins. Je suis tout pénétré de cette information qui m’irrite d’autant plus que je ne reconnais pas un seul visage. Il y a erreur. Ce cousinage est imaginaire, voyons ! Quelle idée ? Ces gens sont des étrangers.
Je remarque alors qu’on a disposé le cercueil sur des tréteaux comme il est habituel pendant la durée de la cérémonie mais surtout qu’il n’est pas fait de bois. Il est d’un métal semblable à de l’acier ou de l’aluminium brossé. Il luit au soleil d’un éclat atténué mais intense quand-même. J’en suis intrigué au point d’en négliger tout le reste de ce bel ensemble d’images. C’est la lueur qui s’impose et domine.
Je me suis réveillé, bousculé par l’intensité du rêve. J’en reste troublé un long moment malgré un détour par la salle de bain, le retour à mon lit et autres activités nocturnes et ordinaires qui me rassurent sur mon état de veille indiscutable. Je cherche le sens du rêve et je comprends sans peine qu’il s’agit de l’annonce d’un deuil, du franchissement d’une barrière douanière, limite ou seuil. Le disparu va s’engager dans la fameuse vallée de la mort dont parlent les textes, gorge sombre et étroite aux aspects sinistres. Il sera enlevé par le courant des forces de la nature. Mais pourquoi ce cercueil luisant ? Et ces cousins inconnus ?
Une semaine plus tard j’obtiens la réponse. Lucie est morte. Lux, Lucie, cela va bien ensemble. Il s’agit d’une cousine de la mère de mon épouse, que je ne connais qu’à peine et pas du tout sa famille. Elle habitait Genève, au-delà de la frontière, de sa douane et de ses bornes. Le Borne coule vers l’Arve et ce dernier va à Genève. Il passe juste en dessous de chez Lucie. Dont acte. De foi, évidemment !
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Promenade au Grenairon
Pour ceux qui désireraient voir où se trouve le Grenairon, je conseille de chercher sur une carte des sommets qui dominent Sixt, en Haute-Savoie. Je suis sûr de l’étymologie de l’endroit et je sais que l’on parle aussi des Frètes du Grenier. Depuis la petite esplanade des Tines, juste avant de redescendre sur Sixt, on remarque très bien un gros gendarme carré vers le milieu de cette arête du Grenairon. On l’appelle le Grenier, par mimétisme. Il est d’ailleurs flanqué d’un autre caillou pointu et légèrement courbé qui fait penser, avec pas mal d’imagination, à une vielle femme qui baisse la tête pour entrer dans son grenier. Il faut savoir, comme on l’a souvent rabâché, que le grenier est, en Savoie, un petit bâtiment autonome, sorte de coffre-fort en bois solide, où les paysans installent leurs biens précieux ou vulnérables, notamment les semences, afin de les éloigner des maisons et des granges trop exposées aux incendies. Voilà pour le Grenairon, le Grenier et l’idée de réserve de semence qu’il transporte jusque dans mon rêve.
Je rêve en effet que je monte au Grenairon. Je n’en suis pas étonné. C’est un endroit où je suis allé très souvent, soit pour monter au Buet le lendemain, soit pour m’entraîner en début et en fin de saison, principalement pour consolider mes cuisses à la descente en prévision du ski. La montée est longue et assez monotone, par la route classique et désormais jeepable qui déroule ses nombreux lacets, d’abord en forêt dense, puis en zone clairsemée, à découvert enfin au-delà de la limite des arbres. C’est à la limite de végétation arboricole que mon rêve m’amène.
D’ici je devrais apercevoir le refuge bien connu qui reste parfaitement imprimé dans mon souvenir ainsi que dans celui des événements qui s’y rattachent. Or, à ma grande surprise je vois à sa place une chapelle rustique mais parfaitement construite en belles pierres calcaires grises en apparence inaltérables Ancienne par son style elle semble indestructible. Elle me fait penser à certaines chapelles de Bretagne, modestes mais rassurantes par leur aspect fonctionnel, leur sobriété, l’absence d’ornements ou de fioritures extérieures. Une façade triangulaire bien assise porte un clocher central massif et carré au toit court et pyramidal. J’y vois l’image évidente de la foi ancestrale sans théâtralité, certitude aussi solide que modeste, abri inébranlable de la vérité sans interrogations subtiles ni ornements littéraires. Je sens aussi que cette vision est parfaitement symbolique. Elle est collée ici, dans ce rêve jusque là très réaliste, afin de s’imposer avec d’autant plus de poids. Je me dis aussi qu’une chapelle à la place d’un refuge, ce n’est pas si antinomique que çà en à l’air.
Je suis à la fois intéressé et perturbé. Je ne me sens pas du tout attiré par cette manière de sentir la foi. Ce serait plutôt le contraire. Je me refuse à adopter cette croyance compacte et sans questions. Je ne suis pas vraiment croyant. Je suis plein de méfiance et de réserve envers les affirmations de la religion et le monopole explicatif de l’Église. Je suis cherchant, tout au plus, plein de curiosité parfois. Je considère que c’est déjà beaucoup en cette époque où la spiritualité est une étrangeté pour beaucoup et une incongruité pour tous les autres, sans compter avec la majorité d’absents qui ne savent pas de quoi il s’agit et s’en foutent totalement. Sans compter non plus avec les multiples escrocs qui font le commerce des pièges à cons. Alors que vient faire ici cette allusion à la foi pesante du montagnard rustique ? D’émouvante cette chapelle inattendue en devient irritante.
Je monte tout de même jusqu’à la petite cour qui sert de parvis. Je m’appuie au parapet pour admirer une fois de plus le magnifique paysage que je connais bien. Toutes ces montagnes si souvent parcourues m’apparaissent comme une sorte de résumé amical sans regret ni nostalgie. Je ne me donne pas le ridicule de soupirer au temps qui passe. Je suis là, statique et heureux.
Maintenant que cette image a disparu, je descends en courant à grandes enjambées le sentier caillouteux. En arrivant près des premiers buissons secs et malingres, je remarque une caravane qui monte péniblement. Ces gens sont tous en costume de ville sombre, chemise blanche, cravate noire. Ce bizarre cortège est de toute évidence un enterrement qui se dirige vers la chapelle, mais, Seigneur, comme c’est le cas de le dire, quelle idée saugrenue de faire çà ici ! Est-ce une sorte d’ascension symbolique comme en méritent les croyants particulièrement distingués et toute une kyrielle de saints plus ou moins authentiques ? Les gens qui marchent en tête portent à bras un cercueil. Ils sont quatre, tête nue et semblent épuisés, ce qui n’a rien d’étonnant en cette circonstance et à la fin proche d’une si longue ascension. Tous les vingt mètres ils posent la bière sur le sol, s’épongent, saisissent à nouveau les poignées et repartent pour une nouvelle étape. Seul le bruit des pas sur les cailloux trouble à peine le silence. Je profite d’une de ces stations, qui me font irrésistiblement penser à un chemin de croix, pour m’approcher du cercueil. Je constate qu’il est découvert. On a enlevé le couvercle pour alléger la charge. Je vois un corps, légèrement tourné vers le côté, vêtu d’une sorte de jogging gris-bleu. Je reconnais un copain de classe et de régiment nommé Lemont. Tu parles d’un renseignement, au sommet d’une montagne ! Onirique ou pas, le symbole se moque de moi. Où va se fourrer le sens de l’humour ? D’ailleurs je sais pertinemment que ce Lemont n’est pas mort du tout mais ce genre de calembours minables est fréquent dans le mode d’expression symbolique. On y trouve ici une illustration qui frise le ridicule. C’est avec une irritation amusée que je continue ma descente, bousculant au passage quelques personnes endimanchées autant qu’encombrantes. Je finis par me ranger sur le bord du sentier, les fesses dans les buissons pour laisser passer le reste de cette caravane incongrue.
Le rêve s’évanouit sur cette dernière image.
J’ai à peine le temps de regrouper tous ces symboles livrés en vrac, mais à une fréquence tout de même inhabituelle. Je me laisse aller aux impressions que leur impact a produit en moi. Je vois qu’il s’agit du décès annoncé d’un excellent et indiscutable chrétien, aussi authentique et modeste que sympathique dans sa certitude un rien pétrifiée. Son élévation ne fait pas de doute. On ne l’inhume pas comme tout un chacun, on l’emporte directement là-haut à cette chapelle mythique localisée haut dans le ciel. Je n’ai pas non plus le temps de tout saisir lorsque j’apprends la mort de Gaby N… S’il est un homme qui répond à la définition exposée par mon rêve, c’est bien lui, à la perfection.
Il était inséminateur, mais j’ai mis quelques temps à admettre cette image de grenier à semence.
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La réunion de Tortosa
Sur la route qui va vers le sud, longeant la côte de Tarragona à Castellòn puis Valencia, il y a, à droite, un peu avant d’entrer en ville de Tortosa, une sorte d’auberge ou restaurant routier. Elle est assez caractéristique pour figurer comme point de repère sur certaines cartes touristiques. J’ai passé devant à quelques reprises. J’ai retenu son aspect et surtout son vaste parc généralement occupé par de nombreux gros camions et quelques automobiles de tourisme. Le mouvement y est constant et continuellement renouvelé, à l’instar, pourrait-on dire, du flux sans fin des naissances et des morts, phénomène bien symbolisée par beaucoup d’images religieuses d’origines diverses dont, bien sûr mais pas seulement, les fameuses fresques pré-romanes catalanes et nombre de productions de l’iconographie orientale. C’est sur cette esplanade que me dépose mon rêve.
Ce jour-là elle est vide. L’auberge ne ressemble pas à l’image que j’en conserve en mémoire. Elle est plus allongée, sans fenêtres ou presque, sans la grande façade vitrée qui la fait reconnaître de loin. Pourtant, je suis fermement persuadé qu’il s’agit bien de cette halte routière et de rien d’autre. Je m’y arrête et je viens ranger la voiture, nez en avant, contre la murette garnie de plantes grasses qui protège la base du bâtiment.
Je conduis la belle DS noire de mon beau-père. C’est bizarre car à cette époque je n’ai pas encore eu l’occasion de le faire. Quelques années plus tard, après sa mort prématurée, je rachèterai cette belle mais ancienne voiture de prestige. Pour l’instant il n’en est évidemment pas question. Pourtant, c’est bel et bien au volant de cet engin luxueux que je me présente à l’auberge de Tortosa.
Pour moi, Tortosa est une ville intéressante. Ses fortifications anciennes sur bases antiques, sa position légèrement dominante au-dessus de l’immense delta de l’Ebro qui se perd dans les brumes de l’horizon marin, le souvenir de lectures à propos de ce général nationaliste qui vint planter son épée à poignée cruciforme dans la méditerranée, juste à côté, à Benicarlo, après avoir coupé en deux le restant de l’Espagne républicaine, qui s’agenouilla et remercia Dieu, renouvelant le geste conquérant de Colon, tout cela et d’autres bribes d’images perdues, me la font sentir comme un de ces lieux de la terre où il se passe peut-être quelque chose. Pour l’instant je n’en sais rien et je m’en fiche, attentif à freiner proprement sur l’aire sablonneuse. Je prends soin de cette voiture qui n’est pas à moi et des deux passagers dont j’ai la charge.
A ma droite, un cousin de ma femme. Il se nomme Roger. Il porte un blazer gris foncé à la fois strict et cérémonieux et des pantalons à peine plus clairs au pli impeccable. C’est assez étonnant de sa part car on ne voyage guère en Espagne autrement qu’en vêtements légers ou même en short. Seule sur le siège arrière se trouve une grande dame vêtue de noir et d’une élégance surannée, dentelles au col et vaste capeline qui dissimule entièrement son visage. Sans la connaître je sais avec une évidence indiscutable qu’il s’agit de la mère de Roger. Si j’ajoute que la DS est d’un beau noir brillant, tout est en place pour suggérer les obsèques de cette dame. C’est donc moi qui conduis cette suggestion de corbillard. Quelques semaines plus tard, l’annonce de la mort de Madame mère de Roger ne me surprendra pas. L’arrêt sur le parc complètement vide, la fin du voyage, la vue vers l’horizon infini et tout ce qui s’ajoute dans cette impression de finale ou d’aboutissement, me suffisent largement pour admettre une prémonition ordinaire. C’est une erreur habituelle aux investigateurs superficiels car le rêve ne se termine pas là.
A l’extrémité du bâtiment de l’auberge, à droite, je remarque une construction insolite qui n’existe ni dans mon souvenir ni dans la réalité. Il s’agit d’une sorte de véranda entièrement vitrée. De mon volant je peux voir distinctement ce qui se passe à l’intérieur et même entendre ce qui se dit. J’en suis étonné car je n’ai pas quitté mon siège, la distance qui me sépare de la véranda est d’à peu près quarante mètres. Les vitres fermées devraient m’empêcher d’entendre quoi que ce soit ou encore d’apercevoir quelques silhouettes. Elles sont bien là pourtant ces silhouettes. Je les vois nettement toutes les trois et, visiblement, ces gens sont en train de trinquer et de porter un toast. J’ose à peine imaginer qu’ils vont boire du champagne espagnol qui n’est pas le liquide le plus inoubliable qui soit. En tous cas ils vont trinquer, ce qui, en argot, veut bien dire ce que çà veut dire !
La plus remarquable de ces figures est celle de Louis B…, mon voisin et ami, qui va mourir de la manière dont je serai prévenu par un rêve relaté par ailleurs. La seconde silhouette, par ordre semble-t-il, est celle de mon beau-père qui mourra comme je le dis plus haut, me permettant de récupérer bientôt sa DS. La troisième est celle de René W… un autre voisin et ami dont l’obésité et le teint vultueux ne laissent aucun doute sur sa mauvaise santé, pas au point toutefois d’imaginer un décès dans l’immédiat. Il va pourtant se produire rapidement.
René W… est d’origine suisse. Il possède la double nationalité franco-suisse. Comme pour bien asséner cette particularité, j’entends prononcer une phrase-clé à haute et très intelligible voix : « Jamais aucun Bernois n’a rendu autant de services à la France ». C’est Louis B… qui proclame cela de sa voix bien connue d’orateur affirmatif. J’en suis alerté malgré une légère critique spontanée qui s’impose en même temps que m’atteint cette affirmation laudative. En effet, René n’est pas Bernois, c’est son père qui était immigré. Son attitude pendant l’occupation et au sein de la résistance justifient pleinement la déclaration de Louis. C’est en tous cas une bonne indication qui précise la désignation du personnage. Je n’ai pas le temps de remettre les choses à leur place exacte et je reste sur l’impression intense qu’il s’agit d’un Suisse, qu’il va mourir et qu’il ne sera certes pas le seul de ces figurants.
Quatre décès annoncés en même temps.
Roger est mort l’an dernier, bien après les autres. Après tout il n’était que mon co-pilote. C’est quand-même beaucoup à la fois !
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Le refuge au crépuscule
J’arrive enfin en vue du refuge.
Je suis monté longuement par ce sentier dont je ne connais rien. Je n’ai jamais mis les pieds dans cette région de montagnes inconnues dont je ne saurais préciser le nom ni la situation sur aucune carte. Je ne sais pas du tout où je suis, comment je suis venu, ni pourquoi. Je ne me pose même pas la question. Je sais seulement que je dois monter.
Je me souviens que le parcours a été très long. Au début je marchais dans une forêt sombre, montant lentement sur un chemin interminable à peine visible dans cette lumière grise et crépusculaire qui semble envelopper toute chose ici. Je rêve mais je suis assez conscient pour penser à la «selva oscura» de ce sacré Dante, dont les écrits en italien archaïque ont empoisonné heureusement une bonne partie de ma jeunesse collégienne. Ici, point de Virgile. Il a sans doute jugé que je n’en valais pas la peine. Occupé ailleurs probablement. Peu à peu les grands sapins se sont éclaircis et j’ai continué cette montée régulière et monotone au flanc de pâturages déserts et étendus à l’infini au flanc de montagnes indécises. Après les zones herbeuses sont venus les interminables pierriers secs et désertiques. Le ciel est désormais bien visible mais il est couvert d’un voile grisâtre et sans failles, une sorte de plafond impénétrable, comme si le soleil n’avait jamais existé dans ce massif impersonnel dont les crêtes successives sont noyées dans une brume lourdement transparente et sans nuances.
Voilà que le refuge m’apparaît au bout d’un large virage caillouteux, dernière courbe avant ce qui ressemble à une esplanade en pente douce après laquelle le sentier semble continuer plus haut, si j’ose dire car rien n’est visible avec précision. La lumière est toujours aussi mesurée et je me rends compte que le plafond de nuages enveloppe jusqu’au pied de probables sommets disposés en une sorte de cirque imprécis. Je ne vois que les éboulis à la base de parois invisibles. Je ne peux que deviner les arêtes, les aiguilles, les chaînes ignorées rangées en arc de cercle tout autour de cette cuvette pierreuse grisâtre dont se dégage une tristesse sans consistance, sans la moindre trace de vie végétale ni animale, ni rien. Pas un son, pas un bruit d’eau, pas une chute de cailloux, pas un cri d’oiseau, pas la moindre brise, pas une odeur, mais seulement la lumière grise uniforme sans nuances et sans ombres qui ne décline même pas avec la montée de ce crépuscule qui semble permanent. Je me rends compte que je ne suis pas du tout fatigué, pas essoufflé, comme si je n’avais pas fait un pas depuis le départ. A vrai dire, seul mon esprit fonctionne dans une sorte d’interrogation morose sans curiosité et sans joie. Je m’approche lentement, comme à regret non formulé, vers cette vieille baraque assez rébarbative.
Le refuge est une longue bâtisse allongée, couverte d’ardoises grossières intriquées. Elle est en pierres grises et mal équarries qui apparaissent aux angles. Tout le reste des murs est crépi à gros grain bien altéré par le temps. Je vois quelques petites fenêtres carrées d’où suinte une lumière sourde, comme s’il y avait des bougies à l’intérieur. Il y a une porte vers le milieu de la façade qui me regarde. Elle est de bois verdâtre, vitrée dans le haut. Les carreaux sont sales. Je ne vois presque rien à travers. L’avant-toit est si bas que je dois me baisser pour entrer.
La salle commune est emplie de gens qui remuent lentement, vont de ci de là sans hâte, comme machinalement et sans but, entre de longues tables de bois brut. Personne ne parle. Je n’entends pas un mot, pas un bruit, le silence est absolu. Personne n’est assis. Tous ces personnages semblent attendre l’instant d’un départ imminent dont personne ne donne le signal. Mon arrivée passe complètement inaperçue. Je me déplace dans l’assemblée comme si la pièce était vide. Pas le moindre heurt, pas le moindre contact avec ces personnes mouvantes et nombreuses, cette foule atone. Tous ces gens me semblent faits de brume, inconsistants. J’ai l’impression de passer au travers.
Tous sont des hommes âgés ou franchement des vieillards. Je remarque qu’ils portent presque tous des vêtements de drap gris comme on en voit sur les illustrations des livres d’alpinisme du siècle dernier, chapeaux ronds à bord large, vestes de tweed à martingale, pantalons knickers et molletières, souliers cloutés. Plusieurs portent des écheveaux de cordes de chanvre. Deux ou trois ont de vieux sacs de toile délavée en forme de poire avachie. Je vois des visages inexpressifs, des moustaches grises et fournies de poils raides. Tout est morne et silencieux à en frissonner. Une lumière jaunâtre vient des quelques bougies fatiguées qui grésillent quelque part. Je me refuse à admettre que ce sont des cierges. J’erre là-dedans, écrasé par une sorte de torpeur inquiète et, pourquoi me le cacher, macabre.
Au bout d’un long moment un mouvement vers la porte se dessine dans la foule. Quelques ombres sortent. Personne ne semble les remarquer. Je les suis pour voir. D’un pas lent et accablé comme celui de vieux montagnards fatigués elles montent le long d’une large piste couverte de cailloux roulants qui disparaît dans le brouillard ambiant. Elles vont sans se retourner, sans se regarder, sans rien dire dans le silence absolu de cette triste cuvette. Bientôt je ne les vois plus qu’à peine. Bientôt plus du tout.
Plus irrité que déçu par ce départ absurde et sans raisons compréhensibles, je me résigne à entrer à nouveau dans le refuge. A cet instant précis, comme une explosion, une impulsion violente me repousse et me jette dans la descente. Je cours à grands pas dans la caillasse comme si j’avais le diable à mes trousses.
Le diable sûrement pas puisqu’il n’y était pas, ce me semble. C’était pourtant une bonne vision de ce qui doit se passer lorsque, très vieux si possible, on est appelé à entreprendre la dernière course. Reste à espérer qu’après le départ du triste refuge on peut encore faire quelques projets pour la saison prochaine.
***
Un passage en douane
Depuis quelques années nous avons monté en amateurs un petit orchestre de jazz vieux à Genève. Sh… joue du banjo et J-D… joue du tuba.
Un soir, je rêve que je me trouve dans un curieux bâtiment. Il s’agit d’une sorte de vaste halle entièrement construite en bois. La construction est sûrement ancienne à en juger par la charpente apparente qui est fort complexe, faite de poutres imposantes et montées comme on le faisait aux siècles passés. Les murs sont également de bois. Ils sont bien construits comme par d’habiles charpentiers et d’apparence surannée eux aussi. Tout ici semble patiné et cependant en bon état. Seul le sol est fait de ciment passablement usé par, semble-t-il, de multiples piétinements depuis fort longtemps. L’impression est assez angoissante et la clarté est faible sans que ce soit pour autant l’obscurité. Cette impression de ni jour ni nuit est assez fréquente dans mes rêves. Je n’en suis pas surpris mais seulement alerté.
Mon regard se perd dans ces poutraisons énormes et erre le long des parois sombres. Où suis-je ?
Je me rappelle alors avoir vu des gravures qui représentaient des bâtiments analogues où étaient accueillis, ou refoulés, des cohortes d’immigrants, lors des grands transferts de populations comme en ont connu le nouveau monde, les migrations vers les colonies, les déportations. Je ressens que l’aspect colonial du décor s’impose de lui-même. Je me rends compte que c’est probablement une clé du rêve. Je vois alors que le bâtiment est meublé de très longues banques de bois poncées par l’usage, munies de rails métalliques brillants et comme polis. Ce sont de ces profils de fer demi-ronds sur lesquels on fait glisser les bagages dans les consignes de gares, les douanes, les ports d’embarquement de marchandises, de ballots, de malles. Bien que cette baraque immense soit complètement désertée, elle a dû servir de douane d’accueil ou de départ vers quelque destination lointaine, dans des conditions plutôt contrastées d’espoir d’une vie future prospère en même temps que d’angoisse nostalgique au souvenir de ce qu’on laisse derrière soi. Cette fois-ci l’image est expliquée. Je sais que quelqu’un va s’en aller et pas seulement pour la ville d’à côté.
A ce moment, comme l’explication du rêve me semble satisfaisante, je m’aperçois que Sh… est en face de moi, de l’autre coté d’une de ces longues banques à glissières de fer. Elle ne me voit pas, ne me regarde pas. Je la sens songeuse et probablement triste ou inquiète. Le rêve s’estompe lentement sur cette vision bien peu joyeuse.
Quelques temps plus tard J-D… m’annonce, ainsi qu’aux copains de l’orchestre, qu’il abandonne son poste de directeur de l’entreprise d’horlogerie où il travaillait provisoirement depuis quelques années. Devant l’évidence de la fermeture prochaine de cette usine il va s’associer avec un Chinois pour installer une affaire d’import-export à Hong Kong. Sh… son épouse, restera provisoirement à Genève.
Fin de l’orchestre.
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