Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.
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Nous voilà à nouveau sur ce vieux glacier. Il y avait tellement de monde dans la ville en bas, une telle foule dans le funiculaire que les mégalomanes du coin appellent un train, un si grand nombre de çarpés en tous genres occupés à se rebatter sur les bosses de glace graveleuse histoire d’amuser le kodak de bobonne, que nous avons franchi les premiers kilomètres en courant. Il faut dire que nous sommes entraînés comme des diables faméliques et que notre bagage est réduit.
Coucher en refuge apporte au moins cette satisfaction préalable de n’avoir pas à trimballer les tas de bouffes préventives dont nos mères, acharnées nourricières, remplissent nos sacs comme si nous devions traverser le continent antarctique en hivernale.
Pour ma part, je ne refuse jamais, afin de ne pas froisser de si nobles inquiétudes, mais j’insiste lourdement sur l’évidence que les prix des nuitées ont terriblement augmenté depuis la fin de la guerre, dévaluation aidant. Je fais le numéro séparément, auprès des diverses femelles de la famille, principalement de ma grand-mère qui tient fermement les cordons de la bourse. Cette fois encore nous vivrons bien. Je laisse en consigne la partie des stocks non périssable et nous partons légers vers la bonne soupe du beau refuge tout neuf.
A vrai dire il n’est pas si neuf que ça ce refuge. Il est seulement plus récent que le vestige historique qui lui a donné son nom, une sorte de caisse en bois protégée par une dalle erratique tellement surplombante que le moindre séisme aurait réglé une fois pour toute la question de la promiscuité empilée en ce lieu dont tous les auteurs d’épopées alpines ont exprimé les charmes olfactifs. Nous serons donc au large, notion toute relative s’agissant des bat-flanc superposés d’un dortoir dans lequel sont bien rares ceux qui parviennent à fermer l’œil, faute de fermer les narines.
En attendant de jouir de ce confort démentiel eu égard à la rusticité rocheuse et glaciaire du coin, nous nous dépatouillons entre les blocs entassés de la moraine dorsale, résultat d’une jonction entre la masse de séracs venue du diable des altitudes et celle des glaces chaotiques qui débouchent d’un verrou ténébreux surmonté de parois hallucinantes complètement hors de portée de nos imaginations les plus audacieuses. Nos intentions sont plus modestes et, pour commencer, se limitent à nous y retrouver dans ces pistes imprécises entre des cailloux bousculés qui bougent tout le temps selon les humeurs nomades du glacier vivant.
Nous sommes bien récompensés de notre flair aiguisé lorsque nous atteignons les zones de blocs mouvants de la moraine latérale, elle-même exutoire d’un vaste glacier de cirque qui déborde par là-bas en séracs étagés et étonnamment instables. Je les entend craquer et s’ébouler de temps à autre, avec d’autant plus d’admiration que nous sommes hors de portée de leurs excentricités cascadeuses. Nous tirons vers la gauche par un cheminement en escaliers, larges dalles empilées ornées de câbles et de grosses broches scellées, d’où surgissent à petits cris époulaillés des caravanes de dames en shorts, sacs flapis et cannes de bazar, suivies de messieurs bedonnants en bretelles et casquettes de bouliste, tronches d’érythème et mollets de coq. Nous sommes enchantés de ces rencontres hilarantes, contrairement à nos habitudes d’hostilité bruxomane car, pour une fois et comme l’a bien dit l’autre, nous serons au moins assurés d’un plaisir, celui de ne pas les rencontrer plus haut.
Un dernier petit bout de sentier sablonneux nous amène à la terrasse du bâtiment massif tassé sur son plateau rocheux entre quelques résidus de névés moribonds. Une marmotte familière nous salue d’un cri joyeux. Une vieille connaissance qui loge près du dépôt d’ordures.
Le gardien est une espèce d’athlète viking imposant et moustachu, bon géant rude et serviable, habitué à mesurer le montagnard sincère à son comportement discret et introverti. Les derniers touristes s’en vont en piaillant sur le sentier de leur sautillante médiocrité. Nous entrons boire l’apéro dans la salle commune presque vide. La fraîcheur s’annonce. Il fera beau demain.
Par politesse et déférence pour ce vieux bonhomme respecté, nous demandons dans quelles conditions se trouve notre montagne. Il a bien compris, à notre équipement léger, que nous ne venions pas pour une toute grosse. Nous avons remarqué que tout est bon et sec.
Ces échanges sont une sorte de rituel à peine convenu, une occasion de laisser sentir notre respect des anciens et de leur science, de faire entendre à notre accent que nous sommes du pays.
Au fond de la salle, sous la petite fenêtre carrée, deux types sont installés, face à face, devant leurs assiettes de soupe fumante. Ils parlent une langue bizarre aux accents rugueux dont je reconnais à peine quelques mots apparemment transalpins. Leurs visages aigus et rudement bronzés autant que leurs vêtements râpés mais soigneusement rapetassés, sorte d’uniforme des grimpeurs affûtés, révèlent leur qualité. Ces deux-là viennent de loin et sûrement pas pour une promenade digestive.
Le vieux nous renseigne. Ils partiront à minuit pour une aiguille célèbre, tant par ceux qui y montèrent que par ceux qui en tombèrent, si difficile que bien des gens en parlent à voix rauque sans imaginer jamais y mettre les pieds et surtout pas les mains.
Nous allions nous coucher dans l’intention d’un lever précoce lorsque trois bonshommes chargés de gros sacs fourgonnent un moment dans la pile de galoches en caoutchouc de l’entrée, déposent pieusement leurs godasses dans les casiers du sas et viennent vers nous avec un petit salut de l’index et quelques soupirs d’aise qui montrent bien qu’ils n’ont pas traîné dans les moraines. Deux ou trois éclats de voix étouffés, le vieux qui répond en patois, une grosse carafe de rouge tiré au tonneau, le petit moustachu qui sort sa pipe. Ceux-là sont venus avec un guide invisible, entré directement par la cuisine et un porteur discret qui doit ranger le matériel dans le dortoir réservé. Solide caravane dans la cinquantaine pour un sommet classique, pas trop difficile mais sûrement long et sans concessions. Je pense qu’un temps viendra, si les chutes de pierres et les crevasses nous prêtent vie, où nous nous retrouverons à leur place, assez vieux et assez riches pour engager des guides, assez passionnés pour continuer à grimper malgré les années et leurs charges de déceptions arthritiques.
Cette nostalgie prématurée ne m’empêche pas de dormir sous les couvertures aussi moelleuses qu’un cilice, aussi épaisses qu’un caparaçon. Les deux transalpins roupillent en habitués sur le bat-flanc d’en dessous. Délicate attention pour ne déranger personne lorsqu’ils se glisseront, fugaces dans la nuit froide. Je n’entends qu’à peine s’installer les trois autochtones qui viennent de finir leur rôti à la polenta et probablement une petite gnôle pour mieux dormir. L’altitude et la complicité imposent ces sortes de thérapeutiques préventives, prétextes auxquels nul ne saurait échapper sans déchoir.
Le gardien nous appelle d’une voix assez sonore pour nous informer en même temps que tout le monde est parti, qu’il fait beau et que ce n’est pas le moment de laisser refroidir le café au lait. Il nous met joyeusement à la porte, mais si paternellement que je sens dans sa voix comme un léger regret de ne pas venir avec nous. Il était un bon guide. Il vend de la soupe à ceux qui partent sur ses traces effacées. Elle est excellente sa soupe.
Le névé est ferme. La neige porte bien mais la semelle s’enfonce assez pour que les grappes soient inutiles. Nous avons bien fait de les laisser au refuge. Je porte la corde pliée en écheveau et attachée à la manière d’un sac à dos. J’ai appris ça de grimpeurs de rencontre et c’est suffisant pour que Jean s’y refuse absolument. Il enfouit ses cordes au plus profond de son sac, persuadé que le montagnard le plus authentique est encore celui qui ne le montre pas. Il a manqué me mordre quand je lui ai raconté l’histoire de la dame.
Je prenais le train dans une grande gare de la capitale. Je portais sac, fuseau, après-skis, anorak et mes bâtons que je refusais de confier aux bagages, tenue ostensible et saugrenue en ces lieux. Un petit garçon me contemplait, étonné. La dame se mit à lui expliquer gentiment: « Tu vois ces choses, ce sont des piolets. C’est avec çà que les alpinistes font des trous dans le rocher ». J’ai fait un beau sourire au gamin tout content d’avoir appris.
Jean n’est pas expansif, pas démonstratif. Il aime qu’on lui foute la paix et s’arrange pour fuir l’admiration importune des touristes béats. C’est donc moi qui porte les cordes s’il y a du monde, au risque de ramasser les commentaires ineptes du genre « ils sont fous, ils vont se tuer, ce sera bien fait, c’est pas moi qui… « . Jean passe, anonyme. Je joue les grands grimpeurs ténébreux désabusés.
Pour l’instant je suis un petit grimpeur qui cherche son second souffle sur un névé montant, vers des parois imprécises dans l’aube laiteuse. Je suis venu ici l’année dernière. Je sais où se trouve l’attaque mais cette fois là je n’ai pas dépassé la base du couloir où vient mourir le névé. Un orage de grêle impressionnant a mis fin à cette tentative ridicule. Nous avons fui en courant jusqu’au refuge pour y sécher longuement ce qui restait de nos espoirs. Jean n’en était pas. Mes deux compagnons, citadins grimpeurs de blocs gréseux, étaient si impressionnés à la vue de véritables montagnes qu’ils retournèrent illico à leur gymnase sans jamais remettre les pieds en nos régions abruptes. Cette fin heureuse m’évita probablement de me casser la figure en compagnie de ces fins techniciens, pistards de l’alpinisme forestier de grande banlieue, outrés de devoir fouler la neige et écœurés devant l’imminence d’une météo fâcheuse. Ils sont mûrs pour l’escalade en salle climatisée.
Le soleil apparaît doucement derrière les aiguilles frontalières au delà du vaste glacier rond. Le ciel est parfaitement pur. Nez en l’air, je cherche la cheminée de départ entre les contreforts de cette belle arête aux sommets étagés qui portent curieusement une série de titres tirés du vocabulaire ecclésiastique. L’humour montagnard est souvent imperceptible et la banalité règne en maître sur la nomenclature alpine mais là, ils ont fait bonne mesure.
Je viens d’apercevoir un diverticule en forme de couloir qui aboutit à une cheminée carrée. Elle est assez courte et se perd bientôt sous des dalles intriquées tellement redressées qu’il n’est pas question de grimper par là. Sur la droite c’est pire, franchement surplombant. A gauche, le flanc de la cheminée est constitué par une paroi raisonnablement raide, fendue d’une indiscutable fissure diagonale presque horizontale au départ qui se redresse progressivement et aboutit à une brèche sympathique où le soleil joue avec quelques blocs de roche blonde. C’est évidemment par là.
Nous mettons la corde et Jean s’emploie à planquer les piolets dans une petite rimaye de rien du tout. Il est impensable que quelqu’un soit assez gonflé pour faucher notre matériel mais on ne sait jamais. Ce serait une honteuse saloperie totalement incompatible avec ce que l’on imagine de la morale élémentaire mais précisément, ce genre d’idéalisme étant la voie ouverte à toutes les désillusions, nous préférons ne pas la mettre à l’épreuve de la tentation.
Précaution prise, je m’engage dans cette loyale fissure qui reçoit volontiers mon genou gauche et la cuisse avec, mon coude bien engagé jusqu’à l’épaule. Ce genre d’énormes prises bien caractéristique du granit facile me remplit d’aise. Je ne m’attendais pas à trouver ici des grattons d’un millimètre mais quand même, disparaître à moitié dans cette confortable fente, aux bords si francs qu’on la dirait artificielle, c’est gâcher le métier. Le premier inconvénient de la situation est l’obligation de progresser comme un crabe pendant que Jean me demande en rigolant si j’ai l’intention de sortir un jour ou s’il doit envisager de m’extraire de là par la force. Effectivement ça va nettement plus vite en ressortant presque complètement, surtout lorsque je parviens dans la partie redressée de la faille qui me rend des sensations plus habituelles. Ramoner une fissure cheminée horizontale n’est pas un exercice gratifiant pour qui espère monter, comme il est naturel chez un grimpeur, sauf évidemment s’il espère descendre.
Je me rétablis à la sortie en empoignant une prise grosse comme un rebord de baignoire et j’apparais au soleil, debout sur une petite vire aussi plate qu’une marche d’escalier, surmontée d’un beau piton à si bonne hauteur que celui qui l’a planté ici devait avoir horreur de se baisser. Mousqueton, corde dedans, je tends, je gueule. Jean démarre. Pas le temps de dire ouf, il est là. Je n’ai pas pu ramasser la corde à mesure et je fais des anneaux en vitesse pendant qu’il examine la suite de l’air intéressé de celui qui n’est pas venu pour rigoler. Il n’y a pourtant rien de triste à découvrir cette succession de cheminées dans leur alignement vertical, autant qu’on puisse en juger d’en bas.
La voie est toute tracée. J’ai fait le premier passage en tête parce qu’il semblait le plus facile et que Jean se réservait pour la suite. Il semblerait bien que ce soit le contraire et que l’enfilade qui suit soit une partie de plaisir fortement diminué par sa facilité évidente.
Il fait beau à n’y pas croire. Pas un nuage dans le ciel dont le bleu fonce à vue d’œil. Une petite bise agréable descend des hauteurs, juste de quoi contrarier le soleil qui doit cogner fort dans cette face exposée.
Que faire sinon monter joyeusement ces cheminées heureuses, les unes après les autres, avec des relais confortables tout de même obligatoires lorsqu’on arrive à bout de corde? Il y a toujours un bec quelconque pour assurer, quand ce n’est pas une borne capable de retenir un camion, toujours une vire pour poser les pieds bien à plat en attendant l’arrivée du copain dont le bonnet rouge se détache admirablement sur le fond bleuté des glaces lointaines, toujours une niche pour se caler les fesses pendant qu’il passe en tête à son tour. Nous aimons bien alterner quand c’est facile. Dès que les questions se posent avec un peu plus d’acuité, Jean passe devant sans rien dire parce que effectivement, c’est entendu d’avance et évident de toute manière. Dans les voies archiconnues que nous avons parcourues vingt fois ensemble, je passe devant de bout en bout, seulement si Jean n’est pas là. Autrement dit, je grimpe par délégation.

Nous sommes arrivés dans une grande brèche entre, sur la gauche, un gros gendarme qui nous dissimule à moitié le profil de l’aiguille d’à côté, et sur la droite, une sorte de volumineuse pyramide triangulaire déformée qui pourrait bien être notre sommet. Une vire large d’un bon mètre court sur le côté de ce monument et en contourne la base. Nous allons voir ce qu’elle dissimule. Nous sommes alors en pleine face nord, penchés sur un vide abominable, un abîme effrayant tout garni de glaces dégoulinantes, l’horreur alpine noirâtre et déchiquetée par les chutes de pierres, l’affreux couloir, gourmand réceptacle de tout ce qui pourrait dégringoler des gigantesques parois qui n’en finissent pas de monter, monter, vers le sommet de cette magnifique aiguille dont notre petite arête n’est qu’une extension toute modeste.
Pas question de passer par là. Nous revenons au soleil et je tourne sur l’autre versant de la bête, indiscutablement plus agréable à regarder de ce côté. Un piton dans la fissure minuscule d’une paroi fuyante indique que les gens normaux ne cherchent pas ailleurs ce qu’ils ont sous les yeux. Toutes les faces de cet obstacle sont si parfaitement lisses que leur escalade semble réservée aux mouches ou à tout autre animal dont les pattes seraient munies de ventouses congénitales. Ce n’est pas notre cas, anatomiquement parlant, mais nous possédons toutefois, par compensation, le sens de la géométrie appliquée. Deux faces d’une pyramide, même difforme, se rencontrent en formant une arête, même tordue. La solution est donc évidente, d’autant plus que le séduisant piton est justement placé à mi hauteur du saillant qui nous invite.
Chevaucher une arête à cheval sur son fil est à la portée de tout charpentier couvreur, lorsque celle-ci est assez horizontale pour permettre qu’on s’y tienne assis. Ce n’est pas le cas ici et la pente moyenne de la chose doit être à peu près de soixante degrés. De plus, la base manque. Elle est remplacée par un angle rentrant parfaitement inutilisable. Pour se mettre à cheval il faudrait une courte échelle, sans parler de palan, comme au temps de la chevalerie cuirassée de fer. Une fois de plus, comme toujours en l’absence de ces accessoires, Jean me grimpe dessus. Mains en étrier, épaule, tête, habituel concert de protestations acerbes auxquelles répond un mutisme pragmatique qui se résume par un « ta gueule » télépathique et néanmoins péremptoire. Dos collé au rocher je ne vois plus rien qu’une paire de godasses qui me frôlent la figure ou me caressent les oreilles avec une insistance suspecte.
Une fois libéré, très occupé pourtant à lui filer la corde, je ne vois que ses semelles et ses fesses qui montent par spasmes réguliers et disparaissent progressivement à mesure que l’axe de l’arête me cache ce spectacle inesthétique. J’entends claquer un mousqueton.
Un moment plus tard, une voix d’ange essoufflé descend du ciel: « J’y suis mais y a que dalle, reste en bas. L’invitation tombe dans l’oreille d’un convaincu.
Je vois arriver Jean qui glisse lentement le long de sa monture, avec des précautions qui laissent à penser qu’il a l’intention de fonder plus tard une famille nombreuse. Il consent un court arrêt pour récupérer son mousqueton et élude la courte-échelle en un gracieux petit saut en arrière qui m’incite à souquer ferme sur la corde. Après tout, la vire n’est pas si large qu’elle en a l’air lorsqu’on n’y pratique pas d’acrobaties saugrenues.
– C’est comment ?
– Pointu.
Nous faisons le tour pour nous installer sur une dalle au soleil et tirer du sac, selon l’expression favorite des cheftaines pédagogues et organisatrices, de quoi nous sucrer un peu le métabolisme et nous enfumer les fosses nasales. Nous avons enfin le temps de contempler le paysage à loisir.
Pendant l’escalade et en général lorsqu’on marche, très occupé par le choix des appuis, des mouvements, le dosage des efforts ou simplement de l’endroit où on pose ses pieds, on n’a de l’entourage ou du lointain que des vues partielles, dérobées, occasionnelles, des premiers plans souvent intéressants mais qui passent vite, des impressions mises en réserve de souvenirs à réveiller plus tard, au calme, au repos. C’est un stockage permanent d’une abondance énorme, parfois violent mais différé, emmagasiné comme pour alimenter le rêve ou la mémoire sélective. Dès qu’on s’arrête, par contre, l’esprit reprend sa priorité et s’évade vers ces images extraordinaires, flotte de sommets en sommets, de perspectives impalpables aux spectacles les plus proches, s’attache à un détail aperçu, l’examine, analyse ou absorbe en vrac, se projette à l’infini ou flotte au hasard dans le silence onirique. Le sentiment d’instants exceptionnels vécus avec autant d’intensité que s’ils ne devaient jamais entrer dans la réalité, ouvertures à la porte d’une révélation universelle que seule l’immersion dans la nature sauvage peut laisser entendre mais jamais comprendre. Ce sont peut-être tout bêtement les prémisses du sommeil ou un détachement analogue à la prière muette comme à la méditation spontanée.
Il y a toujours quelque trivialité qui tire le contemplatif de ces envols heureux, un caillou sous la fesse, le cri d’un bestiau volant qui s’intéresse aux miettes, une pierre qui se détache de la glace d’un couloir, un coup de coude du compagnon qui veut une autre barre de chocolat, ou une impérieuse envie de pisser.
Pour apprécier l’élan d’un sommet, il faut le voir à bonne hauteur, de préférence de la montagne d’en face. Vu d’en bas, la perspective écrase tout et l’élégance se perd dans un aspect de taupinière décevante et génératrice de torticolis, sans compter un certain nombre d’accidents de la route ou de traumatismes divers si l’admirateur de service vous marche sur le pied. Les photographes savent bien que le vide ne se rend bien que par des vues plongeantes. Celui qui mesure une montagne du regard alors qu’il grimpe sur sa voisine, s’aperçoit vite qu’elles grandissent en même temps dans une sorte d’érection parallèle et sélective qui fait que le paysage monte en même temps que l’on gagne en altitude. Le phénomène cesse si l’on dépasse le niveau des sommets les plus proches et, d’un point culminant, tout à nouveau s’écrase et s’affadit. Les vues à grande distance rétablissent quelque peu les proportions, mais jamais aussi bien que par les images approchées et la fréquentation à hauteurs sensiblement égales. Que les philosophes cherchent à en tirer des réflexions que leur génie à tout emberlificoter vont rendre rapidement imbittables, je veux bien et je m’en fiche. Je suis bien, au soleil, sur ce sommet paisible au cour d’un massif admirable et je resterais bien encore un moment si Jean ne commençait à agiter une question d’autant plus actuelle qu’il ne s’en pose véritablement aucune autre.
– Par où on descend ?
Nous ne sommes pas très chauds pour reprendre dans l’autre sens l’enfilade de cheminées, fissures et autres fentes verticales en tous genres, dans cette belle face pas tellement inclinée et assez ensoleillée pour nous promettre demain un nez desquamé et une gueule d’apoplectique.
– On traverse ?
La proposition signifie que nous devrons revenir en face nord, suivre à peu près le fil de l’arête qui relie notre sommet à son suivant dans la nomenclature ascendante de l’endroit, atteindre un col évident et redescendre par la face de lumière en direction des névés de la base et le vaste glacier.
La face à l’ombre est hostile, froide, inquiétante. Nous nous baladons au-dessus d’un vide impressionnant qui nous incite à progresser avec une prudence exemplaire, tout pénétrés de la citation fameuse : « si vous tombez ici, vous allez tomber pendant tout le reste de votre vie ». Heureusement que la traversée n’est pas difficile. Nous suivons des vires étroites mais bien conformées, des arêtes secondaires superposées qui offrent des prises à y suspendre plusieurs personnes, un système géométriquement complexe mais tout à fait bienvenu qui débouche sur une dépression d’où le soleil règne à nouveau. C’est par là que ça passe. Belle occasion de me réchauffer les doigts dans cet élégant mouvement de moulin à vent qui inspire à Jean une saine inquiétude à l’idée que je pourrais essayer de descendre en volant.
Le petit col franchi, à nouveau dans la chaleur bienfaisante, nous avons sous les yeux une paroi de pente raisonnable pour une voie d’escalade, tout à fait semblable à celle que nous avons empruntée à la montée. Jean regarde un peu partout, à la recherche anxieuse d’un point d’ancrage pour poser le rappel.
Nous avons l’habitude d’utiliser notre corde d’attache pour descendre, ce qui revient à dire que nous ne nous assurons jamais dans les rappels. Depuis que j’ai décidé de laisser à la maison ma célèbre ficelle aussi mince que curieusement élastique qui a intrigué une bonne partie du monde alpin, nous ne possédons qu’une seule corde, tout à fait apte à nous retenir au besoin et à nous assurer entre temps, sans compter les occasions où elle nous embarrasse et nous enveloppe des pires encombrements. Dès lors elle sert à tout, unique et polyvalente, assidue et omniprésente. Encore faut-il la fixer quelque part. Ici, il n’y a rien, pas le moindre becquet pour un anneau de cordelette, pas un piton pour un de nos précieux car si rares mousquetons. De toute évidence, c’est plus bas qu’il faut chercher. Jean descend prudemment une dalle en pente assez modérée pour qu’il s’y aventure debout, en adhérence précaire mais bien réelle. Il part en traversée vers la gauche et s’approche de bâbord, concédant à la technique sinon à la prudence, de se servir de quelques belles prises de main dont il aurait été dommage de refuser l’offre séduisante. Il disparaît d’un seul coup derrière ce qui devrait être le rebord d’une cheminée ou d’un quelconque couloir. Seul son bonnet rouge remue encore un peu avant de s’effacer à son tour. La dalle recouvre sa virginité apparente lorsqu’un cri de joie rauque m’annonce que c’est à vache et que je peux venir.
Se sentir assuré d’en haut apporte au grimpeur un sentiment d’invulnérabilité qui confine à l’extase, sans compter qu’un coup de corde opportun ne gâte qu’à peine son élégante progression intensément esthétique. Lorsque j’assure moi-même l’espèce de sauterelle qui s’agite en bas, je ne pense qu’à poser mes godasses dans des lieux assez fermes pour résister à la chute d’un piano, au besoin des grandes orgues, sans aucune intention de l’accompagner où que ce soit. Dans ces situations on ne pense guère. On tient s’il le faut en se persuadant qu’il ne faudra pas. Si, par contre, on n’est assuré que d’en bas, comme c’est mon cas présentement, on se sent brusquement tout petit et complètement à poil, mentalement parlant. On adore rencontrer tout le long du passage de multiples occasions de se cramponner au moindre relief, y compris à ceux, purement imaginaires, qui ne sont pas moins utiles que les autres.
Ici, ces sensations déprimantes sont rapidement chassées par la facilité de l’opération. Je descends le passage avec des gestes assez confiants dans l’adhérence, pendant que la corde disparaît peu à peu sur le rebord de la dalle, signe certain que quelqu’un s’en occupe plus bas. J’arrive ainsi vers un beau couloir cheminée, assez large pour mériter au choix l’une ou l’autre de ces imprécises appellations techniques, assez étroite pour être descendue en nous servant des larges prises qui déforment heureusement la rectitude de ses parois. Il n’y a évidemment pas la moindre mention d’une possibilité de rappel dans ce truc où il serait parfaitement saugrenu d’en installer un.
Le fond de la chose se présente comme une sorte d’escalier aux marches irrégulières, minuscules et rapprochées lorsqu’on les aimerait bien égales, plus larges et inclinées lorsqu’on les souhaiterait horizontales. Il n’empêche que le passage est inespéré parce qu’il nous permet de descendre rapidement une bonne partie de la face jusqu’au moment où tout se termine au bord d’un vide absolu. La cheminée nous abandonne. Nous abandonnerons la cheminée.
Jean franchit allègrement le rebord gauche de l’ingrate du mouvement élégant du cambrioleur qui pénètre dans la propriété de la baronne. Je fais passer la corde dans une petite brèche capable de recevoir pour le moins l’amarre d’un transatlantique. Je reste seul dans mon trou à filer l’assurance décimètre par décimètre. Un cri de joie qui pourrait aisément se confondre avec l’annonce du jugement dernier m’apprend que « ça passe, nom de dieu « . Je ne vois pas exactement ce qui passe et par où, donc je préfère rester coi. Un second cri, un peu moins amène m’incite à franchir à mon tour le rebord incriminé. J’arrive sur une dalle assez fissurée pour qu’elle m’inspire immédiatement un sentiment de sympathie intense, d’autant plus que son inclinaison tend à devenir pratiquement nulle dans ses parties basse. Elle forme terrasse et sur le bord inférieur, comme sur un balcon, je vois Jean, debout, tel le chamois triomphant au bord d’un encrier de bureau, qui ramène la corde à grandes brassées, sans prendre la peine d’assurer quoi que ce soit, et surtout pas moi. Il semble d’autant plus sûr de lui que son promontoire domine, de quelques mètres à peine, l’origine d’un gentil couloir de neige ensoleillée qui mène sans histoires aux névés marginaux que nous avons remontés ce matin. De toute évidence la phase rocheuse de l’affaire se termine ici. Nous allons reprendre nos bonnes habitudes de skieurs, sans skis, sans piolets, mais sur de bonnes semelles aptes à godiller dans la neige transformée et bien ramollie par une demie journée de soleil décisif.
Nous descendons à toute allure en gueulant comme des ânes jusqu’en bas du couloir où la corde en vrac nous rattrape en balayant une bruissante coulée de neige humide qui me remplit les godasses. J’aurai les pieds mouillés, ce qui compensera l’ébullition de mon crâne qui grésille sous mon chapeau crasseux.
Sur le névé à flanc, un peu calmés par la perspective déprimante de devoir brasser jusqu’au refuge, nous réalisons que la descente de cette face s’est avérée tellement facile, pour ainsi dire en pente douce, que la course dégringole de quelques degrés dans notre estime et bien entendu dans nos intentions d’y revenir jamais. Va falloir chercher ailleurs.
Ce n’est pas ce qui manque dans le coin. Nous sommes au cour du plus magnifique et du plus étendu des massifs du continent, du plus célèbre pour avoir été parcouru le premier par des gens enclins à faire de leurs incursions en ces montagnes un sport vite enveloppé dans cette nébuleuse que l’on va nommer une culture, une éthique, pourquoi pas une religion ou du moins une philosophie, toutes choses dont nous n’avons absolument rien à foutre. Nous sommes ici, en train de brasser la neige défaite le long de ce névé interminable exposé au soleil ardent du début de l’été et nous commençons à en avoir énormément marre de ces punitions jouissives qui consistent à courir la montagne avec ardeur en souhaitant en finir rapidement, histoire de pouvoir bientôt recommencer. C’est ce qu’on appelle une contradiction et que je vois plutôt comme un coup de chaud sur le crâne avec les conséquences mentales qui s’ensuivent.
Devant moi Jean s’arrête brusquement, dirige un regard inquisiteur vers la face qui nous domine à droite, l’examine un moment comme s’il cherchait anxieusement quelque chose d’important et conclue: « Qui c’est qui va chercher les piolets? », sur un ton qui signifie clairement que c’est à moi de remonter le couloir qui s’ouvre là-haut jusqu’au pied de la fameuse cheminée carrée autant qu’avortée que nous avons empruntée ce matin à l’attaque. Un individu moins subtil aurait probablement ajouté: « Tu y vas, oui ou merde ? ». Ce n’est pas dans les manières de Jean si, pour finir, on en arrive au même résultat. Je monte.
La neige est molle. Nos traces sont déjà affaissées comme si elles dataient de la semaine passée. Les piolets sont sagement rangés dans la petite rimaye. Je me laisse glisser en ramasse, une pioche dans chaque main, comme à skis, en évitant d’envoyer la masse de neige coulante qui fuit devant moi vers l’individu prostré, statufié là en bas sous son bonnet rouge.
Descendre un névé ramolli par une longue matinée de beau temps signifie un pas court, un talon planté. Si on plante un peu moins on glisse. Si on ne plante presque plus on glisse beaucoup, presque continuellement. On arrive à toute vitesse dans le pierrier, au risque de culbuter en avant dans les caillasses ou de borter en courant entre les blocs mobiles. On se freine comme on peut.
Jean reprend une allure plus normale mais nous ne traînons pas dans ces cailloux croulants jusqu’aux dernières dalles brisées et la piste indécise qui ramène au refuge. Nous trouvons la terrasse envahie par quelques poignées de contemplatifs multicolores et apparemment polyglottes, assez ridicules et bien représentatifs d’une faune importune passablement abusive qui prend les cabanes comme but de randonnée dominicale alors qu’elles ne devraient évidemment servir qu’aux alpinistes décidés à grimper ailleurs au lieu de brailler des tyroliennes ineptes, pas tyroliennes du tout d’ailleurs. Ces gens s’y conduisent généralement avec la désinvolture propre aux foules et prennent les gardiens pour des larbins. J’en ai vu deux réclamer à grands cris un presse-agrumes et deux verres, sortir des oranges de leur sac et refuser de payer quoi que ce soit avec des exclamations indignées.
Nous passons outre. Juste le temps de récupérer notre second sac, de serrer la main au moustachu de gardien et de dégringoler la moraine, les escaliers et les blocs interminables jusqu’à la glace enfin nue qui n’en finit pas de nous ramener vers la gare de granit et ses touristes ébahis et tellement rentables.
Ces retours ont quelque chose de fastidieux et de délicieusement nostalgiques. Cette fois-ci nous sommes un peu fatigués, non par la difficulté de la course qui s’avère en définitive assez décevante, mais par la longueur des approches, du parcours en train, de ces introductions interminables, alors qu’il serait si agréable d’entrer rapidement dans le vif du sujet, dans le sportif et le spectaculaire, dans l’aventure pour laquelle nous sommes venus. Je commence à me demander si un téléphérique ou deux ne feraient pas bien dans le décor, malgré les épandages de crétins agglutinés qu’ils déversent autour des gares d’arrivées. Ceux qui existent ne mènent à rien de passionnant. Là où il en faudrait ils seraient incongrus.
Jean me tire de mes réflexions moroses en me proposant d’aller boire une bière en face du bureau des guides, histoire de ne pas quitter complètement l’ambiance de par là-haut. Son air songeur sent le prémonitoire.
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