… et à l’heure de votre mort

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

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Nous sommes retournés à notre arête nord, celle du chalet perché sur son éperon exposé à tous les vents, du surplomb à courte échelle obligatoire et à la cheminée au névé ichtyomorphe. Nous sommes quatre, Jean et son gros sac plein de cordes, Girard et son allure élastique de grimpeur de blocs bleausards, Maurice en invité de luxe qui vient des latitudes équatoriales, moi en dernier, assurant sans y croire cette équipe détrempée de zombies dégoulinant de partout.

Nous nous sommes levés avant l’aube grisâtre qui n’en finit pas de grisailler sous des nuages diaphanes d’un rose écœurant, nous sommes partis légers, laissant les sacs au chalet, sauf l’antre à bretelle dans laquelle Jean enfourne son rappel et diverses ficelles de calibres choisis, propres à nous assurer dans tous les sens et principalement de haut en bas. Il tient d’évidence à nous ramener vifs.

Nous avons gravi dans l’ombre suintante de la face obscure, une sorte de dévaloir à limaces que l’on appelle ici couloir. Nous sommes sortis sur l’arête aux gendarmes déchiquetés alignés comme des tessons sur le mur d’un jardin de chanoine. Nous avons traversé le long des dalles sèches jusqu’au couloir crépitant de caillasses miniatures. Nous avons traversé en vitesse prémonitoire jusque sous le surplomb prognathe que Jean a vaincu aisément grâce aux épaules musclées du parisien, désigné tacitement pour cette tâche avilissante bien qu’indispensable, puisque attaché en second dès l’attaque. Nous avons accédé à la brèche carrée en tirant sur la corde comme des sonneurs monastiques et cassé une petite croûte inquiète sous les premières gouttes de pluie. Nous avons remonté la cheminée de la face nord sous une averse abondante et couru jusqu’aux dalles du sommet, sans rien voir dans les brouillards tourmentés.

La descente s’est changée en démonstration de virtuosité collective. Le rappel sitôt récupéré volait de mains en mains, démêlé, lové, divisé en écheveaux bien égaux, mousquetonné avant d’être lancé gracieusement, une, deux, comme au cinéma. Pas un ordre, pas un cri. Jean, suffoqué d’admiration, voyait le matériel lui tomber dans les mains comme par magie télépathique et synchronisation quasiment chirurgicale. On se serait cru au cirque entre jongleurs et trapézistes volants.

Il est vrai que tout le monde est trempé jusqu’au slip et montre une hâte fébrile à regagner au plus vite un endroit assez protégé pour y tordre ses chaussettes. Je retiens, enfoncé dans les myrtilles et les rhodos changés en éponges, cette caravane de détrempés qui gesticulent dans la pente raide, sans souci des varosses qui fustigent ma braguette. Plus question d’itinéraire. Nous descendons tout droit et je me sens capable de retenir une locomotive, quitte à descendre toute la face sur les talons.

Nous ne nous décordons que sous l’auvent du chalet, incapables de desserrer les nœuds aussi fermes que celui d’un pendu obèse, obligés de nous gondoler en une danse du ventre grotesque, pour passer les boucles des hanches aux genoux à moins que ce ne soit par-dessus la tête. Nous avons l’air d’une cordée de phoques qui s’ébrouent en sortant d’une piscine, lorsqu’un cri de stupeur fige toute l’équipe :

– Y a un spectre !

Je vois effectivement quelque chose de mouvant s’avancer dans les rafales, silhouette imprécise d’un être squelettique, entièrement vêtu de noir, jambes cagneuses et, horreur, il a des ailes qui battent et qu’il remue en courant vers nous. Je me demande s’il a aussi des griffes et une queue fourchue. L’apparition s’approche et je vois ses élytres qui s’agitent ou s’effacent dans sa course démentielle. La chose arrive !

J’ai bien de la peine à reconnaître en cet être affreux un homme qui trottine, un vélo en travers de ses épaules décharnées. C’est sûrement une apparition. Le rationnel est si souvent ennemi de l’évidence. J’étais pourtant persuadé qu’il s’agissait du diable fameux qui hante les cols des sombres montagnes par les nuits de tempête.

L’homme s’explique dans l’ahurissement général. Il est cyclotouriste et pratique volontiers le cross. Parti au petit matin d’une vallée lointaine, il a franchi déjà trois cols et compte bien descendre par nos pistes caillouteuses jusqu’au prochain village que lui indique une carte routière détrempée plus délirante qu’optimiste. Les sentiers y sont représentés par un pointillé assez peu explicite pour qu’on les confonde avec une éventuelle intention de tracer, qui sait, dans bien longtemps, une route à mulets acrobates. L’homme est plein de confiance en son collant de gymnaste, sa casquette de sprinter, ses chaussures adaptées aux pédales et son beau vélo arachnoïde qu’il trimballe en travers de ses épaules osseuses depuis maintenant une longue journée de course cascadeuse qui l’enchante à tel point qu’il exulte :

– Vous savez, j’en ai fait des grands bouts en vélo !

Il nous quitte prestement, histoire de ne pas refroidir sa musculature émaciée, et dégringole en courant par le sentier à chèvres qui rebuterait une mule de contrebande poursuivie par un percepteur.

Étonnant personnage !

L’intermède terminé, la stupeur à peine dissipée, sous nos sacs vite imbibés, nous entamons la descente résignée sous une pluie de plus en plus battante, obstinée et sans espoir. Je pars le dernier, dans l’ignorance.

Je ne sais pas encore que cette troupe d’oblongues éponges à pattes qui s’étire devant moi est une troupe de cadavres prédestinés. Girard mourra très vite, à l’automne. Il se pendra dans une chambre d’hôtel crasseux, à l’aide de la corde de rappel qu’il m’empruntera pour une escalade définitive. Maurice suivra bientôt par méningite herpétique foudroyante ou quelque saloperie du même genre. Jean résistera beaucoup plus longtemps, mais c’est une autre histoire qu’il achèvera, broyé dans sa voiture légère par la camionnette d’un ivrogne.

Je ne sais pas encore, non plus, que notre compagnon d’un jour, le champion du monde, laissera bientôt sa courte vie sous une avalanche tombée de ses montagnes natales.

Photo de l’auteur

Décidément, notre coureur de pluie était bien le diable ou quelque démon annonciateur. Nous aurions bien fait de nous méfier davantage de ce cycliste prémonitoire.

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