Le champion qui allait tout seul

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

***

Photo de l’auteur

Le printemps envahit lentement les basses vallées et remonte timidement le long des rivières gonflées jusqu’aux pieds des sommets encore enneigés. Les oiseaux se réveillent et se mettent à brailler partout comme si on les mobilisait pour reprendre le boulot. Les corbeaux s’en foutent, qui ont navigué tout l’hiver. Les fleurs reprennent du service, les vernes se couvrent de feuilles timides et les varosses de gros chatons poilus. Les gens commencent à faire du bruit avec un tas de machines à faire croire qu’ils cultivent ou qu’ils coupent du bois ou n’importe quoi qui justifie l’agitation vernale ancestrale ou simplement hormonale. Quelques chiens aboient par anticipation aux jarrets des génisses à peine expulsées de leurs stalles douceâtres.

Nous traversons la plaine avec nos sacs et nos skis anachroniques, nos godasses échauffées au goudron enfin tiède, nos tronches bronzées sous les lunettes foncées, notre obstination boudeuse à trouver encore un peu d’hiver en de vastes neiges retardataires.

Nous nous sommes laissés embobiner par une équipe de cinq ou six de ces coureurs de montagnes indéfinies, skieurs oscillants, enclins à hanter les bois enchevêtrés quand les autres dévalent les pistes, randonneurs lancinants toujours à courir les pâturages quand les autres escaladent les parois, marcheurs inépuisables et grimpeurs minables, piliers de refuges et assidus aux collectives de clubs. Ils n’ont qu’un avantage à nous offrir outre leur présence bienveillante, car cette race est cordiale, c’est leur connaissance de l’itinéraire. Ils proposent en effet de traverser un vaste massif de croupes arrondies et de vallées intriquées, de combes immenses séparées par des arêtes imprécises mal limitées par quelques émergences schisteuses inapparentes de loin, genre de territoire qui exige de longues heures de marche hors de toute espèce de civilisation et qu’il vaut mieux connaître.

D’autres s’y sont perdus dont on ne sait même pas si c’est bien vrai, ni où ils sont ni ce qu’ils sont devenus. L’aspect légendaire, saugrenu et un tantinet ridicule des ces immensités de pâturages à moutons déserticoles, a disparu au printemps sous quelques bons mètres de neige qui en font un espace admirable pour le ski sauvage, à condition de ne s’y engager qu’à plusieurs, histoire de s’en sortir plus aisément en cas de coup dur. C’est pourquoi, pour une fois, nous supporterons la compagnie d’un groupe réduit, donc tolérable, en espérant toutefois qu’ils ne se mettront pas à chanter en chœur quelque ineptie caractéristique de ce genre de personnages agglutinés.

Nous avons quand même limité les nuisances en décidant de monter seuls par le tram du matin. Nous aurons toute la journée pour atteindre le chalet. Pour y arriver nous connaissons assez bien les crêtes et les autres nous rejoindrons seulement au crépuscule. Demain, pour les choses plus extensibles, nous aurons au moins la possibilité de suivre à distance, c’est à dire probablement loin devant.

Dès la forêt et les premiers lacets de la route, nous éprouvons l’immense satisfaction de n’être pas pressés, d’avoir une longue journée de beau temps tiède pour monter ce qui d’habitude nous demande trois ou quatre heures sans forcer. C’est une espèce de récréation, de récompense après une saison plutôt agitée, que de vivre en montagne sans autre souci que d’avancer gentiment par les près timidement reverdis, les bois ragaillardis et les dernières taches de neige fondante à l’ombre des sapins noirs et des fayards aux feuilles fanées, brunies et cuites par le gel envolé. La vallée est toute emplie du souffle amplifié des torrents gonflés par la fonte, roulant des eaux grises chargées de sables schisteux qui bousculent des galets sonores à raz bord de leurs digues de pierres piquetées.

Nous dépassons les granges du dernier hameau, entre leurs craisonniers à peine bourgeonnants. Il y a des primevères partout, incroyablement nombreuses aux lisières des bois vifs. Des merles commencent à s’engueuler en sifflotant les mélodies de l’année dernière. Les hirondelles et les genevois ne vont pas tarder. Il va falloir presser un peu l’allure.

Nous atteignons les premières neiges rescapées dès que la pente se fait plus ardue, au bas d’un large couloir en clairière, taillée dans la forêt d’épicéas géants, coupe bienvenue à l’usage des skieurs et au grand bénéfice des exploitants du coin. On appelle çà un effort d’aménagement touristique de la part de gens au grand cœur et au portefeuille rebondi.

Une fois de plus nous voilà en train de tirer les peluches du fond du sac, avec des gestes automatiques. Je me demande pourquoi les peluches sont immanquablement tout au fond du sac, alors qu’on a pris bien soins de les placer sur le dessus, juste sous le cordon de serrage, afin de ne pas tout chambouler pour les en sortir. Il y a comme çà des pesanteurs sélectives inconnues, des phénomènes physiques encore inexpliqués, une sorte d’extension aux régions montagneuses de la fameuse loi de l’emmerdement maximum. Par beau temps, sans gants, tendre les peaux sur des skis secs est un plaisir rare et fort apprécié.

La perspective d’une montée tranquille sur une neige merveilleusement transformée, harmonieusement cristallisée de nuit en nuit, doit être pour quelque chose dans notre humeur euphorique. C’est tout juste si Jean ne se met pas à siffler quelque spécialité de son répertoire, dans le genre de l’Entrecôte ou de Viens Poupoule. Il est rarement trivial et n’apprécie pas trop les chansonnettes de carabins. Il préfère les productions particulièrement originales, voire des citations classiques généralement inconnues du non spécialiste ou, à l’occasion, d’ahurissantes idioties.

Il part devant, sans se presser dans la trace facile qui étire ses lacets d’un bord à l’autre de la clairière, une vieille trace bien creusée par les derniers passants. Le malheur a voulu que l’inévitable cohorte d’incapables se soient servis, pour descendre, de la trace de montée, dérapant tout le long comme des perdus et tournant aux dernières extrémités par un chasse-neige ravageur. Nous n’avons plus qu’à suivre cette sorte de toboggan serpentiforme en espérant que plus haut nous trouverons des neiges un peu plus vierges, par bonheur intactes de toute déflorescence fossile.

Nous montons assez vite, malgré notre apparente décontraction, bien persuadés que, quoi qu’il arrive, les autre ne nous rattraperont pas. Lorsque nous franchissons les dernières bosses qui marquent la sortie haute du couloir, la pente moins sévère nous incite à plus de paresse encore. Nous remontons une large cuvette qui nous amène sagement à l’extrémité arrondie d’une vaste croupe qui va s’amenuisant vers le haut jusqu’à former une arête au flanc corniché, juste au-dessus d’un dernier petit bois. Il y a à cet endroit, signe ultime de civilisation rustique, une cantine évidemment close, un ou deux chalets d’alpage tellement recouverts qu’on n’en voit qu’une étroite bande de façade brunie sous un rouleau de neige stratifiée qui déborde du toit, une croix minuscule au fin sommet lointain de la plus haute montagne qui barre tout l’horizon. C’est là-haut que nous allons.

En attendant d’affronter la longue montée sous le soleil ramollissant des altitudes printanières, nous nous installons sous l’auvent du plus proche chalet, assis sur nos skis retournés dans l’espoir de ne pas imbiber nos fesses. Nous cassons une croûte méritée par deux heures de progression fidèle sur ces traces ancestrales.

Photo de l’auteur

Je m’emploie à mastiquer un matefaim froid dont ma grand-mère a décidé de m’encombrer au profond d’une gamelle de l’armée qui pèse plus qu’elle ne contient. C’est une de mes dernières concessions au conditionnement métallique. J’en ai sérieusement marre de trimballer tant de ferraille sous prétexte de boîtes de sardines, bœuf en singe et autres pâtés bizarres. La nourriture itinérante a de ces traditions pique-niqueuses, importées par les touristes citadins, qui nous obligent à bouffer des quantités de trucs étranges que nous refuserions à grands cris indignés si on nous les servait à table. J’en reviens de plus en plus aux habitudes des montagnards du coin et d’ailleurs, bout de pain, bout de tomme, bout de lard et bout de fromage. Seul le coup de rouge mérite encore une gourde en aluminium bien que je commence à m’en passer au bénéfice des sources et autre fontaines connues ou supposées, qui existent rarement là où l’on a soif. Il est peu fréquent de mourir de sèche au soleil des neiges de printemps. On peut toujours se rattraper au retour. Les bistrotiers des vallées ne s’en plaindront pas, ceux des refuges non plus dont le piqueton est toujours amélioré par un séjour en altitude dont les planants ne connaîtront jamais l’excellente efficacité.

Ces réflexions gastronomiques me sont inspirées par le spectacle de Jean qui est en train de se bagarrer avec une boite de je ne sais quoi dont il vient de casser la clé, ce qui est bien un comble pour un métallurgiste, ajusteur par surcroît.

Je laisse mon regard errer sur l’immense paysage de sommets alignés tout autour de la vallée profondément boisée qui se creuse à nos pieds. Ils sont tous là, copieusement enneigés, avec des airs de montagnes prestigieuses et sublimes, rêves de hautes altitudes bientôt dissipés par la fonte ascendante qui les rendra à leur vocation de pâturages caillouteux et de roches déchiquetées, arêtes écornées et lapiaz herbeux. Ils ont grand air aujourd’hui, tout blancs, ornés parfois de fugitives corniches ou de faces glaciaires fallacieuses. Plus loin, derrière, quelques grands sommets authentiques se montrent discrètement, tellement plâtrés de neiges anciennes dans leur aspect himalayen que je me demande si ce n’est pas le matefaim qui me porte à penser à la célèbre tsampa des expéditions mythiques dont les récits un tantinet lyriques font saliver mes jours de pluie.

Nous sommes installés sur une de ces sortes d’éminences que les topographes appellent une épaule, dans leur délire anatomique à décrire les montagnes à l’aide d’emprunts imagés à tout ce qui leur tombe sous la plume. Après tout, il existe bien quelque part un passage qui se nomme « la raie des fesses ». On m’a parlé aussi de « la fissure à Simone ». Donc, notre épaule s’adosse à un long sommet qui vient du diable d’un côté et y retourne de l’autre, ce qui revient à dire qu’il barre complètement un grand secteur de l’horizon. Pour monter là-haut, au fin sommet pas fin du tout de cette molle barrière ourlée de corniches, il nous faudra remonter une vague arête progressivement rétrécie à l’endroit où elle se rattache aux larges pentes de plus en plus raides, jusqu’à la croix. C’est long, nu, très ensoleillé.

Si nous ne prenons pas quelque souci, à force de nous sentir en avance, nous risquons de voir surgir la petite escouade de nos poursuivants, joyeux, hurlant des youstes et des hou-hou incongrus aux échos qui n’en demandent surtout pas tant. J’exècre ces joies hululantes aussi feintes que démonstratives. Jean est bien de mon avis. Lorsqu’il est bien content, il n’éprouve pas le besoin d’en aviser tout le département, ce qui nous colle la réputation de posséder des caractères de cochons renfrognés. N’empêche, il faut remettre les sacs, serrer les lanières, enfiler les gants et passer les dragonnes, descendre le chapeau au raz des lunettes et mettre une spatule devant l’autre pour l’éternité. La digestion du matefaim en sera accélérée, j’espère.

S’engager dans la montée de ces pentes interminables relève de l’ascèse. Il y faut la foi, celle d’arriver au sommet un jour ou l’autre. Il y faut la passion, celle qui entraîne malgré soi vers des décisions insensées. Il y faut la persévérance toute parsemée de périodes de doute et de défaillances qui poussent à renoncer. Il faut savoir résister aux tentations perverses qui invitent à tout planter là et redescendre vers les délices coupables des troquets à terrasses des vallées et des pantoufles à carreaux. Il y faut l’hypnose de l’idée fixe et de l’obstination à accomplir sans penser, premier degré de l’objection qui mène à la trahison. C’est bien d’une traversée du désert dont il s’agit ici. Il y faut la discipline du souffle et la maîtrise du corps. La croix plantée au sommet de ce truc est une invitation à ne pas rigoler avec ces choses-là. Je ne sais pas si ce sont des méthodes pour atteindre l’éveil mais pour l’instant je me sens plutôt endormi. Ce soleil commence à me taper sérieusement sur le crâne et à ébouillanter ce qu’il y a dedans.

Nous avons fourré les cagoules dans le sac. C’est le tour des pulls. Nous sommes en chemises de laine à manches retroussées. Celle de Jean est rouge tellement vif qu’on pense à un coquelicot égaré, fortement prématuré ici. Elle ne vas pas tarder à devenir lavasse. La mienne est bleu clair à dessins prétendument canadiens, plus conforme sans doute et néanmoins délavée. J’ai un chapeau tiré du dépeçage aux ciseaux d’un vieux feutre bleuâtre, orné de trois tours d’une forte ficelle baptisée corde, énergiquement privé de l’horreur d’un insigne de club. Celui de Jean ressemble à une bouse affaissée sur une motte. Il en a la couleur et la forme générale en campanule inversée. Nos fuseaux sont sales mais de bonne facture, celle adoptée par tous les coureurs de neiges insondables. Surtout pas de chaussettes ramasse redoublées deux fois par-dessus les godasses comme on en voit dans toutes les stations à mémés tricoteuses et écharpes assorties. Cette pente n’en finira donc jamais ?

Au départ, je pensais aux termes d’anatomie appliquée aux montagnes. Nous avons quitté l’épaule, franchi l’étroit de la corne. Nous montons désormais le flanc. Curieuse bête, vraiment mal foutue. On ne voit plus la croix obsédante. Nous sommes trop près, sous la pente raide terminale. Une dernière conversion tout au bout vers la droite, sous la corniche. Jean revient sur la gauche et sort d’un seul coup au sommet tout bête et débonnaire d’une longue crête arrondie qui nous dévoile une mer de sommets étagés, tous pareils, arêtes disposées en étoile compliquée autour d’un point culminant à peine discernable. Une combe en forme de large vallée aux courbes molles et aux pentes raides s’ouvre à droite. Ce n’est pas la nôtre. Derrière le chaînon suivant il y en a une autre, toute pareille sans doute. Pour y aller voir, il faudra atteindre le sommet principal.

Où qu’on soit en montagne, il y a toujours un sommet supplémentaire, complémentaire, différent ou principal, définitif ou terminal, une excroissance de plus, un monticule imprévu, n’importe quoi qui n’est pas celui où on se trouve. Absolument toutes les montagnes du vaste monde pourraient s’appeler « c’est pas là, c’est un peu plus haut ». Les étymologistes en auraient moins de peine et raconteraient moins d’âneries savantes. C’est d’autant plus vérifiable lorsqu’il fait chaud et soif.

Jean sort sa gourde emplie de cette horreur gastronomique qu’il appelle du thé, dans laquelle il ajoute un peu de sel de cuisine because la déperdition. C’est tellement dégueulasse que personne n’en redemande après la première et unique dégustation malencontreuse. Je préfère encore la flotte barattée dans un sac au soleil. Il m’arrive de plus en plus souvent de ne rien boire du tout, ce qui envenime sérieusement mes rapports de voisinage avec mes accompagnateurs, qui traditionnellement n’ont jamais de gourde, réduits à mâchouiller des reproches inaudibles pour cause d’asialie. Je me contente des sources quand il y en a. Ailleurs je les espère. On parle beaucoup de soif aujourd’hui.

Nous remettons les pulls. Il règne un petit air frais, juste de quoi signaler que nous sommes sur un sommet. Faudrait pas croire. La présence de cette croix ravagée par les vents mauvais et les pluies blasphématoires nous le rappelle aussi. Limite de paroisse, d’évêché, ou sombre exorcisme, elle n’est qu’un exemplaire de plus de cet invraisemblable jalonnement universel des montagnes sur lesquelles les hommes ont toujours espéré se tenir plus près de leur dieu. Il doit bien y avoir une raison à cela et je suppose que les religions si prolifiques en signes inexpliqués n’ont probablement pas toujours ignoré le pourquoi de l’affaire. En attendant, je fume une cigarette, manière d’encenser, par la seule fumigation dont je dispose, la divinité du coin.

Jean est en proie à une interrogation beaucoup moins métaphysique. Il se demande si nous allons enlever les peluches pour la courte et insignifiante descente qui nous mènera insensiblement au col, avant la remontée guère plus accentuée vers le sommet central. Dans ce cas il faudra probablement les remettre très vite. Ce sera fastidieux et peut-être inutile. Allons-nous descendre avec, prêts pour remonter ou bien descendre sans, pas prêts pour monter? Je le vois qui rumine, en proie au doute. Pour trancher et parce que j’ai envie de remuer un peu, je déchausse et j’enlève. Je rechausse et je démarre à grands pas glissés, comme un fondeur. Jean obtempère et commence à rouspéter. Les peluches sont mouillées. Il faut les enfiler en vrac sous le rabat du sac d’où elles pendouillent et dégouttent sur les épaules et les fesses. J’entends parler de certaines saloperies dont on aura bien besoin dans dix minutes. Je suis déjà loin des menaces murmurées.

Nous devons suivre en demi-lune la courbe de l’arête qui relie les deux éminences, en tirant un peu vers le flanc droit pour nous éloigner des corniches. Surtout ne pas trop descendre vers la combe qui nous invite de sa belle neige immaculée. Ce serait autant à remonter plus loin et tout montagnard a horreur de perdre de l’altitude, donc autant d’effort dilapidé, quitte à se fourrer dans des traversées impossibles à s’en casser la gueule pour épargner une poignée de mètres précieux. Ici tout va bien. Les pentes sont douces, les reliefs modérés, les dénivellations insensibles. J’avance vite et bientôt la pente se redresse gentiment sous mes skis qui reculent un petit poil à chaque pas. J’insiste un peu en forçant sur les cannes, puis en ciseaux. Je termine en escaliers, tout heureux d’arriver au sommet, assuré d’être fin préparé pour la grande descente qui s’ouvre de l’autre côté. Jean arrive en soufflant et jette un œil vers la grande combe qui nous attend.

A partir d’ici nous ne savons plus rien de l’itinéraire. Il faut descendre par là puisque, de toute évidence, il n’y a nulle part où aller ailleurs. On nous a dit de tirer à gauche pour nous éloigner du ravin du torrent, qui chuinte quelque part vers la droite et creuse tout en bas une gorge peu amène. Soit, nous tirerons à gauche. Par contre, il ne faut pas descendre trop bas, ce qui est bien tentant sur cette bonne neige à peine décaillée. Nous devons découvrir une espèce d’enquerne au bout de cette arête aux courbes suaves et la franchir pour déboucher dans le vallon final, immense cuvette en forme d’entonnoir où se niche le chalet que nous espérons. Toutes ces explications, parfaitement confuses puisque distillées à grands gestes incompréhensibles par des gens qui connaissent parfaitement, orales et bredouillées par des experts incapables de s’exprimer autrement que par des « tu sais bien », alors que précisément on ne sait rien du tout puisqu’on les interroge.

Dans ces conditions, nous démarrons en longs virages bien mesurés, en pleine volupté de skier lentement, ce qui est très difficile, et le plus joliment possible, ce qui est méritoire lorsque personne n’est là pour nous admirer. Nous sommes partis en opposition et nos traces se croisent après chaque virage pour se couper encore après chaque retour. J’entends une voix mélodieuse claironner que c’est ainsi que Méphisto fait l’S.

Je me me bloque à la fin du énième virage pour jeter un regard inquisiteur vers la fameuse brèche inconnue et de plus invisible. Jean pousse un cri joyeux autant qu’impératif. Il prétend faire la sieste ici et attendre les autres crétins. Le terme est indiscutablement affectueux mais la proposition fortement contestable sauf si, comme il l’affirme en beuglant, « y a de l’herbe ».  » Ce sont des choses qui ne refusent pas. Nous nous étalons sur une petite zone circulaire végétale sèche et bruissante, sorte d’atoll verdifiant au sein de ces immensités éclatantes. J’extrais d’une poche du sac une boite de cigarettes édulcorées, de contrebande nocturne, et nous répandons leurs odeurs douceâtres au vent léger de l’après-midi silencieux, malgré les gloussements d’une source proches, dans le trou obturé de grosses congères affaissées, probablement le ravin si affreux dont nous parlait l’autre couillon.

Je crois que j’ai roupillé un moment. Jean fait le mort sous son chapeau cloche éccliaffé lorsqu’une gueulante tombée des hauteurs éveille les échos. Une ciclée pareille c’est forcément Max. Il a du souffle et monte bien dans l’aigu. Je secoue Jean qui gémit une injure adaptée et se dresse en affirmant, bonté, qu’ils n’ont qu’à suivre les traces. Je vais chausser en attendant la fin de l’épisode. Avant qu’ils soient tous en bas j’aurai, comme l’anglais de l’histoire, le temps d’apprendre le banjo et une bonne partie du portugais.

Nous assistons d’en bas à la démonstration de descente en neige de printemps ramollie de nos pistolets aux silhouettes disparates. Il y a Max, un athlète dur, pas grand mais solide. Il skie un peu en force mais précis au centimètre. Il est increvable, marche des jours sans ralentir et casse d’un seul coup si on coupe le courant. Il y a un grand dégingandé qui skie un peu sauvage, passe partout en battant l’air de ses grands bras déployés. Il est suivi d’une petite qui gesticule en bas blancs et culotte de velours côtelé, habile, sautillante sous son bob de plage, un peu brouillonne mais rapide et jolie à suivre. C’est tout ?

Nous les attendons de pied ferme, ce qui est bien le mot pour deux skieurs plantés, sanglés, chapeaux enfoncés, sacs bouclés, peluches sèches bien arrimées, gants dans les dragonnes et nez pointé. Alors çà vient là-haut ?

Max arrive le premier et nous annonce joyeusement qu’ils ont suivi nos traces, depuis le départ. Je me demande bien ce qu’ils auraient pu faire d’autre mais je la boucle devant l’évidence. C’est par où son passage ?

Nous partons en diagonale sans attendre les autres qui nous arrivent dans le dos. Nous trouvons une vieille trace, profonde et insistante qui s’engage sous une petite barre rocheuse pourrie et débouche sur une courte traversée de l’autre côté de l’arête. C’est l’entrée dérobée d’une vaste et profonde cuvette, déjà dans l’ombre, bordée en face de forêts denses de longs sapins rigides, entrouverte vers les vallées lointaines encore ensoleillées, ornée d’un petit lac noir ridicule dans ce décor grandiose. Au bout de la traversée, une grange solide, presque neuve, couverte de tavaillons bien propres, un bachasson au tuyau d’acier qui crachote par saccades.

Les autres arrivent, salut, çà va, déchaussent au pied de l’escalier en planches épaisses, rangent les skis contre le soubassement de pierres cimentées, esquissent un petit pas sauté pour déneiger les chaussures, posent le sac, s’étirent un peu. Max a ouvert la porte à deux volets. On mange tout de suite ou on attend la mort ?

Du côté le mieux exposé de la grange, là où s’appuie l’escalier, la réverbération du mur sous la paroi de planches claires a fait fondre la neige, formant une petite plage d’herbe courte toute étonnée d’être déjà libérée. Nous nous installons contre le mur encore tiède et chacun s’abandonne aux joies simples du casse-croûte bavard, des échanges de produits bizarres ou familiers, chacun selon son rituel diététique qu’il défend avec fougue et prosélytisme affirmé. Le sucre est excellent, le sel indispensable, le chocolat fait dormir et les protéines donnent du muscle. Les recettes les plus abominables comme les mets succulents sont soumis à l’impérieuse nécessité de tenir dans le sac, volume réduit et poids limité, de ne pas couler ni se répandre à l’exemple de ce pot de confiture de groseilles qui éclata dans l’escalade en ramonage d’une courte cheminée. La prochaine fois, tu poseras ton sac, eh couillon !

Tout à coup, un ange passe. Un skieur inattendu apparaît là-haut sous la barre. Le type descend bien, vite. Il stoppe devant nous par un virage aval parfaitement exécuté et totalement superflu. Salut, salut. Le bonhomme émet quelques mots aimables avec un accent si étrange que Max lui répond en suisse allemand. L’autre se marre, se nomme. Stupéfaction. Toutes les mastication restent pendantes. Nous venons d’entendre le nom du champion du monde de descente. Confirmation gutturale ? C’est bien lui. Ce zigue s’en va tout seul, comme çà, en fin de saison des courses, de montagne en montagne, bien loin de chez lui, histoire de se décontracter les jambes et l’esprit, pour voir venir et vivre en sauvage de cabane en cabane, avec, dans son petit sac une carte internationale. Il nous demande timidement où nous irons demain et sollicite poliment la permission de nous accompagner. Tu parles ! Un zèbre de son étrange espèce ne se refuse pas, accent ou pas.

Ce n’est pas une raison pour choper la crève. Le crépuscule est plutôt frisquet et la nuit tombe rapidement au fond de ce trou. Vivement la grange et son bon foin odorant.

Il y a un gros tas de regain bien sec qui va jusqu’au toit de chaque côté d’une sorte de couloir central ménagé entre deux poutres qui servent, au sol, à limiter l’épandage. On n’est pas encore venu le ramasser en canavés ventrus pour le descendre sur de courtes luges massives jusqu’au village où les vaches paisibles commencent à la trouver un peu courte. En attendant nous allons y faire nos trous.

Photo Jean Veron

Rien de plus suave que de dormir dans le foin. Rien à voir avec la paille qui pique et abrite des puces. Ici, tout est tendresse et parfum graminé. Chacun aménage son trou à sa convenance. Celui qui s’enfonce bien horizontalement dormira à plat. Celui qui préfère relever ses jambes enfoncera ses fesses. Celui qui choisit le semi décubitus relèvera son buste et tout le monde pourra changer de position à sa guise sans réveiller personne car le foin est agréablement silencieux. Le tout est de s’enfoncer suffisamment pour avoir bien chaud, ce qui est garanti, bien plus que sous une couverture. Le sybaritisme en la matière est évidemment de posséder en plus un sac de couchage, ce que nous refusons obstinément pour ne pas avoir à le trimballer partout.

A l’aube, c’est-à-dire dans la nuit noire du fond de cet entonnoir bleuâtre qui nous enferme, nous rentrons dans nos godasses avec le soin imposé par la perspective de devoir les traîner longtemps de toutes les manières imaginables. Pas question de laisser un pli à la chaussette ou une bûchette à l’intérieur.

Seul le fin sommet des montagnes les plus saillantes est déjà allumé, minuscules flammèches sur le ciel encore noir. Quelqu’un a fait du café avec je ne sais quelle poudre soluble, sur je ne sais quel réchaud pétaradant. On y vide au pifomètre le jet de lait sirupeux d’une boite éventrée. Max ferme tout comme un cerbère chef de section. On chausse. On tousse en plusieurs langues.

Il y a quelque chose de militaire dans ces départs inhumains à des heures de malandrins. L’honnête homme dort encore auprès de bobonne et nous, malades de la fièvre à courir les sommets illuminés, nous cherchons notre premier souffle et c’est si beau que nous emmerdons le monde entier.

Max est parti devant. Le ménage, Madame d’abord, suit d’un pas lourd avec application. Jean et moi, à courte distance, en attendant le retour de l’accoutumance pour adopter notre rythme familier. Le champion du monde suit d’assez loin, par discrétion toujours et certitude aussi de pouvoir rattraper n’importe qui n’importe quand. Tout le monde la boucle et s’arrange avec ses poumons renfrognés et sa gorge rêche. J’éternue un reste de prin foin.

Notre projet et notre tâche, si nous ne voulons pas nous dessécher ici, est de remonter cette pente interminable qui mène à un col aussi vague que mal défini, sur la longue crête qui barre l’horizon vers le soleil levant, si haut et si loin qu’elle donne une bonne idée de la fin des espérances. Nous renonçons déjà à y jeter de temps à autre un regard dubitatif et démoralisant. Chacun accepte son destin avec la résignation de celui qui n’espère que parce qu’il se souvient vaguement des jours heureux où les montées finissaient.

Deux heures peut-être, en allant bien. Tout droit dans la pente, immense de tous côtés, à peine limitée à gauche par une arête au flanc raide qui s’amenuise peu à peu, prolongée à droite par une chaîne brutale de lointaines dents rocheuses encastrées dans un socle entre des brèches sauvages et des couloirs luisants. Le soleil, là-haut, caresse la roche fauve.

Nous montons dans le bleu foncé et la petite bise qui vient des basses vallées. La neige est dure et lisse comme une dalle infinie. Pas une trace, ni d’hommes ni de bêtes sauvages. Les peluches accrochent bien, les pointes des cannes effleurent, le sac est léger, les chaussettes glissent un peu dans la godasse bien sèche. Max va lentement, régulièrement, machine à mesurer son effort qui sait qu’il va durer longtemps et peut-être toujours.

La notion du temps s’efface. Nous comptons en pas et bientôt nous ne comptons plus. Nous avons toujours été là et nous y resterons éternellement. Pourquoi penser ? L’animal fonctionne, l’esprit s’évade. De temps en temps une inspiration plus profonde nous fait lever la tête, jeter un regard vers les sommets lointains, les profils détachés sur le ciel clair, la ligne souple d’une arête anonyme, la frange de lumière qui souligne le col à contre-jour, cette espèce de taupinière stratifiée qui émerge à sa gauche.

Depuis un moment nous avons quitté la neige transformée et durcie par le gel de la nuit. Une fine couche de farine soufflée recouvre la surface dure du névé immense. La trace est plus marquée, les rondelles s’impriment. Encore un peu, nous serons en poudreuse.

Jean et moi nous sortons de la trace pour avancer en neige vierge, côte à côte, dépassant lentement Max qui ralentit son pas. La pente s’accentue un peu, il faut garder le tempo dans le froid plus vif et la neige qui crisse maintenant. Les autres sont derrière, zombies bien rythmés, chacun dans son mutisme. Le champion vient en dernier, souple, à l’aise, il regarde constamment le paysage nouveau, en visiteur curieux qui se remplit de souvenirs heureux. Le col se rapproche et comme toujours le but s’éloigne, monotone. Nous voyons peu à peu émerger au delà de la crête de fins sommets rocheux, bourrés de neige fraîche, frangés à contre jour d’un trait ondulé de lumière intense. Dans un instant le soleil va jaillir. Nous respirons intensément l’air frais un peu acide qui sent l’ozone et la roche délitée. Nous approchons de cette pointe massive, tordue vers sa face d’ombre, qui domine notre col à sa gauche. De petites coulées rectilignes rayent les pentes raides entre les bandes noirâtres des strates schisteux. Au premier soleil, des boulettes se détachent des corniches, bondissent de vires en vires, vont éclater en jaillissant sur les dalles du socle. Salement avalancheux l’endroit !

Jean et moi nous tirons sur la droite pour prendre en diagonale une dernière pente raide en forme de rouleau qui nous semble indiquer la corniche affaissée du col. Nous débouchons sur un dos arrondi qui se prolonge bien loin vers un sommet indistinct et, de l’autre côté, vient buter contre les premiers soubassements de l’aiguille dominante. Sûrement le col.

Nous avons sous les yeux, de l’infini à l’infini, tout le déroulement des grands massifs lointains, tous les sommets célèbres ou plus ou moins connus, par centaines, par milliers peut-être, ceux qui portent un vieux nom allemand, tout au fond à gauche, jusqu’aux italiens bien loin à droite et entre les deux la litanie des montagnes de chez nous que nous connaissons toutes par leur nom, comme des amis éloignés. Les plus proches, au premier plan qui sert de balcon à ce déferlement, ne sont pas les moins élégants sous leur aspect hivernal un peu usurpé. Nous cherchons des yeux les passages connus, les détails des escalades passées:

– Nom de dieu, la brèche !

– Elle à une de ces gueules comme çà.

– On voit pas la sortie des égrats.

– Par derrière, par derrière !

– Y en a encore un paquet sur les lapiaz de la combe.

– Tu penses, à cette époque !

Madame arrive, à grandes foulées de sa culotte côtelée sur un joli petit cul qui n’abîme absolument pas le paysage. Monsieur amène sa longue carcasse et se plie en deux, les gants sur les cannes, le menton sur les gants. J’entends dire que c’est beau, putain. Max rejoint, silencieux, l’air satisfait du type qui sait, mais ne dit rien, qu’à partir d’ici, on ne montera plus. Le champion du monde, toujours aussi souriant, se tourne vers ses montagnes originelles, tout heureux de constater qu’elles n’ont pas bougé depuis son départ. On dirait qu’il salue de loin un copain qui passe. Tout le monde enlève les peluches, enfile les cagoules, serre la ceinture du sac, les lanières ou les ferrailles à câbles des fixations vétustes. Un discret va pisser à l’écart. Nous allons commencer à skier un peu.

Ces longues expéditions vont toutes sur le même modèle: deux heures de montée, dix minutes de descente et on recommence. Il est préférable d’aimer çà. On dirait l’histoire de la reine d’Angleterre dont parle la chanson fameuse: « ce n’est pas une vie »… air connu.

En attendant il nous reste à contourner par le nord les pentes inférieures de la grande aiguille et je trouve qu’elles ont plutôt une sale gueule. Depuis le col, le passage à flanc n’est pas tellement antipathique, sauf que la pente est raide et qu’une traversée horizontale pourrait bien déclencher quelque chose que je n’aimerais pas suivre longtemps autrement que du regard. Je n’éprouve pas d’affection particulière pour les avalanches et je me suis toujours arrangé pour ne les contempler que de loin. La neige est heureusement bien ferme, la trace pas trop profonde et les petites coulées qui se dérobent sous les skis sont assez modestes pour nous autoriser à passer haut. Toujours cette horreur de perdre de l’altitude quitte à se fourrer dans une sale affaire.

Quand nous tournons le coin pour couper la face nord, en belle poudreuse bien froide qui glisse volontiers en festons voluptueux, les choses prennent une autre tournure et nous skions comme qui dirait sur des œufs. L’un après l’autre, à bonne distance, en évitant les manifestations de brutalité ostensible, légers comme des plumes et silencieux comme des pénitents, nous suivons la trace sur les quelques centaines de mètres qui nous amènent enfin en terrain plus stable, sur un petit col modeste mais gentiment très plat, agréable balcon enserré de pentes raides d’où la vue plonge vers une combe profonde entourée de sommets tous plus cornichés les uns que les autres, ravagés de couloirs d’avalanches étalées en cônes fracassés de blocs enchevêtrées. Tout au fond, une jolie petite plaine épargnée par les coulées, évidemment centrée du petit lac obligatoire, tellement recouvert qu’on en devine à peine les contours. Tout au bout, à la lisière d’une forêt en brosse, un bâtiment bizarre, passablement biscornu, qui ressemble à une scierie ruinée ou à la carcasse qui en subsiste. Tout cela est encore dans l’ombre du matin silencieux. Seuls les couloirs ravagés d’en face sont frappés de soleil et commencent à se mouvoir par petites coulées modestes mais qui n’échappent pas au pif averti d’un montagnard qui a l’intention d’écrire ses mémoires. Allons y pour la belle descente.

Je pars devant avec Jean. Je vire à droite, il tourne à gauche. C’est une connerie, cette manie récidivante de croiser nos traces en dessinant des caducées partout. Un jour ou l’autre nous allons nous tamponner comme des bouquetins en rut. Je reviens à gauche, juste le temps de le voir tourner Jean largement à droite dans un long virage bien étiré qui projette un sillage de poudreuse qui flotte une seconde et me fouette la figure quand je le traverse.

Je vois passer droit dans la pente une espèce de fusée qui se met à godiller furieusement, disparaît sous un bombement et jaillit, minuscule, à la limite du soleil. C’est sûrement notre acrobate qui se laisse aller au plaisir solitaire de foncer comme une balle dans tout ce qui se présente, pourvu que ce soit bien pentu et bien glissant. Pas étonnant du tout qu’il vienne de si loin. S’il descend toujours de cette façon, il fait facilement du chemin.

Je continue en longues godilles de plus en plus étirées dans la poudreuse profonde et je débouche au soleil pour finir en beauté dans un dernier virage amont qui m’amène aux pieds d’un petit groupe de sapins adolescents où m’attend le champion, tout poudré par la vitesse, qui s’ébroue en rigolant en sa langue natale, ce qui me laisse croire un instant qu’il va cracher ses poumons. Jean arrive en gueulant que ça c’est du ski. A bien le considérer sous son chapeau en cloche avachie, il est bien évident que ce n’est pas un défilé de mode.

Les trois autres se suivent en virevoltant sagement dans la pente, prudents et appliqués comme à la manœuvre, sans audace et sans chutes à la manière de gens qui n’ont pas envie de terminer la course sur une luge à foin. Ils ont bien raison si l’on songe qu’il n’en existe aucune dans un rayon de quelques longues heures de descente hâtive et de remontée haletante.

Pour sortir de cette combe oblongue, il existe deux possibilités fort peu comparables. Il faut la parcourir vers l’aval jusqu’au point où le choix s’impose entre l’horreur et la difficulté. L’horreur est un chemin forestier qui s’embranche vers la gauche, au prix d’une remontée fastidieuse. Complètement tracé en forêt dans des pentes raides orientées au nord, il n’est pas praticable en hiver. Le parcours est rendu impossible par des masses de neige accumulée dans l’étroit passage, des couloirs abrupts, déversoirs de toutes les saloperies tombées des parois dominantes, arbres abattus ou déracinés, blocs de caillasses et culots d’avalanches. De plus, atteinte la vallée si c’était possible, on se retrouverait fort loin de la gare. La difficulté, par contre, est de suivre normalement le thalweg, vers la naissance d’un torrent véhément, émissaire du lac mais surtout résurgence abondante d’origine fort mystérieuse comme souvent dans ces régions karstiques. On entre alors dans une forêt assez clairsemée qui ressemble à une clairière envahie, en descente assez douce. Par des pentes raides mais dégagées, sous la menace d’une avalanche annuelle bien connue à laquelle il vaut mieux abandonner la priorité, on atteint des prés pentus et des bois de fayards qui, selon le temps, sont prudemment skiables tant qu’il y reste assez de neige pour ne pas trop massacrer nos semelles et arracher nos carres. Il y a même un endroit où il faut passer en courant sous une cascade pas toujours amicale. Le reste se fait à pied, par un chemin muletier

Photo Jean Veron

et une mignonne route goudronnée pas trop fastidieuse, qui louvoie entre les grenis de poupées jusqu’à la gare terminale.

Nous avons pris le temps d’une courte sieste au soleil, étalés sur les planches disjointes du plateau de chargement de l’ancienne scierie qui s’avère, de près, être la ruine du baraquement d’ancrage d’un câble de débardage aérien.

Les distances et les dénivellations commencent à nous peser dans les godasses et trimballer nos skis d’épaule en épaule en des raidillons glaiseux, à l’aide hypocrite de bâtons maladroits, n’a plus rien de jouissif pour les distingués esthètes amoureux de volutes éthérées que nous sommes dans l’azur immaculé des poudreuses virginales. Ce chemin de calvaire, bien que descendant, bien nommé si l’on regarde nos silhouettes cruciformes sous nos skis pesants, nous rapproche tout de même du bistrot de la gare où nous renouons avec une coutume vinicole oubliée depuis que nous vivons d’amour des altitudes et de neige fraîche. Nous arrosons la course dans le voisinage d’un vieux chien à moutons aussi rogneux que visiblement édenté.

Le champion du monde nous quitte à regrets. Il regarnit son petit sac à l’épicerie du coin et se renseigne pour une nouvelle randonnée solitaire en des lieux improbables, vallées infinies et sommets fantomatiques. Ce type m’inquiète. Je le soupçonne de n’être pas fait, comme tout le monde, de chair, de sang et de beaujolais. Lorsqu’il s’éloigne à grands pas et gesticulations d’amitié, je crains de le voir se volatiliser dans une nuée qui sent le soufre. Je ne sais pas qu’il va mourir bientôt.

Dans le wagon, bien calés aux moleskines, lunettes dans la poche et chaussures délacées, nous contemplons avec stupeur nos faces cramoisies et nos orbites blafardes de hiboux éblouis. Jean tourne à la dinde au four. Je vire au homard ébouillanté. Jean est rouquin nuance carotte avec tendance à foncer vers le bien cuit. Je suis rouquin section blondasse avec aspect brioche. Que du culinaire là-dedans.

***

Laisser un commentaire