Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.
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Il parait que c’est une collective. Nous possédons en ville un club fort dynamique qui compte une centaine de membres, tous alpinistes distingués, auteurs d’exploits sans nombre dont malheureusement personne ne se souvient, ni eux-mêmes, pour la seule et bonne raison qu’ils ne pratiquent que deux ou trois fois l’an pour monter au chalet avec bobonne ou sa substitution préférée, dans le but d’y faire la fondue ou d’y bouffer la choucroute en compagnie de quelques couples aussi peu légitimes qu’ils ont pu les réunir. Ces expériences alpines restreintes aux étreintes me feraient plutôt rigoler. En ville, ils sont d’une dignité qui force le respect. Ils sont assidus aux conférences et projections de films héroïques, où l’on voit, en couleurs, des kilomètres de marches d’approches en diverses montagnes du globe et, par chance, deux ou trois images fixes de vainqueurs émaciés d’un sommet aussi merveilleux qu’indéfinissable, au nom à coucher dehors sur une moraine. Ils assistent en famille pomponnée, leurs officielles épouses parées, ornées, peignées de frais, parfumées d’abondance, au bal annuel destiné à ramasser un peu de fric pour le car du ski, qu’ils n’empruntent jamais car ils ont tous de belles bagnoles et ne skient que par beau temps sec ensoleillé, aux terrasses à chaises longues des stations distinguées. Experts en cartes, timbres millésimés, insignes, cotisations, vignettes, assurances, listes ronéotypées et assemblées générales, ils s’excitent de temps à autre afin de justifier l’existence de la section, de la fédération, de l’association, des sous-sections, de l’administration et autres organisations. C’est pourquoi on proclame chaque saison, urbi et orbi, quelques collectives auxquelles personne ne participe sauf, ignorants inexpérimentés, quelques naïfs néophytes qui viennent une première fois et que l’on n’y reverra plus jamais. La principale difficulté est alors de désigner un responsable, tout le monde fuyant à toutes jambes. Cette fois-ci, c’est un beau jeune homme.
Sur le quai de la gare du tram, nous nous retrouvons à trois rescapés des impératives obligations incessantes qui empêchent nos bons membres inactifs d’assister, même de loin, à la moindre escalade. Le beau jeune homme joue les mères poules, important et très intéressé par une non moins belle rousse, tendance acajou. Il s’avère qu’il l’a expressément invitée, arguant de sa lourde responsabilité d’organisateur sélectionné, pour l’entraîner ainsi hors de papa-maman. Quant à moi, je me demande bien ce que je fous là.
Tout au long de la montée en tortillard électrifié j’assiste, intéressé, à une séance de séduction appuyée. Le beau jeune homme pelote consciencieusement la belle qui proteste rarement par de petits cris étouffés bien contredits par un faciès plutôt roucoulant et d’une rubescence diffuse que n’explique pas seulement la chaleur étouffante de cet après-midi d’été excessif. Il fait effectivement une chaleur à crever, avec ou sans rousse entre les mains.
Au terminus, agréable village enchâssé dans ses montagnes pointues, le jeune homme remet de l’ordre dans sa tenue un peu éparpillée par ses élongations tentaculaires. Il porte un magnifique pull-over d’un blanc étincelant, tricoté à torsades, des bas presque aussi immaculés pour aller avec, des knickers beige clair de coupe soignée, des chaussures de marque austro-teutonne qui savent grimper toutes seules. Son sac, tout neuf, est d’une teinte bleuâtre très attirante avec un soupçon de militaire qui fait vraiment viril. Son piolet n’a jamais servi. Le fer étincelle et le manche est aussi blafard que celui d’un balai chez le quincaillier. Cette espèce de catalogue de mode alpestre, comme on en voit sur les calendriers, pose sur le quai avec une nonchalance étudiée, donnant l’impression d’une force contenue bien capable de dévorer les pires escalades en souriant d’aisance et d’un léger mépris. A son poignet harmonieusement bronzé tendance piscine, la manche négligemment relevée laisse voir un splendide chronomètre tout en or dont on ne peut plus ignorer que c’est papa qui les fabrique, tant il a insisté sur sa prospérité héréditaire aussi garantie qu’industrielle. La rousse en est toute subjuguée. De temps à autre, de l’index négligent de l’autre main, celle qui jette les feux d’une chevalière massive, il écarte avec souplesse un brin agacée, la mèche blonde qui retombe sur son front à peine ridé par un souci de dignité amusée. Ce con est, en résumé, le parfait prototype d’imbécile prétentieux et si heureux de l’être que l’on se l’achèterait volontiers pour s’entraîner chaque matin, de bonne heure, à la pratique de la boxe française. Comme je n’en ai rien à foutre et que, tout compte fait, c’est à la rousse de s’en dépatouiller, je suis le mouvement lorsque, d’un geste martial, il désigne le but de nos futurs exploits et s’en va d’un pas romain à la conquête de l’héroïque paroi.
Nous avons récupéré nos bécanes dans le fourgon à bagages, entre un sac postal avachi et une caisse à porcelet, et nous attaquons l’agréable montée tortueuse, le long d’un sage torrent aux eaux claires sur ses cailloux schisteux. Le vélo du beau blond jette les éclats éblouissants de ses chromes tout neufs. La rousse s’épuise sur une affreuse mécanique en forme de col de cygne, dite bicyclette pour dames parce qu’elle a été conçue pour s’en servir malgré le port ancien de quelque lourde robe à quatre jupons, pourquoi pas crinoline. La vallée est étroite entre des pentes si raides qu’on ne voit rien d’autre que des sapins brossus d’un côté, des falaises calcaires de l’autre, à peine atténuées de plages d’herbe râpée et de larges bosquets de fayards tordus.
Nous allons ainsi jusqu’aux parvis d’un cirque admirable bien qu’amputé des deux tiers par de vilaines pentes d’éboulis noirâtres, tout rayé de cascades qui dégringolent des hautes vires étagées d’un beau vert émeraude sous le soleil acharné, tout rempli de forêts aux sapins immenses et creusé de torrents mousseux. Il y a là une cantine en planches ornée de quelques tables pliantes et de leurs chaises étiques de guingois dans le gravier. Nous buvons un truc jaune clair et le beau jeune homme exhibe un souple et discret porte-monnaie en croco nouveau-né pour régler avec largesse. Les vélos sont rangés derrière une remise à bois, laissés là au bon vouloir du tenancier et protégés par le sens moral des rares passants qui iront pisser dans le torrent.
En bas il faisait chaud. Ici on étouffe. La face de la rousse tourne au violet et le beau blond lui-même commence à mouiller sa chemise rose cendré.
Par un chemin bucolique sous une voûte de fayards courbés, nous montons lentement vers une combe étroite, enserrée entre des parois rapprochées qui semblent interminables pour la bonne raison que d’en bas on n’en voit pas la fin. Vers le fond on devine un col, simple inflexion dans la ligne des sommets imprécis. Le beau blond me le désigne d’un « c’est par là » entendu, tout fier de savoir et de le bien montrer.
De temps en temps, autrement dit de siècle en siècle, une tranche de ces faces se détache et s’effondre dans la combe, dévastant les forêts, obturant le cours des eaux qui charrient les troncs brisés et les blocs fracassés au débouché vers la plaine minuscule où se blottissent trois granges de poupées et un oratoire tout érodé. La dernière fois c’était il y a deux ou trois ans. Le peuple du village d’en bas a été tiré du lit par un vacarme épouvantable. Tout le monde aux fenêtres, lanternes, volets qui claquent, pompiers hirsutes qui accourent en bouclant leur ceinturon. Maire, curé, les hommes, tout est parti en chars à bancs, ventre des juments à terre, vers le fond d’où venait l’épouvante. Ce fut énorme. Deux mois plus tard j’y suis allé voir. Il en tombait encore parfois quelques tonnes retardataires et l’éboulis barrait tout, affreux mélange de neige tassée, de gros blocs éclatés comme des maisons éventrées, de sapins écliaffés comme des allumettes gigantesques en longues échardes suintantes de résine rougeâtre. Dans la paroi, une plaie béante de rocher clair, une vaste zone circulaire dont jaillissait, en plein milieu, une puissante cascade, résurgence de quelque mystérieux trajet obscur et bouillonnant, exutoire de borborygmes et de siphons inimaginables. Depuis lors, l’énorme cône s’est quelque peu tassé, les petits blocs se sont lentement encastrés entre les plus gros, l’érosion a coulé les graviers dans les fentes profondes, quelques arbustes ont occupé les plages terreuses riches en bois pourris et des fleurettes s’amusent de loin en loin entre les taconnets étalés. Nous passons vite. Entre les catastrophes historiques, se produisent assez souvent des chutes inattendues, réminiscentes ou prémonitoires, surtout lorsqu’il pleut fort ou lorsque quelque orage ébranle les pierriers suspendus.
Le beau jeune homme marche devant, très conquérant, sa chevelure dorée amoureusement peignée en boule qu’il rectifie, au moindre souffle d’air, d’un peigne élégant qu’il manie avec grâce et reloge virilement dans sa poche revolver. La rousse suit à distance raisonnable, hors de portée des mains baladeuses. Je reste en arrière pour observer le chemin qu’on va prendre car, à partir d’ici, je n’y connais plus rien. Il est bien connu que si l’on se trompe de direction, c’est l’homme de tête qui s’égare et que ce sont les suivants qui s’en aperçoivent. C’est ainsi que je le vois brusquement disparaître, tournant un gros caillou à la base d’un éperon bordant une cascade. Je le rejoins au rebord d’une petite vasque creusée dans la roche, sous un surplomb orné de branches folâtres d’où s’égoutte un ruisselet argenté. Il ne manque qu’une bergère à houlette en chapeau de paille enrubanné. Faute de mieux la rousse arrive.
Sur la droite une large dalle se déploie en pente raide jusqu’au pied d’un vague becquet boisé de tout ce que la flore arbustive du coin peut produire en ces abrupts entre deux tempêtes, quelques avalanches et autres ravages attendus. C’est là que çà passe. L’usure des ans, à savoir celle des pieds, a dessiné sur la dalle un sentier en lacets serrés que nous remontons avec les précautions qu’impose la présence importune d’un vide de plus en plus sensible.
Sans aller jusqu’à réclamer l’escalade, la dalle est assez pentue pour que la rousse préfère, à mi-côte, se servir de ses fesses comme surface d’adhérence plus efficace que ses fines chaussures pour ballades aux ombresales. Elles sont fort jolies ses fesses, pas au point toutefois d’inspirer la tolérance de son admirateur de guide qui lui enjoint de demeurer sur ses pieds mignons afin de ne point encore écorcher un épiderme si attirant, avec ou sans culotte en gabardine par-dessus. Je règle la question des « j’peux pas » en me proposant comme garde-fou pour les derniers mètres quelque peu exposés, jusqu’à la base de l’éperon.
La suite de la piste est un viônnet qui tient de la corniche et de l’échelle à poules, tracée sur le fil d’une arête schisteuse fort pourrie, avec quelques passages en forme de dévaloir boueux qui mettent à mal les beaux bas blancs du fier garçon. Ce traquenard est affreusement raide mais heureusement assez boisé de varosses et de petits sapins tordus pour qu’on ne voie jamais sur quoi l’on grimpe, entre la cascade suspendue et un vilain couloir sans fond, dévaloir de tout ce qui céderait à l’attirance de l’attraction, newtonienne même ici. Les mollets en prennent un coup et les tendons d’Achille sont étirés à en sortir de la godasse. Un pessimiste a scellé là, de loin en loin, de gros pitons à boucle dangereusement branlants, porteurs de quelques vestiges d’un vieux câble tout épaturé qu’il est bien préférable de laisser rouiller en paix. La sortie de cette horreur voit trois essoufflés se glisser dans la pente, comme des voleurs, entre les orties arborescentes d’une motte terreuse, jusqu’aux soubassements de quelques chalets tassés contre la base d’un pâturage tellement caillouteux qu’il doit servir à ces trolls pétrophages que chantent les légendes scandinaves. En plein milieu du chemin un gros bloc égaré s’est installé ici pour la fin des temps. On y a creusé une bornache grillagée de fer forgé où trône, ou plutôt grelotte, une statuette de quelque vierge-mère immature à peine christianisée. La rousse s’émeut. Je ne sais pas si elle prie pour le salut de son âme ou pour atténuer sa tachycardie.
Nous poursuivons par pierriers et caillasses, champs de blocs et éboulis, tout heureux de fouler parfois de courtes zones d’herbe à marmottes et bientôt les premiers névés au pied des parois dominantes. La rousse commence à osciller mais, sa souplesse juvénile aidant, elle fait contre épuisement bon cœur. Son compagnon l’encourage d’en haut en lui démontrant du geste et de la parole combien il est entraîné, lui, costaud, lui, courageux, lui, déterminé, lui, volontaire, lui. Je me retiens de lui envoyer un gros caillou sur sa gueule, à lui.
Toutes les courses de la région se passent de la même façon. Il faut d’abord franchir les premières falaises, parois et soubassements, par couloirs, éperons ou grimpettes herbeuses puis, atteintes les vires, traverser où on peut par des sentes caillouteuses ou heureusement neigeuses pour monter à la base des seconds abrupts, faces brisées ou surplombs proéminents, ainsi de suite autant de fois que le sommet choisi compte d’étages jusqu’aux crêtes terminales. Bien entendu, cette belle régularité est continuellement remise en question par quelque éventration de la montagne, quelque séquelle de fureurs sismiques, des éboulements ravageurs, des effondrements hallucinants et tout ce qui fait que presque nulle part on ne rencontrera ce que nous apprennent les bons principes géologiques, qui se conduisent ici comme tous les principes : une bande de faux jetons. Reste au montagnard à se débrouiller avec les ruses d’une tectonique qui ne l’attendait pas et qui s’agite en sous-sol depuis bien avant le temps où ses grands parents marchaient à quatre pattes.
Nous atteignons tout de même la base des grandes parois qui nous dominent depuis un sacré moment. Il y a là une très grosse pierre tombée qui forme avant-toit, avec une vieille croix démantibulée dessous. Piété ou accident oublié ? Vient ensuite une région de blocs assez frais d’arêtes pour nous inspirer une allure plus rapide et, enfin, la charmante cuvette où gît le refuge.
Il gît, c’est le mot. Il fut peut-être mais n’est plus qu’une cabane délabrée en tôle ondulée tellement repliée de partout que l’on dirait une taupinière métallique. Le toit en est si bas que l’on peut converser à l’aise en s’appuyant négligemment du coude sur le faite de la chose et que, pour entrer là-dedans en toute humilité, il faut se courber sous la poutre en prenant soin de ne pas enlever son chapeau, protection nécessaire d’un cuir chevelu même garni de blond pâle ou de roux abondant. L’intérieur est fait d’une charpente fort techniquement réalisée, quelque peu faussée par la pression des neiges accumulées en cette dépression, réceptacle de toutes les congères ameutées par les vents tourbillonnants de l’immense massif. On n’y voit goutte, faute de lucarne, mais le délabrement général saute rapidement à nos yeux offusqués. On ne voit que des poutres transverses, un bat-flanc bas du cul, un poêle cassé en fonte rouillée, une masse informe de cosses de maïs à l’odeur recluse, vestiges de paillasses éventrées et foulées au hasard des convulsions de multiples insomniaques. Deux ou trois toiles à sac épaturées jetées aux rats. Ce sont les couvertures. Qu’en ferait-on dans cette antichambre de la fluxion de poitrine ? Le beau blond se révulse. La belle rousse s’indigne. Nous irons coucher ailleurs.

Je vois, un peu plus loin, une seconde cabane qui s’avère être la tanière d’un moutonnier, célèbre au loin pour son hospitalité annoncée, encouragée aussi par quelque bouteille de rouge de l’épicerie d’en bas dont je me suis chargé dans l’espoir d’amadouer le pittoresque personnage que l’on m’a décrit comme un exemplaire original de la faune alpine, ovine, caprine, à peine sapiens. Un brave type au demeurant, bien que les échanges verbaux soient difficiles car il parle un patois, surprenant mélange de südtyrolien et d’hépatovalaque aux consonances karstique et pourquoi pas frioulesques. L’homme est carré, petit, souriant brun foncé, coupé en brosse queue de vache, kaki du pantalon, délavé du blouson râpé, puant la bique à faire éructer un bouc, jovial et disert dans l’incompréhension générale de ses expressions gutturales. Nous l’abordons avec l’enthousiasme de celui qui sent qu’il y a du feu chez lui et que le plancher incliné qui sert ici de couche aux visiteurs nocturnes est couvert d’une épaisse couche de foin sec d’où l’on déloge les chèvres voraces à coups de coudes énergiques, en regrettant hélas que les puces soient si rétives à s’enfuir aussi.
Nous mangeons dehors, assis sur une banquette lustrée, la nuque appuyée au rebord du toit, pendant que l’ermite tourne un gros pilon de mélèze dans un bronzin culotté dans l’espoir d’en obtenir une polente sèche à frire aux oignons. Notre hôte, qui porte un nom de pamphlétaire garibaldien, m’explique qu’au printemps dernier il a dû allumer, avant de s’installer, un grand feu pour chasser les vipères de son rustique repaire : »Vinté douzz ». Je traduis à la rousse qui défaille. Cette précision erpétologique, épisode classique de toute hagiographie anachorètique qui se respecte, prépare un lourd sommeil frémissant dans le foin profond, à peine dérangé par les soubresauts platoniques de mes deux tourtereaux heureusement revêtus de tout ce qu’ils transportaient dans leurs sacs à nippes, ce qui m’épargne la séance redoutée d’érotisme foudroyant.
Les braises rougeoient encore lorsqu’un martèlement suspect me réveille à demi. Je pense à une chèvre qui escaladerait la toiture, d’autant plus qu’un écoulement discret ajoute au diagnostic, erroné comme souvent. La chose insiste et se densifie en une averse orageuse indiscutable qui semble s’installer avec obstination. La grêle s’en mêle un peu, réjouissante au possible sous un toit de tôle, et vient la pluie régulière, abondante, qui enfle distinctement le bruit de fond du torrent. C’est fou ce que toutes ces cascades peuvent gonfler brusquement au moindre petit crachin ! Au chuintement discret des heures sèches succède immédiatement un souffle puissant, bientôt un mugissement répercuté aux échos amortis. Je frissonne d’une terreur ancestrale, souvenir oublié des premiers âges des hommes, délicieuse sensation d’être bien au sec dans mon foin douillet, sous ces tôles déchaînées et ces eaux ravageuses. La rousse se pelotonne dans des bras secourables, tout contre un pull blanc qui n’en croit pas son bonheur.
La nuit passe lentement sous ce déluge entretenu. L’aube pointe, d’une discrétion pitoyable. Je resterais bien couché encore un moment mais le berger s’est déjà levé, attise ses braises et barlotte des casseroles dans l’intention probable de faire bouillir de l’eau à toutes décoctions utiles. L’homme dort sur une sorte de banquette recouverte de peaux de moutons, assez crasseuses et odorantes pour éliminer les scrupules olfactifs qui subsisteraient après examen des couvertures. Sa toilette matinale se réduit à un mouvement pivotant qui lui permet d’engager ses pieds dans ses socques sauf lorsque, comme ce matin, il choisit les bottes en caoutchouc. L’indication météorologique est précieuse. Le beau jeune homme, un peu froissé quand-même, n’en tient aucun compte. Entre deux déglutitions d’un café bizarre préparé dans une cuvette en fer battu, il m’explique que, évidemment, la pluie ne va pas durer, que çà va s’arranger forcément dès qu’il aura mis le nez dehors et que, n’est-ce pas, nous aurons bientôt un temps magnifique. Nous partons donc, équipés comme pêcheurs d’Islande.
Je possède une belle cagoule taillée dans un bout de toile de tente américaine. Ce textile épais, imprégné d’un produit hydrofuge de réputation, devrait résister aux pires moussons, orages tropicaux autant que cyclones philippins, à condition de demeurer bien tendu et de n’être en contact avec quoi que ce soit. Très lourd à sec, il s’imprègne rapidement d’une quantité croissante d’eau céleste pour se transformer en une sorte d’éponge insatiable définitivement inépuisable. En même temps il durcit, prenant l’apparence et la consistance d’une planche épaisse, à tel point que, pour enlever ce carcan, il faut se mettre à deux. Le porteur se penche en avant et se cramponne à tout ce qui se trouve à sa portée. L’extracteur empoigne l’objet par les épaules d’abord, les manches s’il peut, la région de l’échine ensuite et tire à tout rompre, de toutes ses forces, sans rien obtenir. Après quelques contractions synchronisées accompagnées de halètements sonores, de cris aigus et de blasphèmes épouvantables, la cagoule s’échappe enfin, si brusquement que les deux lutteurs tombent symétriquement sur le cul en maudissant l’imbécile assassin qui a conçu cette horreur vestimentaire. Abandonnée, elle tient debout comme un cul-de-jatte monstrueux. Dès que l’imprégnation des couches superficielles est achevée, j’ai l’impression de porter une de ces cuirasses médiévales qui, elles au moins, étaient en fer infiniment plus souple que cet étui pour contrebasse à cordes. Tout mouvement y est interdit, à l’exception d’un jeu de jambes strictement limité aux petits pas, ce qui, au demeurant, suffit pour marcher. Les coutures ne sont pas étanches, ni la toile au contact des multiples aspérités que présente un corps humain normal, ni rien de ce qui justifierait la présence de ce sarcophage, à part peut-être que son poids indécent constitue un excellent entraînement à l’office de porteur d’altitude ou encore de mulet bâté. Malgré de nombreux lavages alcalins en diverses chaudières, l’odeur tenace de lin rance et de goudron corrosif apporte une touche d’exotisme qui fait penser à l’approche d’une momie égyptienne en voie de décomposition avancée. Il ne manque que l’aspect anacoustique de la chose car, là-dessous, je n’entends plus rien.
Le beau jeune homme s’est enveloppé dans une seyante cagoule d’un bleu ciel avenant dont l’imperméabilité est garantie par l’étiquette d’un grand faiseur. Sa rousse compagne disparaît dans une insondable pèlerine d’un gris ferrugineux qui dissimule tout ce qui, de loin comme de près, évoquait une forme féminine. Ce qui demeure est l’aspect déprimant d’un cône métallique qui avance par saccades. Nous progressons ainsi à travers un champ d’arbustes dégoûtants qui nous trempent incontinent jusqu’aux fesses. Nous traversons un torrent furieux par ce qui serait un gué si le flot précipité ne montait jusqu’aux chevilles, entrant avidement par tout ce qu’une chaussure de montagne peut offrir d’orifices aspirants, réglant immédiatement le souci de l’étanchéité des chaussettes. Les orteils se mettent à clapoter alors qu’une sensation de fraîcheur exquise s’étend sous la plante désormais protégée pour longtemps des risques d’échauffement cutané. Je ne m’inquiète nullement. Ce qui est fait n’est plus à faire.
La lumière blafarde d’une aube avortée sourd entre de gros nuages noirs qui nous enveloppent hermétiquement, à tel point que nous ne voyons clair que dans un court rayon d’une vingtaine de mètres, si l’on veut bien oublier que dorénavant tout se mesurera exclusivement en litres. Le silence est celui des grands fonds lacustres.
Deux heures et quelques kilomètres cubes de caillasses luisantes plus tard, traversées de torrents boueux et autres grimpettes en pierriers déliquescents, nous atteignons un endroit invisible, dans une mer d’inconnaissable. Il parait que c’est un col et je veux bien le croire, observant que çà montait du côté d’où nous venons et que çà redescend vers celui où nous irions, si nous allions. Le fait que de chaque côté il semble y avoir aussi des pentes montantes conforte cette impression que nous ne sommes pas sur un sommet mais entre deux. Donc, va pour un col. Les nuages viennent de là-bas, dans notre dos, hésitent un peu puis basculent vers le néant. On les voit, gris noir sur fond gris cotonneux, roulant dans un flux de gris souris lardé de vapeurs effilochées. Leurs masses successives mélangées aux vagues de pluie cinglante nous assaillent de bas en haut, achevant l’imprégnation des parties épargnées par l’arrosage normalement vertical, bien aidé en cela par plusieurs tourbillons qui nous cinglent en diverses diagonales. L’autre crétin, consultant son beau chronomètre waterplouf, décide alors que « le temps ne se prête guère à une escalade, même désirée, que le paysage étant parfaitement invisible d’ici comme d’ailleurs, il serait sans doute préférable d’envisager… «
J’ai fait demi-tour avant la fin. L’affaire aurait bien pu se transformer en coup de pied au cul de l’imbécile. Engoncé dans ma cagoule en contre-plaqué, je tourne le dos au col invisible entre ses montagnes improbables, aux chronomètres, aux collectives, aux intempéries tenaces, aux ardeurs aqueuses des amoureux transis. Ils le sont, à tous les sens du mot.
La descente est une horreur réduite à ce qu’on en voit quand on est enfoncé dans une cousse si compacte que d’un mètre à l’autre on ne peut pas deviner si ce qu’on aperçoit est homme ou cairn, bloc erratique ou baleine égarée, cabane du berger ou épave titanique. Je passe en courant au large de l’antre de l’autre austro-valaque. Je ne m’arrête que longtemps après sous l’auvent rocheux à la croix escargnôtée pour fumer une cigarette tirée de mon paquet tout sec, bien à l’abri, avec les allumettes, de mon habituel préservatif torsadé, providence des matières précieuses et néanmoins hydrophiles.
Les deux éponges dégoulinantes qui grelottent à mes côtés ont un aspect pitoyable. Du capuchon de la rousse s’échappent deux espèces de couleuvres roussâtres qui pendouillent par devant de chaque côté d’un menton trémulant. Le fier jeune homme est tombé dans la boue du chemin, deux fois sur les fesses et une fois à plat-ventre. Son beau pantalon beige ressemble aux cuisses d’une charolaise qui s’est couchée dans la bouse d’une litière négligée.
C’est seulement autour d’un vin chaud qu’ils reprendront vie, lentement, sans atteindre toutefois le métabolisme nécessaire pour s’opposer à ma décision de descendre par le car, les vélos sur la galerie.
Les tenanciers de la cantine sont, père et fils, d’athlétiques bûcherons habitués à manier le chapuis. Ils se mettent à deux pour m’extraire de ma cagoule.
Je n’ai jamais revu mes deux çarpés aquatiques. Je leur souhaite bien du bonheur, beaucoup de petits blonds dont une roussette et, pour toute leur vie, un large parapluie.
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