À la santé d’nos vaches et de ceux qui les traient

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

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Les étymologistes me font doucement rigoler. Ces braves gens débarquent dans votre patelin dont ils ne connaissent pas le premier mètre carré et vous annoncent joyeusement que votre chèvre, que vous appelez Réveil parce qu’elle porte une clochette au cou, mérite ce nom en réalité, à cause d’une racine indo-européenne qui signifie le capricorne en volapuque dégénéré tel qu’on le parle encore dans les steppes du yamonzebkistan. Leur éminente érudition a rempli les montagnes d’appellations étranges tirées d’un patois dont ils ne connaissent entre rien du tout et moins encore, par un processus interprétatif étrange dont le mécanisme est pourtant bien connu.

Lorsque les cartographes piémontais du temps sarde sont arrivés, leur planchette à trépied sous le bras, chapeau à plumes et guêtres boutonnées, leur mission était de relever le moindre détail des reliefs, forêts, rivières, parcelles, champs de tartifles et autres friches à prapieu, jusqu’au moindre châble à débarder, y compris le viônnet qui conduit aux cacatires entre les poreaux et les fajoux ramés du potager. Leurs intentions étaient éminemment fiscales mais ils se révélèrent si talentueux qu’aujourd’hui encore, si l’on veut discuter sérieusement de ses droits, on a recours à leurs vieilles mappes, histoire d’établir le montant des tailles sans trop s’en décharger sur l’échine du voisin.

Va pour le dessin qui demeure admirable si le dessein ne l’était guère. Quant aux appellations et autres noms de lieux, elles offrent bien des occasions de se tenir les côtes. Je les vois bien, ces gratte-cartons aux styles de graphite, se tournant vers la flôpée de gamins morveux qui les contemplent avec des yeux comme des coyus, cherchant du regard un greulû présumé moins pégreux que les autres, questionnant le premier bmnantrû venu:

– Dites-moi mon brave, comment se nomme cette montagne ?

L’autre, stupide puisque déjà crétin hirsute:

– Beuh… on en dit lou praz…

Et voilà pourquoi les montagnes sont pleines de lieux-dits complètement farfelus, Praz, Prats et raprapras, parce qu’un bobet a répondu incontinent qu’il voyait un pré là où on lui montrait un champ de trèfle.

Il y en a d’autres beaucoup plus marrantes à commencer par le nom du paquet de granges soigneusement closes mais bien entretenues que je suis en train de traverser par ce chemin plat comme une bouse, sous les vastes branches basses des premiers sapins, au raz des prairies de fauche prêtes à foiner que je longe à main gauche. C’est assez désespérant de marcher à plat dans la perspective d’une longue montée qui tarde à venir mais je me réjouis en pensant que des érudits distingués à s’en péter les bretelles ont donné à ce hameau perdu un nom évocateur de hordes germaniques venues, poilues sous leurs casques à cornes de bovet, du fin fond des steppes baltoteutoniques, à la poursuite du soleil couchant ou tout simplement d’un endroit où on bouffait un peu plus normalement que dans les steppes centrasiatiques. Sans se demander un instant ce qu’ils y seraient venu foutre d’autre ils ont posément oublié qu’en patois du coin l’endroit litigieux s’appelle quelque chose comme « par là-haut » ou « par en haut » ou encore « vers le haut » pour faire distingué, sans allusion aucune à ces pauvres migrateurs innocents autant que burgondes et pour tout dire, assez saliques pour ne pas s’engouffrer en des enquernes pareilles comme je le fais en ce moment. Dont acte et par où je passe maintenant ?

Le torrent qui paresse sagement sur ses gros cailloux ronds entre les fayards tortueux me répond en m’offrant un pont cimenté qui mène en rive droite vers un sentier enfin montant tracé des trois ornières, deux pour les roues, celle du milieu pour le cheval ponctuée de crottin délavé.

Je reconnais ce vieux chemin des abbayes, routes des moines en troupes converses suivant leurs mules à clochettes, de monastères en granges bénies, celui des contrebandes ancestrales et des vachers aux mulets bâtés de fromages humides. Il devient de plus en plus raide et il fait de plus en plus chaud. J’ai voulu monter par le tram du matin histoire de m’arracher plus tôt aux pesantes sollicitudes familiales qui commencent à me chauffer pas seulement les oreilles. Jean me rattrapera ce soir, juste le temps de poser ses bleus, d’empoigner son sac et sa corde et de sauter dans le dernier wagon du deux heures vingt-deux. Je vais l’attendre au chalet en fumant une pipe tranquille sur quelque lapiaz du pâturage bosselé, en attendant la rentrés des vaches pour avoir du lait tiède dans un bol à mouches agglutinées.

En attendant, ce sont les tavans qui deviennent agressifs. J’en ai déjà écliaffé une douzaine sur mes avant-bras. Des gouttes de sueur glissent sous mes lunettes jusqu’aux commissures, que je lèche d’une langue salée.

Sur la gauche, derrière les crêtes lointaines, par-dessus les arêtes verdâtres ravagées de vilains couloirs terreux, de gros cumuli boursouflés se montent les uns sur les autres comme des bovets qui mènent. Je sens l’orage qui vient dans le silence étouffé de l’air qui s’alourdit sur les longs pâturages qui vont mollement vers un col avachi à peine concave entre des aiguilles éboulées et une croupe toute ronde sous son front de lapiaz immaculés.

Je marche maintenant à la lisière d’un bois de grands sapins qui montent à l’assaut d’une haute paroi noire d’ardoise de tous ses schistes superposés en vires successives, perdue dans la perspective de sommets invisibles d’où dégringolent de temps en temps de minces friselis de pierres détachées. A ma gauche, des pâturages s’enfoncent lentement vers la vallée ouverte et les derniers chalets piquetés sur les pentes douces.

A un carrefour sanctifié d’une vieille croix délavée, j’abandonne le chemin monacal pour celui, raboteux, d’un vallon parallèle, au parvis duquel m’attend le grand chalet, ses vaches paisibles et le berger pour lequel j’ai emporté une bouteille qui glougloute dans mon sac, enveloppée dans le pull tricoté par la mémé.

Le tonnerre gronde en sourdine vers les plaines lointaines, l’air est calme et sonore comme sous cloche cristalline. J’entends un chien qui s’égosille en des fonds inconnus, le cri d’une wouèwe, le choc d’une pierre roulée, épaves sonores venues du vent d’ailleurs.

Je sors du bois par un chemin creux dans la terre noire. Un gros chien fauve descend en batifolant entre les hautes gentianes et les dernières varosses. C’est une bête symétrique tellement poilue qu’il faut lui tendre un sucre pour voir de quel côté se trouve exactement la gueule. Il aboie très fort pour avertir et, satisfait de son devoir bien accompli, me renifle les godasses à la recherche de quelque révélation culinaire hélas décevante. Il prend la tête et monte joyeusement en se retournant tous les deux mètres pour vérifier que je ne vais pas m’envoler.

Le chalet me domine encore d’un petit quart d’heure. Il est adossé à un talus arrondi jusqu’au socle d’une haute face verdâtre tavelée de plaques schisteuses rayées de couloirs verticaux d’où suintent des cascades épuisées. La crête est effilochée d’indentations anarchiques qui ont bien du mal à passer pour des aiguillettes ou des brèches utilisables. Pour aller où d’ailleurs ?

On peut imaginer, comme on le dit souvent dans ces livrets imprimés par des poètes cartographes, qu’il s’agit de passages de chasseurs ignorés, les uns autant que les autres. C’est fou ce qu’ils passent les chasseurs à lire ces plumitifs descripteurs d’itinéraires inutiles ! Depuis le temps, ils ont bien eu l’occase de s’y casser la gueule, tous, parce qu’on en voit jamais nulle part. « Tu me diras » que depuis la guerre après tant d’autres guerres, les maquis, les chleuhs et autres écovés, on a utilisé les armes à d’autres usages qu’à flinguer les bêlots dans ces enquernes. Celui qu’on a mangé en sauce l’automne dernier était probablement un imprudent tombé tout seul, la pauvre bête !

Le chalet est tout plat sous sa couverture en tavaillons brunis. C’est une vieille bâtisse un peu affaissée par les neiges écrasantes, probablement secouée par quelque éboulement épisodique des parois, à en juger par les blocs épars dans les vallonnements du pâturage, bien différents des bancs de lapiaz ou des brisures de cailloux éclatés. La charpente a tenu, solide, inébranlable à perpétuer l’admirable industrie des hommes de métier, artisans respectables dont j’apprécie à chaque fois le modeste et parfait savoir faire. Il y a un charpentier en chaque montagnard et quelques génies parmi les charpentiers.

Je louvoie entre les flaques de boue défoncée aux sabots bifides des bêtes qui vont boire au bassin taillé à même la roche d’une barre massive d’où saille en tremblotant un tuyau d’acier au débit spasmodique. Le berger est sorti sur sa porte, court, massif, brossu :

– Bonjour… fait chaud.

C’est banal, méfiant, amical, à peine interrogatif. J’en prends ce que je veux. J’attrape mon sac par le piolet. Je le pose comme un balai au bord de la porte ouverte. J’en tire la bouteille. Je la pose sur la table à béquille. L’autre sort deux verres à cul plat. Je le laisse déboucher. C’est la sienne. Il remercie d’un hochement. Nous n’avons pas dit trois mots. Je m’assieds sur le banc. Il verse. On trinque. Je montre le plafond d’un doigt, comme à l’école pour demander pipi :

– On pu dremi tiet d’zo ?

– Ouâ bin chû.

Le patois est mon passeport. La combe que nous allons suivre demain mène à un col frontière. Par les temps qui courent, on ne sait jamais. On ne demande rien, ni qui va où, ni pourquoi.

J’ai posé mon sac à la grange. La porte est large pour laisser passer les canavés. On entre à niveau, par derrière, contre la montagne. Il y a un cangrain plein de foin sec brisé qui ne sert qu’à dormir. Je redescends l’escalier raidillon. Chaussures délacées, je monte faire un tour dans l’alpage caillouteux d’où j’entends les cloches des bêtes montées en broutant doucement toute la matinée, qui ruminent, couchées entre les lapiaz, battant leurs flancs rebondis de leur queue nerveuse et métronome.

Il fait chaud et lourd. Les gros cumuli continuent à enfler et monter de l’ouest en efflorescences monstrueuses. Une cloche tinte faiblement lorsque la bonne grosse frémit brutalement pour chasser un tavan importun. Je m’installe sur un bloc bien chaud, enveloppé dans la torpeur bovine de ce vallon soporifique.

Au bout d’un long moment, je suis redescendu, traînant mes grolles, lorsque le soleil a passé derrière le barrage boursouflé qui monte au couchant. Tout devient gris foncé. Les vaches se lèvent pour annoncer l’heure de la traite et du plein d’eau fraîche. Dans toutes les montagnes en même temps éclatent les concerts métalliques des campânnes, des snailles et des potets. Les harmonies se mélangent, les harmoniques interfèrent, les échos dopplèrent.

Photo de l’auteur

Jean sort du bois.

Il a apporté aussi sa bouteille. Nous buvons donc trois verres et le berger nous offre la soupe et la polente avec le restant. Le gros chien est venu prendre sa part et transférer par ici quelques puces migrantes.

Nous dormirons dans le cangrain, enfoncés jusqu’au ventre dans le foin parfumé. On ne foine plus ici depuis quelques années. Trop de cailloux, obligé de faucher à la faux et de porter à dos les canavés. On en fait juste un peu pour garnir notre couche et tenir une réserve en cas de neige prématurée.

Après une pipe vespérale, les allumettes ostensiblement laissées sur la table pour illustrer mon respect des valeurs combustibles, je vais bailli à mzi à lé peuze à un bout du tas dont Jean s’éloigne par reptations spasmodiques pour éviter les explosions concertantes des bonnes vaches qui se grattent familièrement du sabot juste sous le plancher et les ponctuations des bouses molles qui s’écliaffent en chapelets entre les rafales de pisse énergique. Les odeurs mêlées subsistent sans, pour si peu, déranger nos habitudes.

Je sombre dans un sommeil bienheureux, parfaitement annoncé étant donné ma flemme de l’après-midi et les deux ou trois coups de rouge de la soirée.

Au cour de la nuit, une épouvantables explosion me jette hors du coma en même temps que du cangrain. Toute la baraque vibre sous les coups multipliés des échos déchaînés. C’est le premier d’une série de tonnerres en compétition enthousiaste qui s’abattent en vrac sur toutes les montagnes du monde jupitérien, foudres olympiennes et déluges bibliques incorporés. Je pense en un éclair, comme c’est l’occasion ou jamais, que les grandes parois vont sûrement nous tomber sur la tête et qu’elles ont déjà commencé à en juger par les roulements sinistres qui arrachent de par là-haut les rochers fracassés des crêtes wagnériennes. En même temps, par toutes les fentes des parois de la grange sagattée, des éclairs bleutés, rosés, orangés, mitraillent mes yeux ahuris. Je perçois un hurlement qui vient du coin où Jean s’égosille:

– Bin, nom dé diû, y è min la voûga !

Les tavaillons crépitent sous une volée épouvantable et battent sous les rafales comme des castagnettes. Je progresse à tâtons vers la porte que je pousse d’un coup d’épaule, juste le temps de recevoir en pleine poire quelques quintaux de grêle cinglante exactement diluée dans plusieurs décalitres d’eau glacée. En bas, on s’agite.

Le concert de bronzins qui s’était assoupi avec la torpeur lactifère du troupeau endormi, reprend force et vigueur dans ces craquements de fin du monde. J’entends grincer la porte à battants de l’étable que le berger doit pousser comme un bovet pour l’ouvrir contre le vent. Va falloir aider ?

– E va bin ?

– Ouâ, y è ran que na précôchon.

– Pé què ?

– Pé la feûdre !

Il est calme celui-là. Je remonte à la grange en courant sous les rafales, juste à temps pour borter dans Jean qui commence à chercher partout si je ne suis pas parti dans les airs sur quelque chasse démoniaque du côté de la gogue.

Il sentence, plein de compétence pondérée :

– Ces gros orages çà dure pas…

Sa phrase se perd dans le fracas ahurissant du second orage qui, bien sûr, ne doit pas durer plus que le temps nécessaire à en attendre un troisième. Je me recouche sans illusions à propos de cet inconscient optimiste prêt à griller joyeusement dans son foin sous les coups de foudre d’un orage tout ce qu’il y a de passager.

– T’vâ vi dian on p’tiou moment c’min qu’y va fare !

– Qu’esse tu dis ?

– J’dis bonne nuit puisque l’orage est fini !

Je me recouche en m’enfonçant aussi profondément que me le permet le tas de foin, ma cagoule bien fermée dans une vaine tentative pour ne plus entendre ce bombardement infernal. Pour la vue, çà va. L’être humain étant muni de paupières relativement obturantes, il peut espérer atténuer les excentricité photogènes, contrairement aux sensations auditives qui, pour diminuées qu’elles soient, n’en entraînent pas moins des réactions corporelles incontrôlables qui ressemblent à des gesticulations analogues à celles d’une crêpe retournée dans une poêle à frire.

Il faut croire que je commence à m’assoupir pour proférer mentalement de pareilles idioties. Je rêve en effet en images fugitives et néanmoins suggestives, à la bataille de Verdun que m’a racontée si souvent mon grand-père, à la destruction regrettable de l’Atlantide, au séisme de Lisbonne et à une vague histoire de sodomites du côté de Gomorrhe, sans compter le basculement des axes du globe, le chamboulement des pôles et la patafiôle des continents erratiques.

Je roupille à moitié lorsqu’une impression bizarre me projette à nouveau hors des bras inconstants de Morphée vers ceux de l’ange des ténèbres. Je me retrouve dans le noir absolu. Plus un éclair, même pas une étincelle timide pour parachever l’ophtalmie menaçante. L’orage est parti mais la pluie continue. Puissante, constante, régulière, ample, acharnée, tenace, opiniâtre, obstinée, elle fait frémir les tavaillons sous une nappe de flotte qui dévale de partout et cataracte par l’écoulement suspendu, demi tronc concave évidé à l’herminette en piochon.

L’orage assagi, les différences de potentiel envoyées au diable d’outre les monts, la pluie s’installe probablement pour deux ou trois jours, selon un déroulement météorologique dont je commence à prendre l’habitude à force de me délaver les godasses dans les herbes hautes des viônnets saturés et les déferlantes boueuses des torrents débordés.

C’est assez différent de ce que Jean voulait dire avec son histoire de  » çà va pas durer « . Je renonce à le réveiller pour amorcer une confrontation contradictoire, car, dans ces cas-là, outre le pléonasme, il mord.

Je vais pousser discrètement la porte de la grange pour juger de l’état des lieux et de l’intensité de l’averse, peu satisfait de mes premières impressions auditives. Je vois, façon de parler, deux ou trois mètres de pente herbue gorgée d’eau ruisselante et une masse de brouillard qui termine l’examen par un  » merde çà flotte « , repris en écho par un Jean ébouriffé, ronchonnant et amer, à la recherche cahotante d’un endroit sec, sous l’avant-toit, pour aller pisser.

La suite s’inscrit naturellement dans la mise en ouvre du rituel bien rodé dans la célébration fréquente et silencieuse des aubes humides et des courses manquées. Un bol de lait tiède à peine tiré de la vache mousseuse, à moins que ce ne soit l’inverse car difficile à distinguer dans l’obscurité relative d’un réveil inachevé. Un salut au berger qui n’a vraiment pas de commission pour en bas. Chaussures serrées, cagoules obturées, chapeau par-dessus, sac bien clos, gueule bien fermée parce que Jean est à cran, grinche, à la limite de l’explosion verbale ou pire, percutante, bien que son piolet soit heureusement arrimé à son sac. Nous plongeons, bien loin d’exagérer l’image, dans le rideau de pluie qui marque la limite entre l’univers des bêtes aérobies de celui des créatures aquatiques.

Les premiers hectomètres sont ceux de l’illusion béate, dans l’euphorie d’une cagoule hydrofuge, qui cède bientôt devant le constat désolé que çà entre de partout. La certitude s’installe que ce filet glacé qui descend de la nuque vers les épaules, le long des dorsales vers les côtes, se divisant pour stagner bientôt sur la concavité lombaire avant de s’étaler sur le plat des fesses, n’est qu’un trajet exploratoire avant l’invasion sans nuances.

– Elle tient ta cagoule?

– Grrrr !

– Et tes pompes ?

– Mon cul !

Allez donc poursuivre un échange d’idées aussi elliptiques.

Puisque les habitudes sont prises, autant s’y conformer et ne pas contrarier un sort pourtant contraire. Le débat me semblerait pourtant intéressant mais il tourne court dès que les premières branches des varosses liminaires se déversent d’un seul coup sur l’ensemble des parties dominantes de ma silhouette envoûtée sous mon sac. Jean est parti devant, courant dans le sentier glaiseux et je dérape dans ses traces, moitié patinage, moitié ramasse. Lorsque le châble tourne au caillouteux, nous dégringolons dans la pente, sautant les saignées diagonales ruisselantes, poursuivis par l’avalanche des caillasses erratiques. Les talus éructent des flots bouillonnants de ridicules ruisselets qui se gonflent d’importance et ravagent les fondrières au grand désespoir des grenouilles. Le monde entier dégouline sur des branches qui dégoulinent sur des branches qui se déversent sur des branches qui se déchargent sur mon chapeau. Nous prenons les virages sans retenir, à notre manière de skieurs centrifuges. C’est excellent pour les cuisses qui en prennent un bon coup, fameux pour l’hiver prochain. Nous sommes trempés de partout, bêtes et charge, jusqu’au slip et ses intimités sudorales. Mouillés pour mouillés, par dessous nous baignons dans la flotte des godasses clapotantes, par le haut nous transpirons de toutes nos toxines évaporées. A ce rythme la descente s’accélère dans le vacarme de tous les torrents réunis qui se précipitent sous un pont dont le tablier précaire résonne sous les coups sourds de blocs emportés, roulés par le flot furibond.

A peine installés dans le premier bistrot accessible, assez rustique pour accepter ces deux épaves qui font la gouille par terre, pendant que je cherche machinalement des yeux la bouée absente du secours aux noyés, Jean m’annonce, avant même de commander un truc roboratif sur un ton grave qui me fait dans le dos un froid supplémentaire :

– J’en ai marre des vaches, des veaux…

– Tu vas pas me faire le coup des couvées ?

– …des bouses et des varosses.

– Bien dit. Apoué ?

– J’ai bien l’intention de grimper du dur, du rocheux…

– …éventuellement du glaceux ?

– Surtout du sec, foua t’dieu !

Voilà ce que c’est que se comprendre à mots subtils.

– Oh dama… deux rouges et, si possible, un bout d’pain d’tome, si vous plaît.

C’est ainsi que se décident les vocations, devant témoin, ce qui veut dire qu’il sera impossible de revenir en arrière sans passer pour un dégonflé ou, ce qui est pire, un vélléitaire. Pour tout dire, une pétufle.

Bien entendu il y a d’autres raisons plus impérieuses, voire fondamentales comme disent les maniaques de la comprenaille.

C’est pourquoi…

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