La cantine à nion sin

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

***

Il pleut. Ce n’est pas étonnant. Nous sommes en plein redoux de Noël, cette triste période qui va du commencement du mauvais temps à la fin de la monstre cousse. Elle commence après les promesses automnales d’un hiver précoce que tout le monde attend plein de bonne neige durable et fidèle. On prépare joyeusement le matériel, on fait des achats pour remplacer ce qui défaille ou compléter ce qui manque et, bourse déliée passablement aplatie, on constate, atterré, que le thermomètre remonte et que son compère baromètre s’effondre. Seuls les esprits indécrottablement sereins se disent que c’est la même chose toutes les années et qu’il vaut mieux ne pas s’emballer ni se désespérer pour des fluctuations si prévisibles. Il est préférable de faire, comme on dit, contre mauvaise pluie bon pépin et patienter quand on ne peut pas faire autrement.

En ce moment je préférerais ne rien faire du tout. Je parcours les ruelles du village en rasant les murs pour profiter au maximum de l’abri relatif des avant-toits étalés en évitant les gouttières et collecteurs de cataractes des si poétiquement nommées eaux pluviales. Comme ils se trouvent classiquement situés à l’angle des mêmes avant-toits, le passage d’une maison à l’autre présente une rincée supplémentaire qui s’ajoute à la difficulté, inévitable, d’avoir à courir sous la douche pour traverser la rue.

Je suis à la recherche d’une boulangerie. On ne saurait croire le nombre extensible de commerces variés que l’on rencontre dans une station touristique normalement organisée, à l’exception toutefois d’une bête boulangerie. Ce phénomène de disparition sélective se modifie brutalement lorsque c’est une pharmacie que l’on cherche. On ne trouve alors que des boulangeries. J’ai rencontré plusieurs pharmacies lorsque je tombe enfin sur une boulangerie très dissimulée qui, malgré les efforts considérables de l’artisan timide, ne parvient pas à m’échapper. J’achète.

De son côté Jean est parti en quête d’un renseignement d’une importance telle qu’il accepte d’y consacrer les quelques minutes que lui accorde son impatience congénitale à se plonger dans la pluie et le froid, si possible la neige et le brouillard impénétrable, afin de profiter des plus sales conditions qui se puissent imaginer en montagne. Il veut savoir si la cantine sera ouverte ce soir.

Autant chercher des nouvelles de la pêche au poulpe dans les îles canaques. Personne ne sait rien. Les plus diserts et les plus pertinents nous conseillent de demander. Nul ne dit où, ni à qui. Dans ces conditions dubitatives nous prenons la route pour deux kilomètres de marche à pieds mouillés sur une ligne droite goudronnée qui ne constituent pas véritablement un parcours attrayant.

La vallée est irrémédiablement bouchée par un plafond de nuages si dense et si bas qu’il s’étale, sans une brèche, des premiers sapins du versant de l’ombre aux plus proches chalets de celui du soleil. Y aurait-il donc quelquefois du soleil dans cette vallée pleureuse ?

La pluie est puissante, régulière, obstinée, sans espoir, sans rémission, sans faille. Sous le pont de fer le torrent enfle et gronde de toutes les eaux de la terre sous les rafales de celles du ciel. Nous sommes déjà trempés avant d’avoir approché des dernières granges du dernier hameau perdu et nous ne savons toujours pas si la cantine sera ouverte.

Je me suis réfugié sous l’auvent d’une remise à bois, assis sur la souche tailladée qui sert de plot, mes skis tout propres contre la porte ouverte, mon sac humide sur le sol de sciure fraîche et d’éclats débités. J’attends Jean qui est parti à la recherche d’un éventuel tenancier d’une supposée cantine qui serait assurément ouverte, à moins qu’elle ne soit fermée. Dans cette incertitude, je me propose, sans m’en persuader, d’avancer l’hypothèse d’un retour au village à la recherche d’une piaule et d’un troquet pour manger au sec et au chaud, activité raisonnable à laquelle semble se consacrer l’ensemble des êtres vivants de cette heureuse contrée, à l’exception de Jean bien sûr. Il arrive, tout guilleret, baladin, aux cris de « j’ai la clé, j’ai la clé »!

Nous chargeons donc sur notre dos et nos épaules sommairement ébrouées, skis, bâtons, sac et tout ce que le langage ordinaire désigne sous le terme évocateur de « tout le bordel ». Nous montons en diagonale à travers champs, si l’on peut toutefois nommer ainsi ces sortes d’éponges imbibées, de la couleurs terne des herbes encore éteintes sous les dernières gelées, rayées de ruisselets boueux et de coulées terreuses le long des talus pelés.

Nous traversons longuement un bois de jeunes sapins espiègles dont les branches gorgées se délestent joyeusement sur nos têtes. Nous en sortons par une tranchée sombre qui débouche sur un plateau accueillant, orné de deux granges bancales aux toits percés qui nous invitent à profiter d’un abri relatif et parfaitement inefficace avant d’attaquer la véritable montée vers l’imprécise cantine.

– Si on s’arrête, on va chopper la crève.

C’est la première parole intelligente que j’entends depuis un bon moment, d’autant plus que nous n’avons rien prononcé d’audible depuis bientôt une heure, à l’exception de jurons innommables lorsque l’eau froide nous coule dans le cou. La remarque est de bon sens mais superflue. Ces choses là se sentent et les commentaires les mieux documentés ne font qu’accentuer l’impression animale de s’être fourré dans une situation grotesque.

Les premiers gros flocons, énormes, qui fondent immédiatement sur nos manches, viennent à point pour achever l’impression de confort émouvant qui se dégage de cette toiture aux tavaillons volages. Encore une impression fugitive puisque nous repartons sous l’étonnant mélange de pluie acharnée et de neige pesante qui nous incite à remuer beaucoup pour ne pas cailler complètement. Il nous faut donc monter ces pentes bosselées puisque nous sommes assez cons pour être venus pour ça.

Dans toutes les montagnes du monde on rencontre des éboulements anciens, glissements de terrains meubles ou gluants, avalanches de terres ou de roches mêlées, déluges oubliés ou gravés en mémoire collective, œuvres méchantes de démons ancestraux ou vengeances de saints offusqués, à moins que ce ne soient exorcistes encensés lorsque personne n’a été enseveli dessous à part d’affreux pécheurs, diaboliques dévoyés, sodomites pédophiles ou même, horribile dictu, anticléricaux. Dans ces cas édifiants on a planté une croix désormais pourrissante. Dans les cas contraires on en a érigé une autre, tout aussi délabrée. Les occasions de sacraliser et de quêter pour çà, ne sont pas si nombreuses. Il m’arrive, en passant, de saluer d’une pensée amicale ces marques naïves de la foi des hommes, quant à Jean, il est tellement agnostique qu’il n’est même pas athée.

En attendant, fort de ces réflexions roboratives, j’achève de tendre mes peluches pendant que Jean tire sur les siennes avec des soupirs d’agacement contenu. J’ai adopté un système bien plus rapide que le sien, par barrettes à glissières et plaquettes femelles, qui permet en outre d’enlever les peaux sans déchausser. On n’arrête pas le progrès.

J’ai connu, dans mon enfance, les skis à voussure longitudinale, les fixations latérales, les spatules à bout carré dites « à moustaches », les skis plats sans carres, les fixations diagonales à câble sur excentrique, les bâtons en noisetier, les rondelles en osier puis en aluminium et cuir chromé, les cannes en bambou puis en acier cassant. Nous skions désormais sur carres vissées, aidés de bâtons en Duralumin à poignées de caoutchouc moulé. Un vrai plaisir pour technologues avancés. Nous avons adopté la longue lanière qui passe dans une mortaise, juste sous le pied, et nous attache aussi fermement qu’aux temps heureux où mon père dévalait les talus de son enfance sur des skis équipés de socques clouées à même la planche. Il parait que déchausser était si difficile en cas de gel intense, qu’il devait entrer avec jusqu’au fourneau de la cuisine pour se dégeler devant l’étuve à bois avant de se délacer. Tout le monde a hurlé à la fracture immédiate dès que nous avons raboté nos vieux skis pour les aplanir, lorsque nous les avons percés d’une mortaise transversale, lorsque nous y avons vissé des carres assemblées.

Sourds à ces prophètes, nous sommes là, sous la neige serrée, à tirer notre trace dans une couche qui augmente à vue d’œil, expression ridicule lorsqu’elle s’applique à des gens qui sont aveuglés sous des lunettes embuées et que le crépuscule prématuré tombe lentement sur un paysage dont nous ne voyons rien à plus de dix mètres.

Jean me suit fidèlement sur la trace que j’improvise entre les grosses bosses de cette pente tourmentée. J’approche de la base de ce que les habitués appellent ici le mur, qui n’est à vrai dire qu’une très forte pente, origine évidente du lent affaissement qui a façonné la montagne. La forêt d’épicéas tenaces avait recouvert tous ces reliefs depuis belle lurette. On a pratiqué une large coupe sur toute la hauteur, dégageant ainsi cette piste diablement raide, pas du tout déssouchée. Le résultat est une réputation de terreur, fortement exagérée mais attachée à cet endroit plein de grattons énormes dès qu’on y dérape quelque peu, de trous dissimulés, de traîtres petites bosses enchevêtrées, et bien entendu, de plaques de glace noire à la sortie des virages serrés et sur les flancs des traversées en chemins creux. Dire que le ski y est agréable serait provocateur mais, avec une bonne connaissance de l’endroit et de la manière de l’apprivoiser, on arrive à passer avec une élégance mesurée et des fesses à peu près intactes.

A la montée c’est beaucoup plus évident. Une traversée ascendante à droite, une conversion au raz des sapins, une traversée ascendante à gauche, une autre conversion au raz des autres sapins, une traversée très ascendante pour déboucher exactement là où la pente s’arrondit en une gentille clairière naturelle. Plus haut, d’arbres il n’y a plus. Les conversions sont délicates dans cette neige lourde de plus en plus profonde et la pente m’oblige à poser le ski amont si haut que je me trouve en équilibre sur une seule jambe tout le temps que le ski aval fait le grand tour, sa spatule à la hauteur de ma tête. J’en connais quelques-uns qui se sont retrouvés sur le cul, quatre mètres plus bas, tête plantée et sac par-dessus, position d’autant plus humiliante qu’elle fait perdre en dénivellation ce qu’on a eu tant de mal à gagner. Les bâtons ne servent qu’à s’étremaler davantage. Il faut pivoter amplement et se rétablir immédiatement sur la nouvelle trace. Je fais ça très bien vers la gauche. Vers la droite j’aime moins. A chacun son style. Pour les virages c’est l’inverse. A chacun son tropisme. On ne peut trouver partout des pistes hélicoïdales autour d’une montagne conique pour descendeurs dextrogyres, leurs confrères lévogyres allant skier celle d’en face. Heureusement, la godille dont on commence à parler un peu partout, vient unifier tout ça en renvoyant se recycler les amateurs de virages fermés, lorsqu’il est possible de faire autrement, ce dont je doute fortement sur cette saloperie de pente qui n’en finit pas.

Je sors sur la croupe et Jean me rejoint que je vois à peine à travers un brouillard dense qui vient se mêler à la neige serrée pour nous enfermer complètement. Nous savons où nous sommes mais nous n’y voyons exactement plus rien.

– Faut suivre la crête !

– Tout droit, t’es sûr ?

– Ouais, j’arrive.

Je suis bien content. Ce sacré mur m’a coupé les pattes et je commence à avoir des sensations visuelles bizarres dans le brouillard. La neige m’arrive par la droite et j’ai l’impression que c’est moi qui dérive. Je me sens voler vers les rafales silencieuses dans cette nauséeuse illusion bien connue du train d’à côté qui démarre.

J’ai devant moi une silhouette grisâtre qui se balance en rythme d’un pied sur l’autre, pendule hypnotique qui s’éloigne, s’éloigne…

Dessin de l’auteur 1945

J’accélère pour ne pas être distancé. Je vois Jean tout petit mais curieusement proche, un gnome haut de trente centimètres qui s’agite dans un voile imprécis. J’ai à peine le temps de glisser deux grands pas allongés que mes spatules viennent heurter ses talons. C’est incroyable. Je suis sur lui et il est toujours plus minuscule à côté d’un sapin nain haut comme trois pommes.

Tout à coup le nain se déploie de toute sa taille normale, le bras tendu vers une ombre massive dans l’obscurité grise. J’imagine qu’il a vu quelque chose d’improbable, un ours ou une jolie fille. Il clame des « la cantine, la cantine » dans une excitation vocale qui colle mal avec son aspect de monolithe tout blanc. Le temps que je comprenne, il est déjà descendu vers ce qui ressemble à un mur de planches ajustées, orné d’un relief rectangulaire qui ferait penser à une porte, si close qu’elle parait factice.

Je m’approche pour vérifier la vision réconfortante. Il y a bien ici un bâtiment, des volets parfaitement étanches sur ce qui ne peut être qu’une porte, étant donné son aspect et ses dimensions, mais pas le moindre signe d’une présence humaine ni dedans ni évidemment dehors. Pas de lumière non plus. Il neige de plus en plus fort mais c’est probablement une impression devant la certitude que nous somme seuls au pied de l’obstacle d’une menuiserie impénétrable. Mais qu’importe. On s’en fout on a la clé.

Jean essaie de trouver la serrure mais il n’y voit goutte et commence à émettre des bruits grinçants qui laissent supposer qu’il réclame une allumette. J’en ai toujours une boite dans la poche ventrale de ma cagoule, soigneusement protégées dans un préservatif plusieurs fois vrillé et retourné sur lui-même, ce qui est une excellente façon de la protéger des intempéries. Le modèle lubrifié ne vaut évidemment rien. Je brique, elle s’éteint. Je remets çà, elle s’éteint. Va falloir employer la méthode qui permet d’échapper aux caprices des courants d’air. Je sors une cigarette. Je l’allume, bien planqué entre deux chapeaux rapprochés. Le nez contre la porte à la hauteur probable d’une fermeture ordinaire, je tire sur la cigarette dont l’incandescence est suffisante dans tout ce noir, pour me montrer une belle plaquette de métal munie d’un beau trou. De serrure apparemment.

Jean veut engager sa clé. Elle s’y refuse absolument. Conclusion immédiate: si c’est la bonne clé ce n’est pas la bonne porte ou, inversement, si c’est la bonne porte ce n’est pas la bonne clé.

Jean se retourne:

– Bouge pas. Je fais le tour.

Je ne bouge pas. Je fume tranquillement ma cigarette dépitée. Je suis seul sous la neige furieuse, devant une porte infranchissable et j’ai l’impression que Jean est parti pour toujours dans ce royaume des ombres blafardes où nous avons sûrement pénétré sans nous en rendre compte. Je jette tout de suite ma cigarette réduite à l’état d’éponge délabrée malgré le soin que j’ai pris de fumer en la dissimulant sous mes doigts recourbés, à la manière des bagnards.

Jean surgit derrière moi. Sans voir sa tronche je devine qu’elle est plutôt allongée dans le sens du tragique.

– Tout bouclé partout, terrasse barricadée. Bonté !

Les pires hurlements de désespoir, les plus horribles blasphèmes internationaux, les gesticulations démentielles, rien ne peut égaler, chez Jean, ce simple petit mot qu’il réserve pour les situations d’urgence extrême et qui déclenche dans son entourage un réflexe de fuite immédiate hors de portée des coups de tout ce qui lui tombe sous la main dans ces crises explosives. Une fois nous nous sommes battus à grands coups de skis, comme de furieux chevaliers tournoyant leur épée à deux mains. Assez souvent il m’a lancé des pierres, une chaussure, des boites de pâté de foie, un marteau à pitonner. C’est sa manière. Chaque fois les hostilités ont été précédées du fameux « bonté ! ». Il suffit de la connaître pour éviter les suites fâcheuses et il est très préférable de fermer sa gueule.

J’attends que Jean retombe sur terre dans un silence d’autant plus méritoire que je ne suis pas non plus du genre à me laisser emmerder impunément.

Cette fois-ci il ne s’agit que d’une disparition soudaine dans les rafales, aux cris indistincts de « quesse chuis con, bonté quesse chuis con ! « . Je suis très étonné d’une telle clairvoyance mais, dans ces circonstances, l’aveu est acceptable. Je prends la trace, d’autant plus spontanément que je n’ai pas l’intention de rester tout seul devant cette satanée porte close pendant que mon copain fuit dans la nuit vers je ne sais quel tragique destin si vigoureusement illustré. Je le rattrape au moment où, planté devant une sorte de façade, il se met à fouiller frénétiquement ses poches à la recherche de la clé magique cause de tous nos tourments.

La façade en question est un mur de pierres maçonnées munie d’une porte et d’une fenêtre accolées. Entre la neige du sol dans laquelle nous pitatons fermement et celle du toit, si abondante qu’elle rejoint la pente qui nous domine, il n’y a pas deux mètres. Le bâtiment est pratiquement recouvert. La fenêtre est évidemment close. Les volets sont attachés à l’aide d’un gros fil de fer tordu. La porte, fermée par loquet, s’ouvre aimablement lorsque j’appuie du pouce dans le geste machinal mais déterminé de celui qui refuse de coucher dehors. Jean reste stupide, la clé à la main, vaincu par l’exigence dont a si bien parlé le poète. Elle était donc ouverte.

L’intérieur est sombre comme un four. Comme un four, il s’illumine à l’aide d’une seule allumette qui me révèle brièvement une table à béquille fixée au mur, un fourneau, des poutres et plus rien. Nouvelle allumette. J’aperçois une étagère et, dessus, une bougie collée dans un verre poussiéreux d’origine moutarde. C’est suffisant pour apporter la lumière et l’illumination intérieure que tant de mystiques ont poursuivie en vain.

Dessin de l’auteur 1945

Les skis resteront à l’extérieur, au frais contre le mur. Les peluches pendouillent aux gros clous qui hérissent les poutres. On fait beaucoup sécher ici. Jean gratouille vigoureusement les cendres fossiles dans le petit fourneau à trois trous, exemplaire traditionnel sorti des fonderies de par là-bas travers, juché sur ses trois pieds à griffes de je ne sais quelle bête vosgienne. J’explore la caisse à bois qui s’avère bien garnie de sapin odorant fendu petit et de bûches de fayard sciées court. Il y a même des casseroles sur l’étagère et une sorte de cuvette cabossée qui sera idéale pour faire fondre de la neige. Le luxe est impressionnant. On est civilisé, que diable !

Dès que le feu pétille et que les flammes illuminent toute la baraque à travers les joints approximatifs des cercles disloqués, dès que le tuyau qui débouche sous l’avant-toit commence à rayonner d’une douce chaleur rustique, nous pensons à nous transformer en autre chose que des bonshommes de neige. Les cagoules sont mises à sécher à côté des peluches, pas trop près du fourneau qui ronfle vigoureusement. Nous desserrons les chaussures et Jean s’emploie à balayer le dessus de la table à l’aide d’une espèce de fagot de brindilles qu’il a déniché dans un angle sombre d’où il rapporte triomphalement deux tabourets. Ils sont bancals mais, sur le sol dallé de lapiaz grossières, le détail est futile.

Il est fini le temps des restrictions. Nous avons emporté des vivres de course et, au diable l’avarice, nous en mangerons ce soir. Il y a même une boite de sardines et les fameux biscuits sablés de Madame mère à Jean. J’ai une gourde de ce rouge qui supporte à peu près l’aluminium. Le pain de la boulangerie occulte est encore tout frais. Le fromage n’est pas mal non plus.

Chez nous le seul fromage digne du nom est le gruyère. Tout le reste, à l’exception du seul reblochon, c’est de la tomme. Il nous arrive de faire la fondue, cette forme de collectif sérieusement sélectionné, non sans snobisme vernaculaire, bien qu’elle nous vienne d’ailleurs, un peu comme le tarot.

Je fume enfin une cigarette sèche, sans pléonasme.

Dessin de l’auteur 1945

Le fond de la pièce, si l’on peut dire à propos de cet antre à montagnards rupestres, est occupé par un bat-flanc surélevé, garni de paillasses estampées et muni d’une échelle de perroquet nyctalope. L’obscurité bienvenue nous empêche d’en examiner la couleur et le degré de crasse autochtone. Pas de couvertures. On se protège très suffisamment en se recouvrant de plusieurs paillasses disposées sur le dessus et sur les côtés autant que par-dessous, bien sûr. Il suffit de n’être que deux dans un cangrain prévu pour une douzaine. C’est ainsi que nous nous endormons suavement en contemplant les lueurs dansantes que jettent les flammes vers les poutres grossières, dans l’émanation familière des godasses qui sèchent, pas trop près du fourneau assagi.

Nous sommes seuls dans la montagne, ensevelis sous une couche de neige qui doit bien mesurer pas loin d’un bon mètre, à quelques heures de marche du premier crétin accessible, bien au chaud, bien au sec, hors du temps, sauf évidemment du mauvais temps. Pour l’instant on s’en fout.

Je me réveille au petit matin, obsédé par une question muette, d’autant plus que les cogitations explicites ne sont pas ma spécialité au saut du lit. Je m’étire un peu sous l’amoncellement de paillasses et je jette un coup d’œil inquiet. La porte et la fenêtre sont magnifiquement dessinées, tracé filiforme de lumière intense sur le fond noir de la muraille. Pas de doute, il fait beau. C’est tellement inattendu après la cochonnerie de tempête d’hier soir que je suis debout, plongé dans mes godasses, en train de ferrailler la porte avant même que Jean se rende compte de l’incroyable.

– T’as vu ce temps ?

– Qu’esse ya ?

– Y a l’soleil pardi.

– Ben alors !

La porte s’ouvre sur un paysage de cinéma. Tous les sommets du massif et tous ceux, lointains, qu’on peut apercevoir d’ici, sont absolument éclatants de lumière, enneigés comme des six mille himalayens, pas un rocher visible, pas un nuage, les parois les plus raides plâtrées comme des faces glaciaires. Tous ces sommets alignés, ces plans détachés, ces chaînes superposées se découpent sur le ciel d’un bleu profond presque excessif. Nous restons un long moment, stupéfaits par la révélation, à clignoter des paupières à ce spectacle exceptionnel.

– Ben vingt dieux, tu parles d’un paquet !

Jean vient d’estimer au pif l’énorme masse qui est tombée cette nuit et notre situation d’ensevelis, isolés sur cette crête qui semble flotter sur la mer de blanc étincelant.

– Vise là-haut.

Le long sommet qui nous domine et qui barre complètement l’horizon du côté du sud depuis les forêts profondes de la vallée jusqu’à la petite croix du sommet principal, est une masse immaculée, imposante, magnifique, ourlée de grosses corniches projetées vers les pentes soyeuses déjà caressées de mignonnes coulées. Vers le passage étroit, à la corne d’un petit sommet accessoire que nous devrions traverser pour continuer par les larges pentes, quelques plaques sont parties, formant de jolis festons qui ne demandent qu’à s’envoler en gros nuages florissants se bousculant en bondissant dans les combes et en balayant les versants ravagés.

– C’est un truc à recevoir toute la montagne sur la gueule.

– C’est chouette, mais y a rien qui tient.

– Tu penses, une épaisseur pareille.

Le sort en est jeté. La décision est prise. César et le Rubicon. Bonaparte et le pont du chépaquoi. La charge héroïque. Jean et moi.

Je vais préparer du chocolat chaud. J’ai apporté des croissants et des brioches.

– A tabe, s’pèce de feignant !

La descente est une merveille.

Nous avons replié la béquille et dressé la table contre le mur, entassé les paillasses dans leur coin, posé la bougie dans son verre crasseux en évidence sur l’étagère, étouffé le feu sous deux grosses poignées de neige, refermé la caisse à bois, tiré soigneusement la porte derrière nous et fourré les peluches sèches au fond du sac.

Nous traçons de petits virages courts sur le sommet arrondi de la large crête. Dans une neige légère et facile, chacun fait sa trace, lentement, moi surtout qui, il y a à peine cinq mois, descendais en huit heures un long versant de caillasses et de ravines échancrées, à cloche pied, à l’aide de deux piolets transformés en béquilles, suite à l’examen sommaire de mon tibia en tire-bouchon et de mon péroné ectopique qui sortait un vilain bout de nez sanglant par un gros trou de ma chaussette.

Dessin de l’auteur 1945

Sur les plus hauts sommets, la bise projette de fines aigrettes qui se déploient dans le soleil. Dans le silence absolu de la montagne solitaire on n’entend que le chuintement des skis invisibles sous la surface qu’ils effondrent de loin en loin sous de légers dérapages.

Nous vivons un de ces instants si rares de ski parfait sur une neige de légende, sous un ciel d’une pureté candide, dans un paysage magnifique. Quelques minutes d’absolution.

Dès que la pente s’accentue, Jean se laisse aller dans une série de longs virages bien dessinés, bien propres, bien enchaînés, une démonstration de beauté inutile et éphémère, juste pour le geste et la joie.

Je suis continuellement étonné par les extraordinaires capacités d’apprentissage de cet animal. Il regarde, apprend, essaye, réussit, comprend. Il perfectionne ensuite, tout seul dans son coin, avec un acharnement à bien faire qui relève de la manie obsessionnelle, dans une espèce de rage joyeuse à s’améliorer encore. Je ne sais pas s’il est partout aussi décidé que sur ses skis mais j’ai pu voir qu’en escalade il s’y prend de la même façon. Il examine, juge, attaque posément et passe. S’il ne passe pas, il recommence, modifie le mouvement, suggère un nouvel équilibre et passe. S’il ne passe pas, il recommence calmement, avec juste une pointe d’agacement et passe.

A skis, en une ou deux saisons, il a fait des progrès incroyables, partant de zéro, évitant systématiquement les déplorables défauts qui ruinent la plupart des débutants ordinaires, à commencer par le paralysant chasse-neige, cette impasse sans retour pour tant d’irrémédiables luges à foin. Sa progression a été tellement propulsée par ce parti-pris de skier bien immédiatement, sans s’égarer dans des attitudes rétrogrades, que je ne me souviens pas l’avoir vu débuter mal en quoi que ce soit. On dirait qu’il maîtrise avant d’avoir essayé. Je ne connais personne d’aussi habile à observer complètement avant de reproduire exactement.

Dieu sait si l’enseignement officiel du ski ensevelit le malheureux qui s’y consacre, particulièrement le bénévole, sous une avalanche de « j’peux pas, j’ose pas, j’vais tomber, t’es marrant toi, c’est pas ma faute, j’y peux rien, qu’esse tu veux qu’j’y fasse, tu m’emmerdes, j’y arrive pas », et autres litanies inextinguibles. On dirait que ces gens viennent au ski uniquement pour se persuader qu’ils sont des incapables définitifs, condamnés à vie au ridicule, éternelles badernes vouées à skier comme des pinces et à accumuler des montagnes d’objections afin de s’en persuader chaque jour davantage. Le plus navrant est qu’ils y parviennent admirablement.

Bien sûr, dans le cas de Jean, la fréquentation de bons skieurs lui a permis de franchir rapidement les étapes détestables des méthodes classiques. Skis parallèles et pieds serrés dès ses premières glissades, dérapage contrôlé et reprises de carres pour se freiner, virage amont pour s’arrêter en fin de traversée, il ne lui restait qu’à tourner à l’aval pour se montrer fin prêt à nous suivre partout. Avec mon avance de presque dix saisons, au moment où nous nous sommes rencontrés, bien que je n’aie pas grand chose à lui apprendre, il me fallait quand même lui enseigner cela. J’ai trouvé la combine en le faisant tourner à l’amont autour d’une grosse bosse de telle manière qu’il se trouvait dérapant vers l’aval à la sortie du virage. A la suite d’une matinée de répétition fastidieuse, choisissant progressivement des bosses de plus en plus petites, il se mit à tourner à l’aval autour de tout ce qui ressemblait à un relief. Restait à lui montrer la prise de carres sèche et impulsive qui permet de déclencher. Ce fut l’affaire de l’après-midi. Le soir il tournait à l’aval avec ou sans bosses. Le reste s’inscrit dans ce qu’on nomme la continuité, à savoir quelques centaines ou quelques milliers de virages dans toutes les situations imaginables, y compris pour fignoler, les virages à contre-pentes d’un bord à l’autre des couloirs qui sont le fin du fin de la chose puisqu’ils consistent à tourner en montant pour mieux descendre. Bien entend, à cette époque, il passait plus de temps à plat ventre que sur les skis mais ça n’a pas duré. Il a vite été capable de suivre, avant de passer devant tout le monde avec beaucoup d’élégance et d’efficacité.

La chute en avant est celle des bons skieurs, attaquants rapides. Les patates tombent sur le cul et se servent de leurs fesses comme ancre dérapante dès qu’ils dépassent la vitesse d’un escargot malade. Quant aux malheureux gamins auxquels on impose cet affreux exercice qui oblige à skier aussi écarté que le leur permettent leurs petites jambes, les chevilles tordues vers l’intérieur et le buste cassé en avant jusqu’à renifler la piste, je les abandonne à ces jardins de neige dont les monitrices sont tout de même bien agréables à regarder.

Pour l’instant, bien loin de ces considérations pédagogiques, nous somme stoppés sur la première bosse qui précède le fameux mur. Notre virage sec déclenche une brève coulée qui dévale en boulettes agiles sans intention de s’étaler. Pas d’avalanche, même toute petite.

Dans la profonde la méthode est évidente. Un coup à gauche, tout de suite un coup à droite, tout de suite un coup à gauche, comme çà jusqu’au pied de la pente raide où un arrêt bien enfoncé permet de contempler le copain qui se dépatouille dans ses virages enchaînés, ses trous et ses bosses. Pas toujours joli joli mais efficace. Après tout nous sommes venus pour ça.

En cet endroit, sommet d’un mur d’où, lorsqu’on est arrêté, on ne voit que la partie basse de la piste, j’ai assisté au passage étonnamment rapide d’une certaine Liliane dont les progrès techniques s’étaient limités à la bonne manière de porter les skis sur l’épaule. Fonçant droit dans cette pente excessive, elle disparut à ma vue pendant quelques secondes d’angoisse. Je commençais à hurler à la mort lorsqu’elle surgit, minuscule, tout en bas, courant à grandes enjambées affolées, pour échapper à ses planches qui la poursuivaient en bondissant.

Sous le mur, dans la zone des larges bosses la neige devient mate. La perte d’altitude commence à faire des siennes. Le soleil fait le reste. Le ski est moins agréable mais nous appliquons la vieille méthode qui consiste à jouer avec le terrain pour passer sans trop provoquer cette lourde épaisseur peu maniable qui glisse moins et réduit passablement la vitesse.

Ce genre d’adaptation spontanée est immédiate. On arrive à l’anticiper rien qu’en voyant l’aspect de la surface en même temps qu’on l’aborde. On appelle ça l’expérience. C’est le stade immédiatement supérieur au pifomètre. Si elle manque, on se casse la figure ou alors on passe à l’aide d’une gymnastique peu recommandable lorsqu’on se promène à quelques heures du plus proche être humain qui ne serait d’ailleurs d’aucun secours. Comme partout, la technique est la meilleure assurance. Je me souviens avoir vu un skieur tout à fait honorable se tirer d’un mauvais pas en empoignant à pleines mains la branche basse d’un pommier providentiel, tourner en l’air et retomber sur ses skis dans l’autre sens, histoire de s’épargner un virage improbable dans une espèce de soupe compacte d’une texture assez proche de celle du béton.

Nous n’en sommes pas là, d’autant moins que nous approchons rapidement du moment où la neige, toute fraîche qu’elle soit, commence à devenir une supposition optimiste sur fond d’herbe molle, quand ce n’est pas sur taupinières inconvenantes. Encore quelques tentatives d’acharnement à skier quand même sur le flanc d’un talus boueux et Jean déclare qu’y en a marre.

L’évidence l’emporte malgré les désirs ardents qui nous font parfois risquer la casse à force de repousser la marche à pied dans des circonstances où elle est particulièrement odieuse. J’ai vu, un soir, Jean terminer une descente par un beau virage sur un tapis d’aiguilles de pin, à trente mètres de la dernière langue suintante du dernier névé. Une autre fois, nous avons rechaussé pour profiter du flanc d’un talus enneigé, dans un bois de fayards où fleurissaient déjà les primevères. Il faut dire que pitater la mousse humide et les herbes spongieuses avec des chaussures de ski et cavaler à travers les champs de patates de l’automne dernier avec des skis qui rebondissent sur les épaules, sont des exercices sans rapport avec l’élégance raffinée du puriste, descendeur ailé ou slalomeur chorégraphique. Ces terminaisons bucoliques, plutôt rustiques, pour ne pas dire franchement glaiseuses, sont à laisser aux ramasseurs de champignons et ne sauraient ajouter à notre grâce naturelle.

Pour l’instant elle est assez dissimulée et nous ne retrouvons une allure un peu plus classique que lorsque nous franchissons le fossé d’un chemin à charrettes apparemment tracé à des fins agricoles.

Je retrouve avec plaisir le spectacle familier de la remise à bois qui m’abrita hier, dans des circonstances beaucoup moins ensoleillées. J’en profite pour inciter Jean à se mettre derechef à la recherche du propriétaire de la clé mystérieuse et à lui exprimer notre vive reconnaissance pour sa brillante collaboration à notre hébergement nocturne.

Il fait probablement partie de cette catégorie d’individus, supposés gardiens, qui n’ouvrent leurs refuges que lorsque trente personnes au moins tambourinent à leur porte, qui les referment en hâte dès que la montagne cesse de ressembler à une émeute aux foules déchaînées, et ne sauraient imaginer que là-haut, moins on est nombreux, plus c’est agréable. J’ajouterais timidement que moins c’est rentable, plus on s’y sent bien. Les quelques conformistes qui laissent ouvert un antre obscur, humide et répugnant, sous l’euphémisme de « refuge d’hiver », cèdent à une impulsion humanitaire presque sanctifiable, sauf dans les cas fréquents où ils choisissent pour en tenir lieu le boîton à poubelles. Je dois ajouter à leur décharge, puisque c’est bien le mot, que certains utilisateurs se conduisent d’une manière assez désinvolte pour justifier cette culpédothérapie au long cours et que les déprédations qu’ils multiplient, dans le style de plusieurs soldatesques dont l’histoire a gardé les stigmates, justifient de transformer le refuge en blockhaus dès les premières neigettes sommitales.

Jean revient bredouille. Pas de tôlier, pas de traces audibles ni autrement sensibles. La clé est jetée dans la boite aux lettres et nous fuyons ce lieu déserté des hommes pour affronter la traversée de la plaine affalée sous un soleil si bas qu’il faudrait se baisser pour passer dessous.

Le tram d’avant est parti. Celui d’après partira plus tard. Cette logique indiscutable émane d’un chef de gare qui remise nos skis dans un dépôt à bagages extrêmement vide et parfaitement crasseux. Il nous reste à traîner nos grolles jusqu’au lointain bistrot d’en face pour nous remplir d’une énorme omelette au lard, suivie d’une tomme d’anthologie, accompagnée d’un petit rouge anonyme. Il faut bien marquer le passage de si rares touristes en laissant quelques sous en ces lieux si bien disposés à leur égard.

– Grouille toi, y’a l’tram !

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