Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.
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L’affaire est d’importance. Nous avons décidé de laisser tomber provisoirement nos escapades en calcaire, nos errances dans le métamorphique et toutes formes de schistes imaginables répertoriés et différenciés, les marches d’approches forestières, les pâturages caillouteux, les lapiaz désertiques. Il nous faut de la glace et du granit. Nous avons assez de cordes, de piolets, de vibrams et d’entraînement, pour aller voir de près, une fois de plus, le seul vrai massif qui soit synonyme d’alpinisme transcendant. Les seuls obstacles sont ceux du voyage, du logement et des itinéraires qui restent à définir. Nous sommes, à notre échelle, dans la position des expéditions lointaines vers des sommets exotiques, mais nous n’en sommes pas plus fiers pour autant.
Le voyage se résume à une succession de changements de trains, en particulier le dernier, qui nous impose une montée chaotique par un tortillard à crémaillère assez mal foutu pour mériter le titre de conception audacieuse et de prestigieuse réalisation, euphémismes dont les ingénieurs citadins ont le lamentable culot de badigeonner leurs échafaudages. N’importe quel badian du pays leur aurait démontré qu’il était stupide de s’engager par là et que, depuis des générations de muletiers et de portefaix en tous genres, on avait toujours passé de préférence par là-bas. Vas donc discuter avec des messieurs en gibus.
Pour le logement, nous avons trouvé une solution élégante et confortable. Grâce à la carte du club et aux diverses assimilations, de sociétés en fédérations en passant par les associations et autres parallélismes, nous avons le droit théorique de camper sur les emplacements réservés à cette nébuleuse que nos multiples dirigeants, moniteurs, éducateurs et autres pédagogues délirants nomment la jeunesse. Il paraît que nous sommes l’avenir de la race, ce dont nous nous foutons royalement, autant que l’espoir pour un renouveau dont nous n’avons évidemment rien à cirer.
Ces endroits ont pour caractère commun d’être inhabitables, à l’ombre humide des versants boueux, dépourvus de la moindre installation hygiénique, mais situés exactement au pied du massif prestigieux qui nous fascine. Je me procure donc une vieille tente de patrouille à six places qui a vu la guerre, sans double toit ni tapis de sol, privée de piquets, de mâts et de la moindre imperméabilité. Ce ballot de toile délavée va nous encombrer de gare en gare, de quais en plates-formes et suffira à la charge d’un homme qui, comme le mulet, se refuse à tout mouvement, hormis des oreilles, lorsqu’on dépasse le poids critique établi par sa nature réticente.
Jean se charge du choix de la course car il bénéficie d’une ample documentation de bouche à oreille, résumée le plus souvent en un elliptique « va pas sur ce truc, c’est de la merde » ou, plus joliment, « ouh, vingt dieux ! « . Il décide donc et nous partons.
D’un geste large, un organisateur somnolent nous indique un carré d’herbes étranges qui ressemblent à des haricots nains. Faute de mâts, je dérobe sur un moule voisin deux hautes bûches épaisses comme mon bras et nous dressons la guitoune à l’aide de la corde de rappel dont Jean se refuse désormais à s’encombrer pour d’autres usages que strictement ménagers. Nous installons nos beaux sacs de couchage, celui qui perd ses plumes et celui qui n’a plus rien à perdre.
Un orage tonitruant éclate au petit matin, semant la panique à travers le camp, précipitant tout le monde, cul nu, vers une grange salvatrice, sauf évidemment nous deux, endormis comme des sourds aux déchaînements de la nature autant qu’aux hurlements d’une douzaine de pucelles hollandaises effarouchées aux orteils boueux. Le soleil naissant nous offre le lamentable spectacle d’un étang en cours de vidange accélérée, par gamelles, casseroles et bassines frénétiques, qui nous décide à ne participer le moins du monde à ce sauvetage polyglotte. Un excellent petit déjeuner compense ce que notre collaboration aurait ajouté à ce charivari multicolore.
Nous sommes venus ici pour grimper et nous nous équipons sous les yeux béants de cette bande de cuissettes échancrées qui se piquent les index à nos crampons hirsutes et s’essayent à biner les pâquerettes avec nos piolets. Vivement le glacier malgré ses loueurs de chaussettes et ses chamois en cellulo juchés sur leurs thermomètres.
Nous avons sacrifié une fois de plus au rituel monotone qui nous oblige à remonter la rue de la gare sous nos gros sacs en écartant les badauds qui lorgnent nos grappes attachés dessus, à nous taller les fesses sur les banquettes cirées du funiculaire gravissant obstinément son cmâclie le long de la saignée abrupte dans les sapins centenaires, à fuir les hurlements admiratifs des concierges enthousiastes à la vue des gigantesques aiguilles flambant dans le soleil, à fendre la foule, pique en avant, entre les robes à fleurs tendues sur gros culs rebondis et les podagres à jumelles, à courir sur le sentier de la moraine et, ouf, à monter sur le dos du glacier par un petit névé saupoudré de caillasses délitées. Enfin seuls.
Je le connais de mieux en mieux ce glacier, exutoire de toute l’insondable accumulation de l’immense massif. Je l’ai remonté à skis, dans une tempête abominable. Je l’ai descendu en neige fraîche jusqu’aux cuisses, dans le brouillard compact, poussant sur les cannes tout le long d’un fastidieux retour, suivi par un contrebandier sous son sac de riz gros comme un canavé. J’ai rattrapé, un soir de printemps, une sorte de gros cube à pattes qui se dirigeait vers le refuge lointain. C’était un petit homme, chargé d’une énorme cuisinière en fonte, qui me précisa, modeste, que les cercles, les tuyaux et la porte du four, seraient pour un prochain voyage. J’y ai été fort intrigué par une espèce de ballon rond, posé tout seul sur la glace dans le lointain blafard et qui, à mon approche, se changea en la tête d’une jeune femme coincée debout dans une étroite crevasse. Elle m’annonça, mutine, qu’elle se promenait par là, légère et ballerine, enchantée de son escapade rafraîchissante. J’y ai croisé une luge de secours, tirée par quatre porteurs résignés, chargée de deux sacs gris si petits, si petits. Jean et moi, nous nous sommes écartés d’un pas sur le côté de la trace et nous avons retiré nos casquettes.

En hiver ou au printemps, on suit l’axe médian. On fait un grand détour par la confluence des deux courants principaux. C’est indispensable à skis car ainsi les pentes sont douces, à l’abri des avalanches qui coulent des moraines. Les crevasses sont invisibles sous les ponts solides accumulés par les vents dominants qui déferlent des vallées et des versants supérieurs. Bien qu’ils soient largement avertis de ce qui se cache sous ces pentes unies les habitués ont quand même l’impression trompeuse de remonter la piste facile sur fond de pâturages bien entretenus d’une station à la mode.
En été c’est bien différent. La collision des glaciers, le franchissement d’un large verrou par le plus imposant des deux, la torsion de la masse de glace qui change alors de direction, provoquent la formation de larges crevasses perpendiculaires, rimayes successives superposées et de plus en plus infranchissables à mesure que l’on se rapproche de la chute de séracs qui domine le tout. Ce très sale coin qui se descend à skis par une godille à peine accentuée pour conserver de la vitesse, ou même en trace directe si la neige est réticente, se transforme en été en piège menaçant, au pire mortel pour l’abruti qui s’y risquerait. Il est vrai que ce ne sont pas les abrutis qui manquent, ni sur les glaciers, ni ailleurs.
Aujourd’hui il faut passer, comme de règle, par les pentes de droite, à l’ombre des grandes aiguilles sombres. La moraine est mouvante, les éboulis instables. Des blocs détachés explosent de temps en temps dans des couloirs imprévisibles et bondissent en avalanches crépitantes le long des ravines de glace noire. Ce sont toujours les plus gros qui roulent le plus bas. Les autres finissent en poussières évanescentes qui saupoudrent les tables de granit branlantes d’une fine couche impalpable. La piste est tracée au petit bonheur des mouvements de ces entassements chancelants. Rien n’est sûr sous le pied et la main s’appuie à des masses hésitantes. Le coin est dangereux, inquiétant, on passe vite.
Mon ami le refuge est toujours là, massif sur son éperon de roches moutonnées, solide forteresse contre les vents déchaînés des hivers sauvages. Ce soir il est tout baigné d’une douce lumière orangée, reflet des glaces dorées des énormes montagnes d’en face, de l’autre côté de l’incroyable bouleversement de la chute de séracs.
Une cordée de trois achève de s’emberlificoter dans le labyrinthe inextricable. Le gardien prononce le nom d’un guide célèbre pour ses talents littéraires. Par courtoisie, nous évitons tout commentaire. Par modestie aussi car demain nous n’irons pas par là.
Nous nous arrachons au confort d’un bat-flanc agréable, au savoureux café au lait nocturne, à la tiédeur de la cuisine, à l’odeur du petit bois qui flambe déjà sur son lit de journaux froissés. La nuit est claire, d’un bleu foncé intense, les étoiles s’éteignent doucement. Il fait froid. Il fera beau.

Nous mettons les grappes sur les dernières dalles, sous les premiers névés. J’ai supprimé les sangles de mes crampons. J’utilise une longue lanière, comme pour fixer mes skis. La tension est très souple, mieux répartie, plus confortable. Si la lanière casse, je fais un nœud mais ça n’arrive jamais. De plus, je chausse facilement sans enlever les gants car il n’y a qu’une seule boucle commode.
Jean déploie sa corde d’attache presque neuve, celle qu’il réserve pour les endroits dignes du respect que nous leur accordons volontiers, surtout avant l’aube et dans notre position de minuscules emmitouflés au pied de si hautes montagnes. Ne pas penser. Ce serait le premier pas vers le renoncement.
Je pars en tête, en diagonale dans une pente moyennement raide, vers des reliefs imprécis dans l’ombre claire de l’aube qui s’annonce. Quelques fins sommets sont déjà allumés au loin vers la frontière, des quatre mille d’un autre monde. La pente se redresse doucement et vient mourir sous une barre de séracs assez modeste vue d’en bas dans la perspective mais qui semblent gonfler à mesure que j’en approche et s’avèrent franchement hostiles lorsque j’atteins la fine rimaye qui court à leur base. Je longe la fente à distance respectueuse car je sens bien que la lèvre inférieure doit être surplombante, trop mince pour être digne de me porter. Je n’envisage pas du tout de le vérifier de l’intérieur.
Cette prudence matinale achève de réveiller Jean qui jusque là se tenait sur la réserve muette propre aux zombies et aux mules en méditation. Il me hurle de tirer à gauche parce qu’il voit un pont. Il y a en effet un couloir entre deux gros séracs qui franchit la rimaye par un toboggan incurvé de bonne apparence. Je le remonte en taillant de belles marches, selon ma méthode qui est lente mais sûre. J’ai souvent remarqué que celui qui façonne des baquets en avant se voit amèrement reprocher de l’arrière l’exiguïté de telles égratignures. Donc je taille large en négligeant les commentaires qui montent vers moi à propos de je ne sais quelles baignoires en lesquelles on pourrait loger plusieurs vaches. Je me plante fermement sur un replat accueillant et j’assure Jean qui arrive en courant en murmurant des choses étranges au sujet de gens qui passeraient trois semaines sur le même glacier moyennant quelques bivouacs. Il passe sans l’hommage d’un regard et prend la tête d’une progression plus difficile qu’il semblait, à en juger par certaine affaire de putain borgne qui paraissait si accessible d’en bas.
La pente est vraiment sévère mais ce n’est pas la difficulté principale. Ce glacier est rapide car très incliné. Entre les trois ou quatre rotures importantes il ressemble à un champ de bosses comme on en trouve sur les pistes de skis après quelques journées de beau temps sec et le passage de quelques charrettes de genevois du dimanche. La notable différence, qui est de taille, est précisément la taille des bosses et, par conséquent, des dépressions qui les séparent, ou les relient, comme on voudra. Une dépression cache forcément une crevasse, recouverte d’un pont, présumé résistant par l’optimisme de l’inexpérience, tenu pour arachnéen par la saine prudence sans laquelle on ne fait pas de vieux montagnards. C’est pourquoi les skieurs de glaciers adorent s’exposer sur des bosses lorsque leurs compagnons les photographient d’en bas pour de beaux contre-jours de cartes postales. Pour l’instant ces préoccupations esthétiques nous sont bien étrangères et nous dessinons une trace serpentimorphe autant qu’ascendante en direction d’une barre de séracs surplombants tellement détachés que Jean s’en écarte vers la droite, le nez en l’air et son chapeau sur la nuque dans l’expectative d’un écroulement imminent. Je suis tellement de son avis que je ramasse les anneaux avec fébrilité, disposé aux pires audaces plutôt que de rester une minute de plus sous la menace de ces monstres penchés du côté où ils vont tomber.
Un soleil tout neuf vient de franchir une brèche de l’arête frontière, là-bas, aux antipodes du massif. Il nous inonde d’une lumière aveuglante qui nous voit plonger dans nos sacs à la recherche fébrile de nos lunettes et, puisque nous y sommes, d’une de ces barres de chocolat bourrée de graines anonymes engluées dans du caramel filandreux que nous avons achetées chez le pompiste. Il parait que c’est énergétique. Je préférerais quand même un coup de rouge sur bout de lard, voire un morceau de pain d’tomme. C’est pourquoi, en course, je ne bouffe pratiquement rien sauf, parfois, une pastille ou deux de vitamine aromatisée au citron ou, par exception, un de ces fixateurs mandibulaires internes. Nous prenons ainsi le temps de la réflexion manducatrice avant d’imaginer une méthode pour le franchissement des séracs qui s’obstinent à nous dominer.
Plus nous tirons à droite et plus nous nous rapprochons de la base de cette longue arête hérissée d’aiguilles élancées, toutes plus admirables et plus célèbres les unes que les autres, dont les noms prestigieux sonnent à nos oreilles comme autant de titres de noblesse pour ceux qui les ont parcourues, escaladées, disséquées fissure par fissure, facette par spigolo jusqu’à la moindre écaille à se curer les ongles en attendant le copain qui extrait le soixante-douzième piton sous le quinzième surplomb.
Nous sommes pétris d’admiration mais toujours plantés sous nos séracs branlants lorsque Jean qui contourne un bastion avancé, pousse un cri de triomphe qui doit s’entendre dans un rayon considérable, ainsi que ces cris des bergers qui houspillent leurs chiens syndicalistes. Une épaisse lame détachée forme une sorte de rampe ascendante diagonale, assez massive pour qu’on l’imagine relativement inerte et pas assez pentue pour qu’on la refuse comme échelle acceptable. Je me plante à la base de cet édifice providentiel, j’enfonce mon piolet et je fais deux tours capables de retenir un gros coffre fort. Jean se met à tailler avec des raffinements de tendresse dignes d’un compagnon sculpteur mettant la dernière touche à la fine flèche de son chef d’œuvre gravit doucement la merveille avec une dextérité de chirurgien neurologue. Dès qu’il en sort, disparaissant à mon anxiété muette, je sens que l’heure est venue d’oublier la gravité, la formule de la chute des corps, toutes ces billevesées à propos du polygone de sustentation et autres âneries sur l’équilibre des masses. La corde se tend, jamais assez, comme toujours, toujours trop, comme d’habitude.
Je monte, n’est-ce pas suffisant ? Dois-je m’interroger en plus sur cette inconsciente pulsion qui m’attache aux lubies de cet acrobate, psychopathe irresponsable, qui assure là-haut comme si ma vie en dépendait, ce qui est très exactement le cas.
La pente s’atténue assez pour que Jean m’envoie devant, histoire de faire la trace dans une mignonne couche de neige fraîche, juste de quoi botter un peu entre les pointes. Il se prive ainsi de la joie intense de sagatter ses crampons tous les dix mètres à coups de manche de piolet et se trouve en bonne position pour juger, de l’arrière, si je vais dans la bonne direction. En effet, un léger brouillard commence à déborder du col qui nous domine et glisse lentement vers nous dans une reptation séduisante comme une caresse. Il nous reste une petite heure pour arriver sur ce fil de lame que les humoristes du coin appellent une arête et atteindre le rocher terminal qui s’embrume maintenant d’une nuée insistante et tenace.
Je ne connais rien du tout à la science des nuages, branche probable de celle des vents et des humeurs météorologiques mélangées, mais je comprends mal que le même nuage soit vu comme une vapeur lorsqu’il vogue dans le ciel, comme une traînée de brume lorsqu’il cajole le flanc d’une vallée, comme un plafond lorsqu’il ferme le couvercle sur toute la région, et seulement comme une nappe négligeable lorsqu’il nous tombe dessus au moment précis où nous aurions besoin de savoir où nous sommes. Je me fiche d’être pris dans un nimbus, un cumulotrucmus ou un cirronimbomachinus. Je veux voir le col et ne pas poser mon pied dans le vide d’une face lisse verticale de deux mille mètres de haut en comptant à partir du dernier bistrot. Je m’arrête donc sur le fil du col dans l’immobilité expectative d’un somnambule aveugle qui se réveille au bord d’un toit.

Le brouillard est d’une densité impressionnante. J’en ai pourtant traversé de toutes les couleurs et de toutes les opacités. Un jour il fallait skier en hurlant pour éviter les collisions avec des ectoplasmes dont on pouvait serrer la main à bras tendu sans jamais distinguer leur visage. Une autre fois la brume de mer avait déclenché les mugissements du phare bigouden et tellement envahi la côte qu’elle empêcha Paul de repérer l’entrée de la buvette. Un soir j’ai pénétré en vélo dans une cour de ferme et basculé sur le fumier, certain de suivre ponctuellement le bord de la route. J’ai offert un café à une jeunette, avenante compagne de télésiège qui, anorak retiré, s’est révélée être la mère d’un camionneur dans la cinquantaine. Riche de ces expériences, je me méfie désormais des visions embrumées.
Je suis attaché à une corde qui disparaît horizontalement dans le néant. J’entends une voix désincarnée et cependant rugueuse:
– Fais pas le con, c’est à droite !
On ne me précise pas à droite de quoi c’est, ni ce qui est à droite. Je ne fais pas le con. Je vais vers la droite, les yeux écarquillés, préparé à toutes les révélations. J’approche de ce qui se présente comme l’origine d’une cheminée assez large pour livrer passage à plusieurs véhicules sanitaires et si peu redressée qu’elle invite à l’escalade sans attendre.
J’attends pourtant, par pur esprit de contradiction et parce que la corde m’empêche d’avancer. Jean arrive. Piolets enfoncés à part, grappes sur le sac, le sac dans un coin, les gants dans la poche. Jean gravit les prises larges et confortables en parlant de vaches qui vont sûrement se gâter bientôt. Il disparaît dans les nuées. La corde se tend mollement et je suis, en direction des paroles qui tombent d’un ciel invisible et me prient de me gaffer d’une certaine sortie qui serait moche sauf si je viens par là. Comme je n’y vois rien je vais donc par là. Je trouve une large vire et Jean assis dessus qui assure autour d’un bec en me tournant le dos. Satisfait de mon arrivée pourtant prévisible, il se remet sur ses jambes sveltes et longe la vire, fasciné par une fissure dont les bords francs l’invitent à l’introduction préméditée de sa jambe droite et du bras homolatéral. Il m’invite fermement à m’intéresser au bec assureur que j’enlace volontiers d’une corde d’autant plus affectueuse que j’ai le sentiment que, si Jean tombe ici il ne restera en vol solitaire que très peu de temps.
Grimper dans le brouillard impénétrable présente l’avantage de diminuer fortement l’impression qu’on va forcément se casser la gueule sur ce truc insensé suspendu à des parois inqualifiables au-dessus d’un gaz à s’en révulser les tripes. L’image obnubilée tarit l’imagination.
La voix claironnante qui tombe du zénith constitue la preuve que je dois, à mon tour, me livrer à la fissure. J’y vais tranquillement, surpris une fois de plus par la franchise d’une escalade dans le granit où, selon la formule que je professe, de préférence au retour, elle est ou vraiment facile ou totalement impossible. Rien à voir avec nos habituels grattons calcaires.
La sortie ne m’offre justement pas le moindre gratton. C’est une dalle aussi lisse qu’un pierre tombale bien que, à cet endroit, la comparaison soit assez signifiante pour qu’on l’estime malencontreuse. Heureusement que la pierre s’avère pratiquement horizontale et qu’elle constitue le sommet de la chose.
Jean me fait remarquer que dans les récits de conquêtes alpines qu’il a pu consulter jusque là, le brouillard se déchire immanquablement lorsque les héros se dressent au sommet de l’aiguille jusqu’à présent si vierge et désormais si dépitée de ne l’être plus. Le soleil les inonde de sa gloire et auréole leurs chefs ébouriffés nimbés d’or pur. Pour l’instant les nôtres sont emmitouflés sous nos cagoules hermétiques dans des volutes de nuages ascendants, chargés d’humidité grisâtre et d’âpres senteurs de neiges imminentes. Nous devrons nous contenter de cette illumination différée, de cette consécration inaperçue. Notre hagiographie en prend un sale coup, mais qu’y faire?
La descente ne présente pas de difficultés insurmontables, si ce n’est que, ne voyant rien de notre sommet ni de la manière d’en descendre, nous somme obligés de lancer le rappel au petit bonheur la chance, en priant fermement qu’il aboutisse à peu près là où nous désirons aller. C’est ce qui se produit, par un de ces caprices de la nature qui nous expédie un petit coup de vent juste au moment où nous en avons besoin, pour éviter de nous perdre dans la face occidentale de l’aiguille, immensément haute, longue, inconnue, parfaitement incompatible avec nos capacités et notre petite corde de rien du tout, à peine assez longue pour regagner le col où sont déposés nos sacs orphelins.
En rattachant mes crampons à l’aide de ma bien-aimée longue lanière, pendant que Jean commence à pitater parce qu’il veut redescendre avant la fin du monde, j’émets quelques doutes sur l’identité exacte de notre sommet. N’aurions-nous pas, dans les niolles, confondu cette aiguille désirée avec quelque gendarme adjacent, quelque ressaut modéré, quelque adventice bitonniau anonyme ? L’avalanche d’arguments qui me tombent sur le bol, ponctués de remarques acerbes sur les origines douteuses de ma famille, les conditions de ma naissance et celles de mon éducation illusoire autant que fallacieuse, me persuadent à tel point que je serais prêt à jurer de bonne grâce, que nous revenons de tout ce qui se fait en forme d’aiguilles, des mers australes au pays des lapons en passant par ce col d’où un énergumène est en train de m’arracher à grands coups de corde, parce qu’il veut arriver en bas du glacier avant que les ponts ne ramollissent.
La descente se passerait de commentaires, si ce n’est ceux qu’entraînent les différents hurlements poussés alternativement par deux personnages enclins à disparaître, épisodiquement et jusqu’au ventre, en de petits trous sans fond dont il serait abusif de se demander s’ils en manquent vraiment. Celui qui assure ou qui s’y prépare intensément, les anneaux d’une main, le piolet de l’autre, jette un œil vite blasé sur le cul de jatte qui s’exaspère en gueulant à l’autre bout de la corde, tire un grand coup sur cette dernière et ressort l’enlisé en s’accrochant de toutes ses grappes pour s’empêcher de le suivre dans ses explorations glaciologiques. L’extraction terminée, la victime s’ébroue en gigotant un peu, porte quelque jugement sur une certaine merde de crevasse à la con et reprend sa marche cahotante en se promettant intimement de faire gaffe désormais, juste au moment où son compagnon disparaît à son tour sous ses yeux étonnés.
A plusieurs reprises nous somme obligés d’abandonner nos traces pour chercher un passage par où franchir les barres de séracs qui nous ont tellement intéressés à la montée. Il va de soi que, vus dans l’autre sens, les endroits où nous sommes passés prennent une physionomie toute différente de ce que nous avions vu auparavant. L’exercice est pimenté par l’évidence que, sans broches, nous ne pouvons pas poser de rappels, ce qui serait au demeurant excessif, puisque nous arrivons toujours à nous en sortir sans ça. Il n’est que la dernière barrière qui nous oppose une résistance si irritante que Jean décide de sauter, à l’encontre de ses principes qui tendent à éviter les brusqueries de cet ordre sur une surface dont on ne sait pas si elle tiendra le choc à la réception. Elle tient. Nous ne disparaissons dans les caves réfrigérées ni l’un, ni l’autre, ni les deux ensemble, ce qui aurait été bien dommage pour les lecteurs de cet ouvrage qui n’auraient jamais su ce qu’ils ont manqué.
Nous arrivons au refuge, traînant nos grolles dans la neige d’été, les grappes à la main, la corde négligemment passée sur l’épaule du meneur, les catâles à raz les socques.
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