Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.
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« Qu’esse tu fais Samedi ? »
Cette espèce de sauterelle qui bondit vers moi du haut du marchepied du tram ressemble effectivement à Jean au comble de l’excitation, doigt tendu et tignasse carotte ébouriffée, hurlant pour couvrir le vacarme de la ferraille verdâtre.
– Demain matin, dix heures, à la gare, prends ta corde, le piolet, deux jours de bouffe, salut!
– Où on va?
– Pas le temps. Demain…
Le reste se perd dans le fracas industriel, le grincement épouvantable de la motrice qui s’engage dans la courbe à grands coups de cloche déchaînée. Personne ne s’émeut sur la terrasse de la Centrale. Je termine mon Ricard. J’ai tout l’après-midi pour faire mon sac, graisser mes godasses et acheter deux ou trois boites à l’Étoile. Je suis déjà enveloppé dans l’ambiance fataliste et familière de ce que tous les copains d’ici appellent « une expédition à la Jean ». C’est le plus souvent catastrophique et ça se termine par des bavantes épuisantes, jusqu’au ventre dans des châbles enneigés, par des errances aveugles dans le brouillard opaque où on s’est perdu, par des nocturnes hasardeuses dans des pâturages oubliés sous une pluie battante, par d’interminables tirées à ski dans des tonnes de neige fraîche vers un refuge inévitablement fermé.
Rien n’est plus hermétiquement et plus désespérément clos qu’un refuge fermé lorsque Jean affirme qu’il sera ouvert.
Pour cette fois je ne me fais aucune illusion. Je sais que tout sera bouclé à double tour et que nous devrons probablement dormir dehors. Je me demande même s’il y aura un dehors. Nous sommes beaucoup trop tôt dans la saison pour qu’on trouve la moindre trace de chrétien dans la montagne.
J’annonce à la famille que nous allons faire un petit truc par là-haut, expression évasive pour dissimuler encore davantage le fait que je ne sais pas où diable nous irons. Ma mère qui s’époulaille facilement me recommande d’être prudent, avec sa pertinence habituelle. Que devrais-je faire d’autre? Ma grand-mère qui vit dans la terreur des éboulements et s’exprime volontiers par sentences, annonce avec fermeté que « les cailloux c’est des pierres! ». Je n’en doutais pas. Mon père s’en fout absolument et mon grand-père se tire en douce pour aller jouer du violon à côté en compagnie du chien qui hurle en quinte. La tribu est prévenue, à l’exception de ma tante qui n’est pas encore arrivée de la capitale, ce qui m’épargne l’inévitable citation erronée de quelque auteur grec cabotinant le long des côtes d’une île imprononçable. Je peux partir en paix.
Tout commence toujours à la place de la gare. Nous sommes bien équipés en matière de gares. Il y en a trois, donc trois sortes de trains.
D’abord le train, le vrai, le chemin de fer à vapeur du réseau national, officiel, public et ordinaire. Nous ne le prenons jamais car, bien qu’il conduise au centre du plus prestigieux massif du continent, aux plus extraordinaires montagnes qui se puissent voir, il faut, pour les atteindre, changer trois fois, passer une longue journée d’omnibus en tortillard, pour un trajet qu’un bon cycliste couvrirait en deux heures. Une fois de plus, les ingénieurs se sont ingéniés, de bricolages en raccordements, dans leur matheuse logique de table à dessin.
Ensuite il y a le tram, le seul techniquement digne du nom, qui traverse la ville jusqu’à la frontière, oscillant et brinquebalant sous sa perche à trolley manœuvrée au moyen d’une corde par un wattman au képi helvétique. L’usage exclusivement urbain de cet engin qui nous casse les oreilles et son aspect vétuste, lui ôtent tout prestige, sauf lorsqu’il pleut trop pour revenir à pied.
Enfin il y a le tram, qui n’est pas un tram et ne saurait être confondu avec le train parce qu’il est électrique depuis qu’il n’est plus à vapeur. C’est un train à voie étroite, alimenté par caténaires, aussi moderne qu’efficace et qui dessert la longue vallée, de la ville aux grandes montagnes de là-bas au fond et nous amène en une bonne heure au commencement des marches d’approche, dont nous aimerions qu’elles soient moins marches et davantage d’approche.
Il faut faire avec ce qu’on a et nous sommes rudement contents de profiter de cette ligne bienvenue, surtout l’hiver où sans elle le ski serait totalement inaccessible mais en été, pour les trajets raisonnablement courts, le vélo se propose et nos cuisses disposent sans emporter toujours la décision. « T’es pas fou, on prend le tram « est l’argument massif. « Merde, faudra marcher depuis la gare » est l’argument massue. Le plus souvent on met les vélos dans le tram.
Il est vert en bas, blanc en haut, à l’inverse des poireaux mais dans les mêmes nuances. Il fait pin-pon aux carrefours. Je l’ai connu à vapeur, dans ma petite enfance, tiré par une machine cubique comme on n’en voit plus que dans les documentaires sépias lorsque les indiens s’entraînent au tir à l’arc. J’en avais très peur à cause du bruit et de la fumée, presque autant que des batteuses et des rouleaux compresseurs, malgré sa lenteur légendaire. Mon père prétendait avoir sauté du premier wagon, pissé tranquillement contre le talus et grimpé normalement dans la voiture de queue. Il précisait que c’était dans une montée bien connue, entre le café du pont d’en bas et celui de la gare d’en haut. La voie était étrangement parallèle à la route, franchissant les mêmes ponts, traversant les mêmes villages au raz des façades et des balcons fleuris, coupant brutalement la route lorsqu’un obstacle l’obligeait à changer de côté sans crier gare. Un comble pour un chemin de fer. Il effrayait les chevaux, dispersait des panaches de poules et indignait mon grand-oncle Théophile qui, planté sur la voie à deux mètres de sa porte, hurlait dans le vacarme thermodynamique: « on est chez nous, que diable ! » avant d’esquisser une véronique rageuse au moyen de sa casquette. Le beau temps des canotiers et des chapeaux à plumes s’est enfui avec la vapeur. Les kilowatts sont arrivés et la voie a été reconstruite en évitant les portes de granges, les sorties d’écuries et les terrasses de bistrots. On a creusé deux tunnels et construit un viaduc pour éviter d’écrabouiller Théophile.
Nous sommes également bien pourvus en autocars. Plusieurs lignes régulières fonctionnent à merveille mais ne mènent nulle part où vont nos ambitions alpines. Un étranger de passage à la recherche de sa correspondance s’est montré fort étonné qu’un horaire obligeamment affiché lui propose le choix entre les cars Ramel, les cars à Bain et les cars Perrier (sic, sic et resic). Nous en avons quelques autres moins originaux.
Il fait bon dans ce wagon complètement vide. Nous quittons la ville à travers les maraîchages, les broussailles et les rangées de peupliers, vers des montagnes indistinctes qui ne sont évidement pas celles où nous irons. Elles sont encore enneigées jusqu’à la ceinture des sapins et les faces rocheuses sont striées de couloirs grisâtres que nous imaginons moitié neige pourrie moitié caillasses.
Les forêts se rapprochent à mesure que la voie s’engage dans la vallée rétrécie. Nous allons bientôt la quitter par une rampe taillée dans une paroi rébarbative empestée par les émanations d’une usine nauséabonde qui pue ici le progrès industriel dans toute sa prétention économique et sociale péremptoire.
A la sortie de cette saloperie s’ouvre la perspective des grands sommets qui ferment l’horizon, pleins de l’orgueilleuse splendeur alpine toute provisoire que leur accorde l’enneigement tardif miséricordieux. Dans quelques temps tout va fondre en torrents forcenés qui bousculeront les digues et emporteront les troncs éclatés des sapins déracinés. Les caillasses redeviendront caillasses, les lapiaz se couvriront de rhododendrons turgescents et les varosses se redresseront de leur arthrose affaissée sous les avalanches tardives. Il ne restera que quelques névés présomptueux blottis au fond des trous d’ombre dans les lits de cascades filiformes ou sous les surplombs d’improbables faces nord. Il en sera de ces grandeurs alpestres comme de toutes les beautés printanières illusoires. Elles passeront par excès de ferveur. L’homme redevient poussière et ces pentes étincelantes seront pâturage.
Nous traversons maintenant la longue plaine lacustre qui aurait bien fait de le rester, hélas vidangée au cours d’incalculables millénaires. Dans beaucoup d’endroits comparables de beaucoup de montagnes célèbres les verrous et les digues naturelles ont tenu le coup malgré la poussée des crues formidables au temps des glaciers pléthoriques. Il en résulte des paysages émouvants pleins de rivages romantiques, de chapelles baroques et de monts glorieusement indépendants, pour la plus grande joie des fabricants de calendriers et des éditeurs de cartes postales à alpenstocks interposés. Ici, rien de tout ça. Le lac paléolithique s’est vidé comme une pétufle. Il en reste une gorge caverneuse qu’un barrage ceinturé de fer étrangle au fond d’un trou obscur et une vaste étendue de prés moussus, ponctués de roselaies cachectiques et de mouilles à taconnets, fermée au loin de vieilles moraines en terrasses boisées et agrémentée des silhouettes cagneuses des granges affaissées.
Sur le côté, un torrent comprimé s’évade de sa gorge entre des digues cyclopéennes qui semblent prétentieuses sauf lorsqu’il bouillonne à emporter les ponts massifs et qu’il arrache les fondations du champ de foire. Les vieux hameaux sont dans la pente à l’abri des inondations vagabondes oubliées depuis que les digues monastiques ont assagi les eaux. Dans la plaine, les villages moins antiques à prétentions urbaines, les austères églises monumentales, les maisons ancestrales aux granges de bois roussi aux soleils des fenaisons anciennes, les avant-toits démesurés frileusement encastrés par-dessus les ruelles rétrécies aux bistrots intimes où on joue aux tarots en patois et la gare mythique des grandes heures du ski citadin.
En hiver, dès que l’abondance de neige est suffisante pour recouvrir les trognons de choux, le premier tram du matin dominical éjecte une grenipille, caravane hérissée de skis et de bâtons étranges, des spatules à moustaches des anciens aux belles planches vernies des amateurs fortunés, en passant par les glorieux instruments fatigués des experts. La sélection naturelle opère très vite et la colonne s’étire sur les deux kilomètres de chaussée goudronnée qui sépare les athlètes de tête de la horde des traînards invétérés, bonnes femmes mafflues, gros culs ballottants et gamins emmerdants goutte au nez et froid aux oreilles. Depuis le pont sur les eaux sages des matins de gel dur, deux lacets en montée irritante dans les ornières d’un chasse-neige hippomobile qui n’enlève pas grand chose mais laisse beaucoup de crottin et tout le monde se retrouve, aux divers degrés de l’épuisement précoce, au bistrot du lieu dans les âcres vapeurs de vin chaud et de chaussures délacées. Ceux qui n’iront pas plus loin parce qu’il neige, ceux qui verront tout à l’heure parce qu’il va neiger, ceux qui s’engueulent parce qu’on commence à les emmerder de si bonne heure, ceux qui montent en courant parce qu’il y aura du monde, ceux qui sont déjà très haut parce qu’ils sont venus pour ça, tous sont au ski comme d’autres étaient aux croisades. Il y a là un aspect rituel, fataliste, indiscutable, obligatoire et inévitable comme de chanter en chœur s’il y a des cheftaines ou de peloter les filles sur les banquettes en moleskine.
Jean et moi, quelques rares acharnés aussi, nous passerons notre dimanche à faire cinquante fois le même virage sur la même bosse damée aux pieds, le même enchaînement avec le même christiania en dévers, le même arrêt sec sur le talus de la route avant de remonter en courant dans la trace de plus en plus profonde du chemin de plus en plus creux. Le temps de bouffer deux beignets de pommes de terre avec un bol de bouillon gras et nous remettons ça jusqu’au moment de cavaler au crépuscule sur la longue route de la gare inaccessible d’où le tram impatient lance ses pin-pon anxieux de n’oublier personne.
Un soir, nous sommes restés plantés, ahuris. Nous entendions le tram, nous pouvions voir les énormes talus de neige entassée par les chasse-neige des motrices. Rien d’autre. Tout à coup, nous avons aperçu à la surface de la plaine lisse comme une table un pantographe qui glissait lentement.
– Nom de dieu, ça c’était des hivers !
Le retour, interminable, entasse dans les wagons surchauffés transformés en saunas suffoquants cette abondance de culs mouillés et de godasses béantes, de bonnets à ponpons ridicules tricotés par la mémé, de gamins somnolents et d’inévitables gueulards exaspérants qui braillent des inepties à propos de vieux chalet là-haut sur la monta…agneuh. On s’emmerde sur les caillebotis et tout le monde aspire à retrouver ses pantoufles pépères et son petit boulot dans les courbatures du lundi matin.
Jean et moi, plus une petite poignée de solitaires constitutionnels, nous en avons largement marre de cette ambiance de médiocrité collective, de ces présidents redondants, moniteurs indistincts, dirigeants compulsifs, trésoriers ventripotents et pédagogues ratiocinants. Ces entassements de nullités heureuses et de grandes gueules organisatrices commencent à nous les briser sérieusement. Nous payons la cotisation à cause de l’assurance et merde pour cette engeance. Dès que la saison le permet et que les transports nous y invitent, nous prenons vertement la tangente vers des lieux moins populaciers où le ski devient praticable hors de cette atmosphère de patronage.
Nous aimons bien une petite station naissante à cheval sur un col habituellement bien enneigé. Église, mairie, école, deux hôtels, deux bistrots, un gros tilleul isolé loin du monde et, incroyable perfectionnement, un tire-fesses d’une centaine de mètres jusqu’à la lisière d’un petit bois en brosse. De la plaine la route est longue à travers les forêts en pentes raides coupées de couloirs ravinés et les gorges mollement torrentueuses mais les sommets sont bien dégagés, les vastes pâturages bien entretenus et les bois de sapins bien découpés en larges couloirs et spacieuses clairières. Les pentes ne sont pas rébarbatives et presque partout lénifiantes mais nous y trouvons facilement matière à technique pour skier propre et travailler agréablement. Nous montons en peaux en une petite heure jusqu’aux chalets enfouis ou jusqu’à la croix plantée sur sa bosse débonnaire et nous descendons en longs virages coulés dans la profonde vers les premiers couloirs forestiers vite transformés en toboggans sinueux creusés jusqu’aux myrtilles ou ravagés par les traînards au chasse-neige exaspérant.
Il y a toujours un gros cul à quatre pattes, tête plantée dans un bourrelet, poussant de petits cris de souris malade pour éviter l’éperonnage. Nous sautons la bosse en hurlant des « bande de cons » ou des « tire tes fesses, andouille » qui nous aliènent rapidement la sympathie des contemplatifs lipothymiques plantés au sommet des pentes avec des tronches de condamnés verdâtres, amateurs trémulants de conversions à plat ou de grimpettes en canard pour récupérer quelque bâton déserteur.
Le tire-fesses ne nous attire guère. La piste est courte, encombrée de gamins culbuteurs qui s’étremalent dans nos spatules, rapidement labourée à coups de fesses par tous les mâgores du canton, exposée au voyeurisme rubicond des bons péouses du coin entassés en bas comme au tir aux pipes et dont le sport dominical se résume à se marrer comme des branques, entre deux gnôles, toutes les fois que quelqu’un s’étale sur la piste.
Nous remontons bien vite pour casser la croûte au soleil, sur les tavaillons des chalets découverts, et redescendre en profitant de la pause chaise-longue des dames croustillantes sous leur crème à cramer et des tournées de diabolos multicolores de leurs rejetons geignards. Avec un peu de chance nous parvenons souvent à nous en faire une troisième à la limite du crépuscule, les oreilles sans connaissance, les doigts recroquevillés dans les gants, les yeux qui pleurent sous les lunettes givrées et les testicules toutes mignonnes.
Il parait qu’on va construire dans le patelin une isba toute en madriers, boite de nuit ou pince-fesses à la mode des stations avisées, où nous pourrons entendre comme partout des disques de goualeurs châtrés, anarchistes à guitare et autres trompettistes dégueulando sur fond de chœur des vierges. Il y aura tout de même un bar.
Vivement le printemps pour partir en course. A force d’effrayer la chronique sur les pistes dominicales nous commençons à skier assez bien pour limiter notre technique au nécessaire passe partout correct, à la prudente compétence sans laquelle l’audace ne va pas. Nous rêvons de glaciers interminables et de sommets secrets dont les guides parlent entre eux en hochant sentencieusement la tête.
Jean me secoue fermement pour me tirer de cette évocation onirique. Nous sommes arrivés là où la voie fait une belle boucle qui veut dire terminus, tout le monde descend, va falloir foin paille.
L’expression est de Cam. Il a lu quelque part que les conscrits d’autrefois étaient si frustes qu’ils ne connaissaient ni leur droite ni leur gauche, ce qui devait être bien pratique en politique. Ils mettaient du foin dans leur sabot gauche et de la paille dans le droit et apprenaient ainsi à marcher au pas. Désormais la culture a pénétré les campagnes. On gueule « on dé, on dé… ». Les mathématiques envahissent tout.
Nous n’avons rien à faire dans le village. Nous grimpons le talus par le raidillon qui débouche sur la route juste au coin de la barrière en ciment, rare vestige d’une réalisation prestigieuse autant que stratégique, inscrite au sottisier des travaux publics triomphants d’avant guerre. Il y a aussi un pont de béton à la sortie du dernier hameau. C’est tout ce qui subsiste ici d’un projet mirifique qui consistait à relier l’ensemble des vallées alpines par des routes militairement supposées carrossables qui passeraient par tous les cols inventoriés.
Aux temps anciens des communications hippomobiles ou pedibus-cum-jambismobiles, il y avait des sentiers muletiers partout, dont beaucoup subsistent et ont beaucoup servi aux randonnées romantiques des explorateurs grandiloquents, aux beautés chlorotiques tombant en pâmoison récidivante à la vue des vaches paisibles, à leurs anglais moustachus de papas à favoris retour des Indes, aux guides héroïques poussant leurs mulets dans les névés aux sublimes horreurs et crachant discrètement leur chique de contrebande dans les torrents mousseux des gorges filandreuses. Auparavant ils servaient aux moines, de prieuré en abbaye, de monastère en collégiale, de dîmes en contributions et de Pater en noster. Ils virent passer toutes sortes de sarrasins, vaudois, patarins, ostrogoths, saligoths de toutes couleurs, les turbans des maures et les cuirasses carthaginoises, une foule inépuisable de pasquatins de tous poils, déserteurs de tous partis, fugitifs de toutes batailles, proscrits de tous régimes, saltimbanques et colporteurs piémontais, maçons lombards et mollardiers à la faux empattée, chasseurs alpins à molletières, maquisards furtifs noctambules, interminable cavalcade, piétaille ancestrale, procession fantomatique que l’on devine encore parfois au cours des nuits sans lune ou les soirs d’orage. Les vallées étant impraticables six mois par an à cause des inondations occasionnelles, des crues de printemps, des malarias endémiques et autres tremblières, des vasières, fondrières et sablières émouvantes, on passait par le haut faute de pouvoir passer par le bas en longs détours truffés de chausse-trapes. Les digues et les routes émergées ont effacé tout ça et les chemins sont devenus des pistes oubliées pour randonneurs solitaires.
Je sais bien que ça ne va pas durer et qu’on vient d’inventer le mot « jeepable » en attendant la démocratisation, la popularisation, la collectivisation, la commercialisation, la touristification, la colonisation, la remontémécanisation, la téléphéricisation, l’EDFisation de la montagne.
Malgré l’évocation de ces horreurs promises nous sommes seuls sur cette route à tirer notre flemme au soleil du printemps renaissant vers le dernier hameau avant la longue montée.
C’est de là que devait partir la fameuse route stratégique dont on a planté les bornes kilométriques, à l’époque du célèbre « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », de minces poteaux de ciment ornés d’un chiffre optimiste. La guerre est finie, la route est mort-née, la p’tite Émilie n’a plus de poil au nez. Les jalons disparaissent les uns après les autres dans les couloirs d’avalanches, les torrents ravageurs et les éboulis cascadeurs. Tant mieux. Nous sommes un peu comme cet original qui fit demi tour à un quart d’heure d’un sommet désiré parce qu’il s’aperçut de loin qu’il y avait déjà quelqu’un.
Ce hameau a une histoire. Il a entièrement brûlé il y a trente cinq ans, à l’exception de la chapelle et d’une ou deux maisons isolées qui sont évidemment ce qu’il y a de plus pittoresque dans le coin. On a reconstruit par souscriptions, subventions et solidarité, ce qui a entraîné des haines irrémédiables, chaque propriétaire déclarant avoir perdu beaucoup plus qu’il n’avait jamais possédé au détriment des voisins qui s’empressèrent d’en faire autant. Ce n’est pas pour rien que dans tout le pays et au grand delà, traiter quelqu’un de géomètre est une injure intolérable.
A la sortie de ce hameau à peine pacifié, un pont de poutres franchit un torrent laiteux tout mince dans son lit étonnamment large et abondamment caillouteux. Lui aussi a son passé original. Il descendait autrefois tout droit dans les pentes qui dominent l’endroit, si raides qu’elles semblent des falaises, et poursuivait son cours tout aussi rectiligne vers son confluent éloigné au fond du vallon. Un soir un orage éclata, si violent, qu’il ravagea les pentes qui s’effondrèrent de toute leur caillasse rugissante, de leur mince couche d’humus arraché au rocher dénudé. Il se forma une moraine centrifuge que les eaux précipitées repoussèrent quelque peu sans parvenir à la franchir. Le torrent quitta son lit antérieur et coule désormais à l’opposé de sa direction première. Il trimballe chaque année autant de cailloux qu’il peut en extraire des vires et des parois qu’il draine le long d’un bon kilomètre de dénivellation pleine de névés et de cascatelles entremêlées, en attendant que de nouvelles catastrophes climatologiques viennent remodeler tout le paysage, comme cela se produit ici à intervalles réguliers autant qu’imprévisibles.
En face, au pied d’une belle aiguille qui domine avec superbe un socle stratifié incroyablement replié en forme de faucilles intriquées, on distingue avec évidence les traces de l’écroulement de sa face nord, attesté il y a à peu près un millénaire, des blocs gros comme des maisons éparpillés sur un plateau de pâturages, un éboulis formidable qui barre en coin toute la vallée dont le fond porte pour qui sait lire toutes les traces imaginables de cette impressionnante catastrophe. Les forêts font ce qu’elle peuvent pour recouvrir les immenses pierriers, les blocs entassés en édifices instables croulant à la moindre averse orageuse, dégringolant dans les avalanches de printemps, bondissant dans les cascades gonflées des lourdes pluies d’été. De temps à autres un torrent quitte son lit, détourné par le glissement d’une moitié de montagne, ravage les bâtiments de l’abbaye nouvelle deux ou trois siècles après avoir emporté complètement l’ancienne. Une grosse tête rocheuse s’effondre de huit cent mètres, écrase un village et ensevelit bêtes et gens. On plante un oratoire et la forêt s’étend. Je commence à comprendre la raison des croix exorcistes, partout dans ces parages.
Nous allons remonter toute la longue forêt qui commence au village et se termine, par ses derniers épicéas tordus et contrefaits, à une demi-heure du refuge. C’est un interminable sentier plus forestier que muletier, dans les fayards d’abord, dans les sapins ensuite, dans les caillasses enfin, vingt-neuf lacets et autant de virages ravinés, dans le mugissement étouffé des cascades qui tombent, en face, des parois gigantesques jusqu’au torrent, si encaissé qu’on ne le voit jamais, enfermé dans sa faille turbulente. C’est une affaire de deux ou trois heures au rythme lent d’un pied devant l’autre, synchronisme bien réglé du souffle, du cœur et des muscles.
Nous trouvons les premiers névés sur le chemin, bien avant la combe ouverte que domine le refuge. Ce n’est pas étonnant si tôt dans la saison. Dès les derniers arbres nous sommes dans la neige. Seuls émergent quelques gros blocs d’un éboulement antédiluvien et le refuge, lourde bâtisse de pierres de taille sous son toit galvanisé qui rouille aux angles. La large terrasse est comblée par une grosse congère durcie qui bouche la porte et une partie des fenêtres barricadées. Pas une trace de pas ni piste animale. Nous sommes seuls ici et sûrement les premiers à y venir cette année.
En face, par-dessus le gouffre d’un cirque, profond comme un puits gigantesque, nous voyons le dôme étincelant de notre montagne, si lourdement enneigée sous le soleil du soir, qu’elle semble flotter sur l’ombre compacte des profondeurs. C’est tout de même un trois mille.
Nous demeurons un bon moment, impressionnés. C’est toujours ainsi lorsqu’on aborde les neiges persistantes après avoir laissé en bas les vallées printanières, le soleil tout neuf, les feuilles timides, les herbages ressuscités et les vaches folâtres qui hument le vent léger de l’alpage attendu. Ici tout reste à faire et la vie reviendra bien plus tard.
– C’est tout bouclé.
– Tu m’étonnes.
Jean vient de tourner l’angle du bâtiment côté cuisine. C’est la seule face accessible. Tout le reste du pourtour est rempli de neige tassée jusqu’au niveau des fenêtres du premier.
– Faut coucher ailleurs.
Il y a bien une construction modeste qui sert en été de remise à bois mais Jean n’aime pas. Le toit est trop mince et la paille du grenier vraiment pulvérisée.
– On va cailler dans ce cangrain !
– T’as mieux ?
– La bergerie.
C’est une espèce de grange abritée dans une dépression en contrebas. On n’y voit que dalle. Ma lampe torche révèle que le sol est couvert d’une souple épaisseur de crottes de moutons séchée. Le froid a tué l’odeur. Il y a partout des planches empilées et des barrières entassées, des pieux remisés, une brouette, des seilles. Je trouve une échelle et j’atteins un soli suspendu bourré de paille. Voilà le palace.
Nous mangeons dehors installés sur une étroite banquette clouée à la paroi en mélèze râpeux. L’ombre monte lentement de par là-bas, derrière les chaînes parallèles des montagnes successives bien rangées pour la nuit. Silence, on ferme.
– C’est quoi c’te bosse à droite ?
– Le Ballavauspitz.
– Qu’esse t’es con !
– T’as raison c’est le Miribelhorn.
– A quelle heure demain ?
– Chais pas. Cinq six heures. A quelle heure t’es parti l’autre fois ?
– Rien à voir. C’était en Août et y avait la messe.
– Oh ?
C’est pourtant vrai. J’ai fait la course l’an dernier. J’étais parti tout seul, histoire d’aller voir de près le point culminant de notre massif familier, célèbre bavante facile à traverser dans tous les sens. La fanfare du village d’en bas y a organisé un concert au sommet avant la guerre, à l’époque où l’humour des montagnards s’exprimait autrement qu’en amabilités serviles à l’usage des touristes méprisants. « Vous êtes vraiment musicien, mon brave ? Cornemuse ? Vielle à roue ? ». En attendant, ce jour là, valait mieux pas jouer de la contrebasse en Mi b, la grosse, en cuivre.
Je suis monté tranquillement, au début de l’après-midi solitaire. Le gardien m’a installé dans la salle des guides, juste à côté de la cuisine. C’est bien chauffé et ça évite d’ouvrir la grande pièce à touristes. Je suis en train de finir ma soupe lorsque débarque à grand fracas une caravane disparate, des messieurs, des épouses, des gamins, des gamins, encore des gamins, les tantes, probablement les oncles et un curé. Il y a aussi un guide qui vient bouffer avec moi dans notre piaule réservée, par discrétion affichée et probablement parce qu’il en a aussi marre que moi de cette charretée d’envahisseurs.
Nous buvons des pots après souper parce que je le connais bien. Il joue du cornet à la fanfare. Je joue de la clarinette à l’Harmonie. Nous avons séché quelques verres de blanc ensemble à la dernière fête des musiques. Il est scieur, forestier, guide, sa mère tient une cantine là-bas au fond, autant de passeports pour être bons copains.
J’ai retenu une chambre pour la nuit, une carrée toute en planches avec une table de toilette, une cuvette, un broc d’eau glacée et un plumard de ferrailleur en métal grinçant, sommier à lattes tellement bombé qu’on a l’impression de dormir sur un cylindre. Le moindre mouvement déchaîne un fracas industriel angoissant qui réveille toute la baraque et le dormeur déséquilibré s’écrase au sol sur la peau de chèvre pelée qui sert de descente de lit. Les chiottes sont à mi hauteur d’un escalier fatigué dont les gémissements s’accordent en tierce à ceux des planchers disjoints pour entretenir un fond sonore nocturne soutenu derrière les plaintes atroces des puciers qu’on escalade après chaque nouvelle culbute. Heureusement que la nuit est courte et la toilette réduite à un bref salut amical à la cuvette inoccupée.
Je me prépare à sortir pour me tirer en vitesse avant la déferlante de çarpés lorsqu’une mélopée modulée aux accents grégoriens me cloue sur le seuil. On dit la messe. Stupeur et coup d’œil furtif. Le curé, étole et missel, debout devant une des tables pliantes de la terrasse et une sorte de boite à burettes portative, chante la messe dominicale sous les dernières étoiles d’une aube anticipée, entouré de la très sainte famille agenouillée sur le gravier. On n’a pas réveillé le chien. Le guide me pousse du coude pour m’empêcher d’éclater de rire et je rentre de justesse à la recherche d’un bol de café au lait béni.
Je traînaille un peu pour qu’ils partent avant moi. Je me sens comme Magnam qui s’est arrêté en bagnole pour se laisser doubler par un convoi de militaires italiens sous prétexte qu’il avait l’habitude de ne les voir que de dos.
Peine perdue. Ils sont trois, plus le guide. Le reste de la smala redescendra en batifolant dans les éclappes pour arriver avant les vêpres. Je les rattrape dès le premier couloir et je vais faire toute la course avec eux. Mon copain le cornettiste m’a demandé de suivre en serre-file pê r’massâ. C’est ainsi que je fais à cinq une course solitaire, une traversée imprévue, la descente par une voie ignorée, le retour par la cave de la cantine à cette bonne maman, toutes qualifications qui me donnent l’autorité nécessaire pour expliquer à Jean que demain nous n’aurons pas de messe basse en ces hauts.
Dormir dans la paille par le froid et sans sac de couchage exige une bonne pratique. Desserrer les chaussures énormément mais ne pas les enlever. Remonter les revers des bas très au-dessus des genoux. Déboucler la ceinture du pantalon et descendre les manchons le plus bas possible sur les mollets. Les serrages à boucles ne valent rien. Descendre la ceinture du slip jusqu’au niveau du col du fémur, çà donne de l’aisance dans une région particulièrement thermogène. Enfiler sa cagoule et la serrer très bas sur les cuisses. Enfoncer le bonnet sur la tête en couvrant les oreilles et le front jusqu’aux yeux. Fermer le capuchon de la cagoule et couvrir aussi la bouche. Si les manches sont assez longues y entrer les mains. Mettre son sac sous sa tête après en avoir retiré les objets fragiles résistant mal à l’écrasement ou présentant au contraire des angles vifs. Avoir déposé auparavant les allumettes à l’extérieur du bâtiment, de préférence au sec. S’allonger dans la paille. Fermer sa gueule pour laisser le copain roupiller. Ne plus bouger d’un poil:
– O… tu dors ?
Si on répond « merde », considérer la conversation vespérale comme terminée.
Nous sommes partis à l’aube tiède, trop douce pour être honnête. Une pente de lapiaz fracassés, une traversée vers le rebord schisteux à droite, nous sommes déjà dans les névés. Deux têtes de couloirs à franchir d’un grand pas. Nous suivons une vire horizontale par une curieuse rimaye profonde de deux mètres entre neige et rocher. En été c’est un sentier concave. Nous regagnons la large arête trapue, croupe de neige compacte ornée de deux ou trois énormes gendarmes massifs sous leur chapeau de glace stratifiée. J’avais trouvé ici une agréable ballade sur un tapis de schiste finement pulvérisé, souple comme de la mousse. Ce matin nous avançons sur une neige transformée juste assez décaillée pour que le pas s’imprime. Vient la longue traversée d’un plateau sans fin, balcon penché à droite vers des gorges invraisemblables, antres affreuses de gueuvres légendaires où s’engouffrent des cascades wagnériennes. D’ici on ne voit que de souples ondulations d’un champ de neige interminable, douce dépression immaculée sous le soleil pâle qui vient de franchir mollement les arêtes frontières.

A gauche, très haut dans la pente, les contreforts superposés d’un long sommet rocheux arrondi sont à peine dégagés. Je les avais aperçus secs et pierreux sous un soleil saharien. Nous pitatons patiemment la neige en direction de l’arête ondulée qui barre l’horizon évidement horizontal, à peine écornée de quelques pointements timides entre des dépression ébauchées. Toute cuvette a son rebord. Ce n’est pas une citation de ma grand-mère mais l’évidence d’une forte pente qu’il faut gravir pour atteindre le col Nord.
Je me demande combien de cols Nord dans les montagnes du monde, à moins qu’ils ne soient des cols Sud. L’originalité s’amenuise avec l’altitude. Combien de Salles à manger, de Reposoirs, de Belvédères et de Plans, Replons, Plagnes, Plates, Plats et Planettes ? Plus c’est ardu, vertical, aigu, dru, pentu, gazeux, vertigineux et raidos, plus il y en a. A croire que le moindre décimètre carré où on peut poser ses fesses sans glisser irrémédiablement vers l’abîme a été scrupuleusement répertorié par des générations d’amateurs de pause casse-croûte, sans compter le coup de rouge qui va scrupuleusement avec.
Ici, que dalle. Nous montons la pente direct dans une neige ferme qui permet de botter une marche d’un seul bon coup de godasse, le piolet juste pour l’équilibre. Nous arrivons à moitié asphyxiés sur le fil du col en glace dénudée. C’est un sale coin pour la fanfare à cause des ascendances qui nous pompent l’air de tous les côtés en même temps que les gros nuages bouillonnants qui font le gros dos sur l’autre versant. Tout ce qu’on en voit est une pente horriblement raide de glace noire cannelée par d’immémoriales chutes de pierres, surmontée d’énormes corniches accumulées par des siècles de congères entassées sous tous les vents des océans lointains. On devrait recevoir ici en pleine poire l’image admirable d’un paysage grandiose mais tout est aussi fermement bouché qu’un juge d’instruction.
Le pire est la gueule de l’arête. En saison c’est un entassement de blocs en escalier ponctué de pitons scellés saugrenus d’où pendouillent les fragments tordus d’un câble foudroyé. Aujourd’hui c’est une lame de neige immaculée sortie toute neuve d’un trait de Samivel.
J’attaque au piolet. Nous avons mis la corde et enfoncé nos chapeaux. Une marche, deux marches, un tas de marches.

C’est de la glace dessous, de la neige dure dessus. Jean lâche les anneaux avec componction. Je découvre l’angle d’un bloc, juste de quoi poser une semelle à plat. Je fais venir Jean qui grimpe comme un saillet dégingandé. Il me passe par-dessus et continue la taille, vlan, vlan, jusqu’au fin bout de ce fil d’aragne aiguisé.
Nous sortons sur le bord arrondi d’un dôme rondouillard en enfonçant jusqu’aux genoux dans la neige légère. Nous traçons une petite demi-heure jusqu’à la table d’orientation, sarcasme ironique dans cette mêlée de nuages affolés qui nous tournent autour. Une claque amicale au disque panoramique de volvic émoussé et nous retournons en brassant dans nos traces sous les premières grosses gouttes d’une averse grisâtre qui monte du couchant à toute vitesse, muraille menaçante qui avale les sommets l’un après l’autre. Faudrait pas s’endormir ici. Nous dégringolons à corde tendue le long de l’arête en plantant les talons dans nos marches effondrées. J’assure parce que je suis en haut mais je glisse aussi vite que Jean qui gesticule pour me tirer en bas. Sur le col nous enlevons la corde qui nous entrave le bide et nous renfilons la chemise dans le pantalon.
– Y a mon calosse qu’est tout trempe !
– T’as vu ç’qui tombe ?
– Plus la peine de s’grouiller, ça pleut partout.
On s’grouille pas. Nous descendons en ramasse la pente raide qui mène à la longue traversé du plateau de plus en plus invisible sous la pluie battante. L’exercice prend des allures de fuite jusqu’à la base, en pente plus avachie, où un cartographe inspiré affirme qu’il y aurait des lacs, malgré l’évidence d’un névé permanent et si étendu qu’il nous semble éternel. Nous adoptons le pas des bœufs impavides dans la componction qui sied au sénat, au sacerdoce et aux montagnards résignés à se traîner dans la brume jusqu’à la fin des temps.

Un gros cairn autour d’un pieu délavé. Il nous apprend qu’on tourne à gauche. On n’y voit plus rien dans la pluie brumeuse et le brouillard dégoulinant. La flotte vient du haut, reflue d’en bas, tourne autour et nous fouette les joues dès que nous levons le nez pour imaginer la trace. Les orteils clapotent dans les pompes. Les bas de laine rétrécissent autour des jambes plombées. Sous la cagoule tendue la nuque recueille un ruisselet d’eau froide qui coule gentiment le long des dorsales, stagne un instant vers les lombaires et s’évase sur le plat des fesses. Le devant des cuisses colle au pantalon imbibé. Je saute un petit bloc.
– Tu peux encore sauter ?
– Pi toi ?
Au bout de deux heures de dérapages dans la neige molle et de ramasses dans les graviers boueux, les piolets à la main comme des fusils d’assaut, les godasses brillantes et les tifs collés aux oreilles, je vois luire le toit du refuge entre deux masses mouvantes de nuages paresseux. Le vent tombe, donc la pluie s’installe.
Jean veut s’arrêter à la bergerie. Cigarette sous l’avant-toit, deux pouces de chocolat à cuire et une gorgée de l’eau glacée du bachasson et çà repart en courant dans les caillasses vers la forêt noyée de brumes épaisses.
Nous descendons toujours ainsi, le piolet sur le sac, les pouces sous les bretelles, sans retenir, emportés par la pente exactement comme à ski. Nous prenons les virages en appel rotation en rippant dans les feuilles mortes. S’il s’ouvre un raccourci nous lugeons dans la glaise en sautant les racines de fayard et les fossés qui débordent dans les fougères et les taconnets étalés. De temps en temps une branche se déleste d’un seul coup de toute cette eau accumulée qui nous douche méchamment. On s’en fout, c’est déjà fait. En plus on crève de chaud. Si j’enlève la cagoule mon pull va fumer comme un cheval du chasse-neige sous sa couverture à carreaux.
Tout en bas, à l’entrée du village, un bobet à l’abri sous le toit de sa grange nous regarde passer, impassible. On est poli en montagne, donc :
– B’jour m’sieur !
– Oh oh… c’est pas bien sec…
J’en aurais juré.
Le tram nous ramène tranquillement à des altitudes moins enneigées mais tout aussi pluvieuses. Nous aurons le temps de sécher assez complètement pour ne pas subir les remarques amères que Paul a encaissées le soir où il a percuté une chèvre à l’entrée d’un pont. Tout avait culbuté dans le torrent, la chèvre, Paul et son vélo.
Il est arrivé la même à Pain Long à l’issue d’une longue descente à ski sous une pluie mémorable. Parti équipé d’un bonnet bleu et, entre autres choses, d’un slip blanc, il s’est étonné de jeter dans le panier au linge sale un slip bleu et un bonnet blanc.
Jean est un peu contrarié. Son pantalon a été tellement rincé que la soupe va manquer de sel. Malgré ses préoccupations culinaires il me propose, dans le vacarme du wagon désert:
– Un de ces jours on va se faire l’arête… Pin Pon… de la pointe… Pin Pon…
– Comme tu veux mais on attend que ça fonde.
– Oh… là-bas c’est tout terrain !

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