De la nature de l’urgonien

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

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Dessin de l’auteur 1945

Ce matin, c’est en effet bien sec.

Les cascades et les torrents mugissent, gonflés des eaux tumultueuses précipitées des hauteurs où fondent abondamment les grands névés sous les premières chaleurs. Des hautes parois lointaines s’effondrent de courtes avalanches rageuses. Des blocs explosent dans les couloirs invisibles. Des coulées grisâtres s’étalent mollement au pied des barres dégarnies. Les vires les plus basses verdoient timidement sur les pentes ensoleillées. Les varosses bourgeonnent de lourds chatons velus et les petits sapins forment de claires pousses tendres. Les oiseaux piaillent dans les fayards. On a vu déjà des hirondelles chercheuses vers leurs nids familiers sous les poutres des granges ouvertes.

Nous sommes montés dans l’après-midi, par le long chemin coupé de mignonnes cascades qui suit la vallée encaissée entre bois et forêts, surplombant le torrent jusqu’au pont de pierres taillées. Un salut à la cantine barricadée de la bonne maman à mon copain. Par la passerelle affaissée sur les eaux furieuses, par le sentier rapide et tortueux entre les grands sapins chenus, par les bosquets de varosses écrasées dans les ravines caillouteuses, nous sortons enfin sur un long névé pentu vers un collet pelé où un torrent turbulent achève d’effondrer ses puissants ponts de neige. Plus loin, la combe est encore toute blanche jusqu’au col tendu entre les promontoires étagés et les grands pics écorchés qui le dominent à droite de leurs corniches suspendues. On devine à peine le lac sombre tout couvert de glaces flottantes à peine disloquées.

Assis sur une éminence sèche nous examinons, fascinés, l’impressionnante barrière, sa longue face, ses hautes parois entaillées, ses arêtes découpées, ses couloirs échancrés, son socle ravagé de coulées résiduelles.

C’est le premier sommet de droite que nous ferons demain, celui qui, de la vallée, se dresse comme une élégante aiguille détachée, promontoire élancé de cette immense crête qu’on ne voit pas d’en bas et qui, d’ici, n’en finit pas. Ce n’est pas le point culminant. Il est suivi de sept ou huit sommets progressivement plus élevés, mal individualisés, continués au loin par des parois magnifiques aux surplombs incroyables mais qu’on devine à peine au-delà du col. Le nôtre, de par sa position avancée, domine un collet débonnaire d’où s’élance une arête herbeuse, bientôt rocheuse et déchiquetée, suivie d’une succession de gendarmes dentelés, d’une grosse antécime crénelée et, après une entaille profonde, d’une haute tour d’un seul jet aux parois dolomitiques rayées de fines fissures qui se perdent dans des dalles surplombantes sous un sommet proéminent. Comme de règle la lumière frisante nous fait voir une abondance de reliefs nettement discernables malgré la distance et nous en cache le double qui seraient tellement rassurants. Vraiment une sale gueule et une belle allure.

– Par où ça passe ?

– Sûrement l’arête.

– Puis après ?

– Par la face, parait qu’y a une cheminée.

– Où ça ?

– J’sais pas.

Nous descendons en courant la pelouse en pente douce où achèvent de s’évaporer les dernières plaques de neige déliquescente. Nous traversons une petite mouille ronde enchâssée dans les pierriers. Nous passons devant une poignée de chalets défoncés autour d’une vieille fruitière avachie sous ses tôles rouillées et nous passons le petit pont bucolique qui franchit la paresseuse résurgence du lac invisible pour gagner en cinq minutes de grimpette agréable le petit chalet du col.

C’est une solide bâtisse en planches, couverte en tavaillons, sur une de ces poutraisons impérissables dont les gens d’ici ont le secret. Tout les montagnards sont bons charpentiers, surtout ici en pays de bâtisseurs réputés. Elle a été construite pour d’aristocrates pionniers de l’alpinisme promoteur, explorateurs passionnés de monts inaccessibles, pétant leurs bouchons de champagne en toasts frénétiques, dansant la polka au son grelatteux d’un piano hissé jusque là à dos de portefaix noueux. J’imagine les caravanes de muletiers moustachus en molletières effilochées, barbus sous leurs tartes de feutre crasseux, l’odeur âcre des bêtes suantes aux dents jaunes, l’ombre des belles rousses ébouriffées en jupes longues sur leurs croquenots cloutés, les grands messieurs aux moustaches écossaises, en vestes de tweed à martingale et chapeaux plats, culottes en bonneval et piolets interminables.

Il reste un petit fourneau de fonte à deux trous aux cercles brisés et, dans la chambre voisine, un portemanteau cloué à la cloison au-dessus d’une flaque de sang noirci dans une insistante odeur de bouc étrangement chamoisée.

Nous allons dormir dans la piaule d’à côté, sur une couche de prins de foin dans l’angle d’une cabine de quatre mètres carrés dont la fenêtre borgne donne en plein sur la vallée profonde.

Jean est persuadé qu’il faut traverser en face nord pour gravir un couloir abrupt qui débouche sur l’arête. Je suis certain que le couloir se trouve en face sud. Nous décidons de suivre l’arête immédiatement dès le chalet. C’est la solution décisive lorsque des guides contradictoires édités par des experts inconsistants racontent des inepties à propos d’itinéraires mal foutus par des gens qui n’y ont jamais mis les pieds.

Nous escaladons des ressauts effondrés dans les orties gigantesques, les myrtilles inexplorées et les rhododendrons entrelacés. Nous échappons à cette luxuriante escalade botanique pour aborder un escalier de dalles de schiste charbonneux, couvertes de lichens suintants, assez ardues pour imposer la corde.

L’arête qui se présente ensuite est assez commode pour nous autoriser une progression rapide entre les petits gendarmes aigus que nous flattons de la main au passage. Ces tendresses matinales sont mal récompensées. Les gendarmes haussent le ton. Il faut les prendre désormais à bras le corps, grimpant de l’un à l’autre dans une alternance d’accolades mal synchronisée. Jean passe à droite lorsque je passe à gauche et la corde reste accrochée à ces aspérités mégalithiques malencontreuses honorées d’une engueulade malsonnante juste à l’instant où le soleil bondit par-dessus l’imposant dôme de neige de par là-bas derrière. D’un seul coup nous sommes dans le chaud, le sec, la lumière et l’aérien.

Je prends le sac. Jean prend la tête. Nous partons en traversée sur des dalles d’un beau calcaire bien urgonien, assez inclinées pour ne pas les passer debout, trop pour les franchir en crabe. Il nous faut remonter vers le fil de l’arête qui se redresse franchement et traverser exactement à la base d’une vilaine paroi tourmentée qui s’avère être celle du grand gendarme que l’on voyait si nettement d’en bas hier soir. Nous longeons fidèlement la limite supérieure des dalles par un cheminement plein de grosses prises profondes.

Quelques petits cailloux aventureux se détachent de la paroi qui nous domine de sa centaine de mètres rébarbatifs. Ils ne sifflent pas, comme dans les récits trémulants des grandioses escalades transalpines. L’absence de mandolines nous épargne ces grandiloquences surplombantes. Ils tombent comme tout le monde, de haut en bas à l’exception de celui, rebondissant, qui fait une pause brève sur mon chapeau. L’impact est générateur d’un « merde mon crâne » qui alerte Jean, habituellement assez tolérant face aux malheurs d’autrui.

Dessin de l’auteur 1945

Dans ces conditions agressives, nous abordons en vitesse un large couloir, limité sur la gauche par la paroi interminable du sommet principal et, sur la droite, par une sorte d’éperon en étrave qui nous emplit d’un sage respect pour la corde d’assurance. Nous le remontons sur des prises assez arrondies pour qu’il soit bien clair que toute l’eau du ciel coule généralement par là sauf lorsqu’il s’agit de la neige ravageuse tombée du fin sommet débitant ses corniches en blocs assez volumineux pour ridiculiser un piano à queue.

Dans ces circonstances les couloirs paraissent toujours d’une longueur excessive et les grimpeurs font montre d’une célérité exemplaire. C’est pourquoi nous atteignons immédiatement un auvent définitif, un surplomb protecteur d’un bon mètre de projection rassurante, sous lequel nous ramenons prudemment la corde ainsi que nos abattis apparemment indemnes.

Jean considère le surplomb avec l’expression renfrognée d’un repreneur de voitures d’occasion. Il tente d’attaquer sur sa gauche une paroi aussi bombée que les fesses de la frangine à Popaul et, hélas, aussi démunie de prises utilisables. Il monte d’un mètre ou deux et redescend toute griffes dehors. Par la droite il faudrait la grande échelle. Il se contentera d’une courte. Je me cale sous le surplomb, les talons coincés dans des fentes assez larges pour m’autoriser à retenir un éléphant obèse et, à la rigueur, la frangine en question. Il place un pied dans mes mains offertes en coupe au niveau du nombril, l’autre sur mon épaule. Comme je penche un peu, il monte son second pied sur mon épaule disponible et s’étire comme mon grand-père lorsqu’il va remonter l’horloge du corridor. J’empoigne sa godasse à pleines mains et je pousse en haut à bout de bras jusqu’à que ses deux pieds s’envolent et disparaissent spasmodiquement vers le ciel admirable.

Je suppose que la reptation est achevée et que Jean se dresse en vainqueur triomphant dans le cadre illuminé de la brèche irradiante. En vérité, il se traîne à plat ventre en direction d’un vilain gros bloc posé là par quelque séisme plaisantin. La corde fuit rapidement vers le ciel. Un instant plus tard les deux brins m’arrivent dans une molle ondulation circulaire. J’empoigne le tout et je me hisse sur cette espèce de rappel ascendant dont je n’imagine pas le pourquoi de la chose. Un seul brin aurait suffi, à condition toutefois qu’il y eût un ancrage. Donc il n’y en eût point. Jean a passé la corde autour du gros bloc et comme celui-ci ne m’est pas arrivé direct sur la gueule, c’est donc que son poids est considérablement supérieur au mien. Il aurait pu quand même glisser sur son lit de cailloux lubrifiants avec l’aisance relative que l’on prête aux monolithes des débardeurs néolithiques pascuans. J’arrive, mais la taille, ou plus exactement le tour de taille de l’ancrage, fait que les brins sont progressivement et de plus en plus écartés. Je termine en embrassant le bloc comme on accueille un vieux copain jamais revu depuis la quille et je me demande depuis combien de siècles ce brave bloc attendait là, tout seul dans sa brèche à courants  d’air.

Je prétends casser une croûte mais Jean est déjà penché sur le versant opposé, les mains sur le plat des cuisses et les fesses en l’air, son nez qui pèle allongé au raz de son chapeau lamentable, dans l’attitude de l’entomologiste interrogeant un nain de jardin. Il parait que ça ne passe pas.

J’ai récupéré la corde en faisant le tour de ce bon bloc et je m’installe, dos tendu, sur un coin confortable apte à retenir toutes les extravagances. Jean descend le long d’une pile d’assiettes assez instables pour qu’on puisse les tirer à soi comme des tiroirs de commodes. Il atterrit sur une vire inclinée comme un toit de pensionnat de jeunes filles et s’encoigne à son tour dans l’intention de m’assurer d’en bas.

Photo de l’auteur

L’assurance inversée apparaît comme un exercice assez exceptionnel pour que toute personne normalement raisonnable s’enfuie en hurlant au fou. Personne ne résisterait à une chute multipliée par deux en longueur de corde, à moins d’un ancrage à suspendre une vache et d’un câble de forestier. Ma ficelle de quarante mètres, utilisée en double pour faire plaisir à la Mémé dont l’expérience alpine n’a jamais dépassé l’altitude d’un escabeau du commerce, casserait d’indignation avant le moindre choc. La dernière fois que j’ai attaché quelque chose avec, c’était une chèvre fugitive de l’alpage à Balducci, et je n’étais pas rassuré pour la pauvre bête. Je descends donc avec la componction requise pour décortiquer une grenade défensive et je rejoins Jean qui forme de beaux anneaux bien propres entre nous deux, le dos à la paroi rogneuse, sur ce balcon humide incliné vers les abîmes d’une face nord inimaginable.

De cet endroit privilégié on ne saurait, comme de la catéchèse, ne sortir que par le haut. Il existe effectivement une cheminée à l’autre bout de la vire, beaucoup trop large pour être ramonée, beaucoup trop raide pour être remontée sans escalade et donc, en ce qui nous concerne, inutilisable. Jean amorce une série d’évocations ecclésiastiques que j’interromps avec précautions en lui parlant, à bonne distance de fuite, du névé qui est collé au fond. Il y a en effet une colonne de glace ou de neige assez durcie pour tenir la distance, assez écartée du rocher pour ménager un couloir ramonable. Jean grommelle un borborygme glosso-pharyngien et s’engage avec l’enthousiasme d’un candidat au permis de conduire. Il passe tellement bien que je n’attends pas qu’il achève de sortir en une sorte de reptation ventrale sur dalle de lapiaz diagonale. Dos contre la roche, pieds contre la glace, si quelque chose se décroche nous partons tous les deux avec.

Tout reste bien en place.

Nous sortons au sommet, indiqué par une perche coincée dans une crevasse indiscutablement urgonienne, au raz d’un vide émouvant, abîme aéronautique au fond duquel verdoie la petite mouille ronde et ses chalets écrasés par les ans et quelques huit cents mètres de perspective verticale.

Une cigarette sous un ciel de cinéma technicolorisé, des raisins secs, une boite de quelque chose pour engraisser le pantalon, la corde dans le sac. Nous descendons en sautant les petites barres herbeuses vers un large vallon piqueté de minuscules génisses émaillées et de gros blocs moussus tombés des parois au temps des croisades. Nous poursuivons par un sentier sinueux sous des cascades monumentales, par une galerie taillée dans la masse d’une falaise et son garde-vaches en fer forgé, par les dernières fontaines pleureuses avant la forêt et le petit pont sous les parois écrasantes d’un goulet à truites interdites.

Le tram nous ramène à grands Pin Pon. Nous avons pris le temps de boire un coup chez l’oncle du copain, celui qui marche avec deux cannes depuis qu’il n’a saisi qu’un seul brin du rappel.

Photo de l’auteur

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