Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.
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Nous suivons lentement un étroit sentier qui monte en diagonale au flanc d’une immense moraine. Il fait trop chaud. Mon sac est léger. Mes skis sont lourds. J’ai soif. Jean va devant. La pente de la moraine est si rapide que des cailloux tombent continuellement, les petits souvent, les moyens de temps à autre et les gros presque jamais, je l’espère. Il y en a un, de la taille d’une armoire, qui bouche le passage et qu’il faut pratiquement escalader. Tout en haut, il y a des névés sous les premières barres qui soutiennent des aiguilles interminables.
Nous approchons de la langue finissante d’un des plus célèbres glaciers du monde, un de ceux qui faisaient s’entasser dans un funiculaire époumoné des foules inépuisables de crétins contemplatifs piétinant l’esplanade aux gros parapets de granit. C’était un festival de robes à pivoines turgescentes et de canotiers polyglottes, de jumelles pendulaires et de pellicules surexposées, de chamois polychromes en bois de varosses avec un baromètre dans le bide, de ramoneurs en celluloïd accoudés sur leur thermomètre, de marmottes en chiffons et d’edelweiss pyrogravées sur des cannes à mémés variqueuses, explosion populacière de congés payés banlieusards et de concierges grassouillettes. Il y avait tellement de monde que l’on m’a dit qu’un brave homme de taille normale n’avait vu, en guise de paysage, qu’un alignement de nuques polymorphes, alors que son gamin n’avait vu que des culs.
La guerre a époulaillé tout ça. Le silence minéral est retombé au pied des aiguilles magnifiques, si émouvant sous la brise de printemps qu’on se prend à regretter cette humanité grouillante qui sentait la sueur d’aisselles auréolées et la bière chambrée. D’autres regrettent le chiffre d’affaire.
Nous atteignons lentement le point où le glacier forme une grosse bosse luisante reliée à la moraine par des ponts de neige pourrie jaunâtre à peu près aussi fiables qu’un vendeur de bagnoles d’occasion. Nous empruntons le moins svelte et nous remontons la pente de glace granitée, mitraillée de graviers noirâtres. Une grosse vilaine verrue résurgente de cette roche fracassée dépasse de la moraine, incongruité géologique méprisable. Nous nous installons sur l’échine de glace où deux ou trois gros blocs et quelques larges dalles en conversation imposent le casse-croûte obligatoire.
En ce qui concerne la géologie, nous avons depuis longtemps fortement simplifié les choses. Dans le calcaire tout est urgonien. Dans le granit, pour fignoler, nous parlons de protogine. Entre les deux se place le métamorphique qui est du schiste s’il s’effrite et du gneiss s’il tient le coup. Notre nomenclature est horriblement fausse mais, curieusement, nous rencontrons fort peu de gens pour nous contredire.
Nous sommes dominés, avec juste assez de recul pour en mesurer l’étendue verticale, par le plus bel ensemble d’aiguilles granitiques du continent, célèbres dans le monde entier et parcourues intensément dans les trois dimensions, surtout dans la troisième, par les plus audacieux grimpeurs que l’art de l’escalade a entraînés à mettre les mains là où il ne suffisait plus de mettre le pied. A la base de ces gigantesques monuments de protogine encore tout cuirassés de glace et entaillés de couloirs bleuâtres, nous sommes suffoqués par cette immensité. C’est toujours comme ça quand on aborde les hautes régions du massif. Il y a un instant d’incrédulité. Après, on se met en route. Le paysage retrouve des dimensions humaines puisque, après tout, nous sommes là pour le voir.
Nous chaussons. J’ai de belles peluches blanches toutes neuves que j’ai fauchées à la libération et qui ont échappé aux affres soviétiques des retraites teutoniques. Elles sont beaucoup mieux ici à remonter doucement cette magnifique vallée, glacière fermée au fond par une invraisemblable muraille si verticale et gelée qu’on se demande de quoi sont faits les pistolets qui ont ouvert une voie dans cette invraisemblance. J’ai lu qu’ils sont venus sans trop savoir par où aborder ce monstre dont ils ne connaissaient que la face valdôtaine, une pente glaciaire impressionnante mais tout de même moins rébarbative que cette chambre froide interminable rayée d’éperons et de couloirs abominables. Elle nous apparaît derrière la pyramide obèse cuirassée de glaces noires et de saignées bleuâtres qui sépare la vallée de neiges où nous allons du goulet tourmenté qui mène aux entassements de séracs, au pied de la formidable muraille.
Le glacier est plat. La pente et si imperceptible à la montée que je me demande comment nous allons descendre à skis cette galette. Il dessine deux courbes très allongées, juste assez pour faire bien artistique. Il va mourir au pied des sommets en une sorte de place centrale, carrefour de toutes les glaces obstinées qui descendent par la droite d’un immense bassin alimenté de tous les côtés par des chutes de séracs venues de partout, des glaciers dévalant de dizaines de sommets, d’aiguilles, de dômes, de cols ignorés ou célèbres, de couloirs vertigineux, de faces miroitantes, de cheminées cryptiques. Nous quittons le monde pour entrer dans Würm, mais bon Dieu que nous y entrons lentement !
Jean marche devant. Il laisse, comme à regrets, une trace intermittente sur les ondulations imperceptibles de l’échine paresseuse. Là où la glace émerge en une voussure luisante il effleure à peine de ses carres la surface cristallisée. Là où la neige soufflée comble les dépressions il tire une trace rectiligne du pas allongé de ses jambes d’échassier. Ce type est un métronome. Il ne se dérègle vraiment que lorsqu’il s’agit de casser la graine, de boire un coup, de parler de filles, technique d’escalade ou méthode à skier, ce qui l’autorise à la boucler lorsqu’il faut conserver son souffle pour des choses plus urgentes.
Nous montons en longues lanières. Si ça tire un peu sur les mollets nous sommes beaucoup plus précis pour placer nos skis. Sur les fixations à câble, c’est un avantage considérable dans les traversées et, s’il faut descendre, nous gagnons un temps fou à ne rien bricoler du tout.
Je laisse l’esprit vagabonder dans les altitudes qui nous entourent pour éloigner l’ennui de cette trace interminable et monotone. J’imagine les crevasses perpendiculaires refermées par le ralentissement de cette longue langue presque horizontale, sous la pression gigantesque de ces masses inimaginables. En été, certaines sont réduites à un mince filet incrusté de gravier broyé, d’autres sont plus ouvertes mais excédent rarement en largeur l’extension d’un pas. Il faudra atteindre le haut de cette lente avenue pour entendre l’inquiétant bruit de carton que font les skis sur les ponts mystérieux. Plus haut, les crevasses sont énormes, leur lèvre souvent surplombante et leurs dimensions si épouvantables qu’on a prétendu qu’elles contiendraient des cathédrales. Je veux bien, mais sans y aller voir. Je me méfie des glaciologues poètes. En attendant je me rappelle le conseil d’un vieux pirate, un de ceux qui ont ratissé toute la clientèle disponible des hôtels du coin pour la trimballer sur les glacières sublimes de sa jeunesse lucrative: « quand tu vois le refuge, tire à droite. Vaut mieux pas t’approcher du fond, c’est tout percé là-haut ».
De temps en temps je jette un regard en arrière pour mesurer notre progression par rapport à cette invraisemblable aiguille de roche rousse qui domine de son formidable élancement l’ouverture du glacier et que l’on voit, stupéfait, de partout dans la vallée, éclatante entre les branches de mélèzes et les bouquets de rhododendrons du calendrier des postes. C’est une vedette désirée à en mourir, et ils en meurent parfois, par tous les grimpeurs de verticales exclusives et les amateurs de fil à plomb. Je n’en suis pas et je préfère skier avec aisance dans ses parages ardemment fréquentés que d’en dégringoler élégamment mais beaucoup plus brièvement. Vu de face c’est une lame. Vu d’ici et de profil, c’est un sommet bifide aux cimes arrondies, relié à la masse de la montagne par une arête exubérante, tellement découpée qu’un auteur transalpin, très lyrique comme ils le sont tous, a parlé de flammes de pierre. Il en est ainsi de bien des beautés célèbres qui résistent mal à un examen critique et latéral. Je n’aime pas trop non plus les poètes transalpins, d’autant moins que, depuis un moment, je trouve que cette cime prestigieuse commence à prendre une sale gueule. Elle n’est pas la seule d’ailleurs. Un peu partout le rocher devient d’un gris souris qui tourne au cendré avec des nuances de violette dans les ombres qui enchanteraient un peintre bien au sec dans sa bohème mais qui me font hâter mentalement le pas.
J’entends Jean me glisser: « Faudrait prendre du souci ». Ce n’est pas encore le « Bonté de bonté ! » des tragédies imminentes mais j’éprouve le besoin aigu de le dépasser, d’autant plus aisément qu’il vient de s’arrêter, les skis ouverts en ciseaux, pour pisser un coup, bien poliment à côté de la trace. Il porte une sorte de chapeau à chasser le grouse, suffisamment avachi pour faire alpin et qu’il a descendu sur son front pour se protéger de la lumière qui devient plus éblouissante à mesure qu’elle est plus blafarde. Le soleil a disparu. Le ciel tourne lentement au jaune pâle. C’est comme un voile uni qui s’étend sur le massif avec la lenteur sacrée des phénomènes naturels qui se fichent bien de ce qui se passe sous eux, qui laissaient nos anciens perplexes devant l’indifférence rigolarde de leurs dieux turbulents. J’avance régulièrement dans la neige soufflée qui se montre plus profonde de loin en loin. Je commence à lorgner vers la droite les pentes redressées qui se perdent sous la barrière de séracs emmitouflés sous des masses de neige ondulées et j’entends.
Au début c’est un souffle, une sorte d’infrasons à peine audible qui fait légèrement vibrer l’air et se hérisser les oreilles. Je pense au fameux bruit d’abeilles qui précède classiquement la foudre. Ce n’est pas ça. J’ai l’impression que ce frémissement qui s’amplifie, cette vibration tellurique, emplit tout le massif, peut-être tout l’univers. Toutes les montagnes, tous les glaciers, toutes les aiguilles forment une immense caisse de résonance, une monstrueuse tempête d’harmoniques. Je réalise brusquement que c’est le vent qui ronfle ainsi dans les aiguilles. Toutes ces dents enchevêtrées et ces pointes acérées, ces brèches concassées et ces cheminées étranglées, forment des anches gigantesques qui vibrent dans les basses comme d’énormes tuyaux d’orgue et font trembler toute la masse. Pour l’instant nous sommes encore protégés par le massif mais, peu à peu, je sens de timides rafales glisser vers nous, mollement d’abord puis plus fermement, plus insistantes, plus prolongées, plus tourbillonnantes.
Depuis un moment, j’ai amorcé la courbe en quart de cercle qui va nous amener au pied de la pente finale. C’est un peu plus raide par ici mais surtout plus exposé. Le vent descend du sud, directement des hautes régions, chargé de l’odeur acide de la neige soufflée et des rochers érodés. Il se renforce à mesure que nous l’affrontons plus directement de face, rafale après rafale et bientôt continu, obstiné, acharné, opiniâtre, tenace, définitif.
J’ai rabattu la visière de ma casquette au raz du nez et bien serré ma cagoule. Jean enferme et écrase son chapeau dans la sienne qui lui monte jusqu’aux narines. Toute conversation devient improbable, d’autant plus que je n’entends rien sous la toile qui bat à mes oreilles. Le son nous assaille autant que la pression de l’air en mouvement.
J’attaque la pente directement en dessinant bien droit une trace qui disparaît tout de suite après le passage de Jean dont les spatules collent à mes talons. Par une sorte de courtoisie habituelle mais jamais formulée, je suis désormais devant parce que je suis venu une fois déjà dans ces montagnes. De fait je les connais un peu. Cette fois-ci il n’y a plus rien à connaître sur ce glacier qui devient fou, ce vent démentiel qui sagatte la montagne, sous ce ciel bas d’un violet malade.
Je monte à petits pas, régulièrement et sans me presser, bien décidé à continuer tout le restant de notre vie, poussant l’air solide devant moi comme une masse, un flot puissant. Le crépuscule est arrivé d’un seul coup, en plein après-midi. Il ne fait pas sombre, il fait bleu opaque, clarté sans lumière du premier jour du monde. Le plus impressionnant est la masse de neige soufflée qui dévale de partout comme un tapis mouvant sans limites, déferle contre nos jambes, nos cuisses, fuit de chaque côté comme un sillage. J’ai l’impression de glisser à toute vitesse en remontant cette pente affolée. Tous les trois pas je dois souffler fort à l’abri de mes gants pour expirer à fond. Si j’ouvre la bouche l’air chargé de poudre glacée pénètre sous pression et m’étouffe. Il faut avancer tête baissée contre un mur de vent.
La lutte dure peut-être depuis une heure. Je n’en sais rien. Le temps n’est plus que la mesure d’un pas devant l’autre suivi d’un pas devant l’autre, dans une éternité.
Cette clarté étrange qui nous baignait plus bas tourne doucement à l’obscurité fluide. Le flot de neige soufflée passe maintenant par-dessus nos têtes et se perd dans le grondement continu des rafales déchaînées qui nous chahutent. Nous sommes en plein milieu d’un étranglement d’un bon kilomètre de large mais le vent s’y engouffre comme dans un couloir entre deux murailles. Je monte tête baissée et j’ai l’impression que si je me redresse, je vais m’envoler. Je pense bêtement que mes skis sont lourds. De temps en temps je regarde sous mon bras la forme blanche imprécise du fantôme qui me colle aux talons et… cette lumière qui scintille à droite.
Une lumière ? Qui scintille ? A droite ?
J’entends presque distinctement la voix du vieux guide:
– Quand t’es dessous, monte pas directement au refuge, continue sous les séracs et tourne à droite. T’arrives à plat par derrière.
Bougre d’âne ! C’est où dessous ? Je suis enseveli dans la monstre cousse en train de comprendre très lentement que la lumière à droite est une lampe à pétrole que le gardien a posée sur le parapet de granit. Il nous a vu tourner sur le plat du glacier et il a compris qu’avec ce qui nous tombait dessus nous aurions bien besoin d’une balise, histoire de ne pas tourner toute la nuit à la recherche d’un refuge pourtant à portée de voix. On appelle cet engin une lampe tempête. C’est vraiment le mot qui convient, juste avant de parler de lanterne des morts. On en a vu plusieurs, parfaitement renseignés, crever à des distances ridiculement plus proches d’un abri salvateur.
Je pars en traversée brusquement, presque couché par le vent qui m’empoigne par la gauche. J’avance comme dans un torrent furieux, courbé sous les rafales tellement violentes que c’en est humoristique. Jean est collé derrière moi, plié en deux, tout couvert de poudre, oscillant dans les bourrasques. J’ai beaucoup trop peur pour éclater de rire.
Je brasse jusqu’aux genoux dans la congère qui s’échappe en hurlant le long d’un mur de grosses pierres de taille plâtrées de neige collée qui fume en ondulant. C’est l’enfer ici.
Le refuge a été construit sur un éperon, un peu plus bas que les séracs, à la base d’une grande aiguille, la dernière d’une longue barrière qui descend du diable et s’élève jusqu’aux cieux et qui rabat vers nous tous les vents de la terre. Ils se heurtent ici et se renforcent du flot principal qui plonge de cinq mille mètres saturé de toute la neige disponible au monde. C’est vraiment le dernier endroit pour se réfugier. J’avance quand même le long du mur, les paumes plaquées contre la muraille. Nous sommes contre le sas d’entrée. J’ai l’affreuse impression de le sentir vibrer sous les assauts de l’air devenu fou.
Déchausser le cul au vent, attacher les skis, les rentrer à l’abri, les cannes aussi, tirer les cagoules si gelées quelles pourraient tenir debout, poser les godasses dans les casiers, enfiler les charentaises délabrées, entrer dans la pièce aux tables de bois, demander deux gros vins chauds:
– Merci pour la lanterne.
– Vous êtes que deux ? J’ai de la soupe.
– Moi j’ai le bonjour de Monmond.
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