On a skié sous la lune

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

***

– T’as entendu cette nuit ?

– Ouais, qui c’était ?

Je suis en train de serrer mes longues lanières à mains nues dans la poudreuse profonde. Je brasse les cristaux durs, longs comme des fers de lance, que le brouillard a déposés en gelant ferme. Il est une heure du matin. Ma vue s’habitue lentement à la clarté insolite.

Il y a une belle lune pleine du côté de l’aval. Le profil de ces longues parois qui se détachent des forêts noires est bordé de la frange argentée étonnamment lumineuse que dessinent les corniches à contre jour.

– C’est le maquis qu’a passé.

– T’es sûr ? Où ils allaient ?

– J’sais pas. Y avait un blessé. Ils se barraient peut-être à la frontière ?

– Avec les armes ?

– Pas possible. Ils avaient tout un arsenal. Y en a un qu’a posé son FM sur le fourneau tout chaud pour dégeler j’sais pas quoi. Y z’avaient même des grenades et des pains de plastic. Y en a un autre qu’a dit que ça pétait pas à la chaleur.

– C’est juste. Faut un choc ou un détonateur. T’es prêt ?

– Y en a deux qui parlaient espagnol.

– Hou là, ça c’est des acharnés.

– Tu parles, ils se battent depuis trente six, c’est pas des rigolos.

J’ai mis mon sac. Il est presque vide. Il ne va pas me gêner pour skier. Il faut bien serrer la courroie de ceinture. J’ai encore dans la bouche le goût de la pomme que j’ai coupée en tout petits morceaux et que j’ai fait bouillir, pépins compris. Nous avons eu un demi bol de tisane chacun pour remplacer le thé ou le café qu’on ne connaît plus depuis belle lurette. En bas, on ne peut se procurer que de l’orge grillé ou une saloperie à base de pois chiches ou d’autres choses bizarres. Certains disent que ce sont des glands. Impossible d’emporter ça en montagne. De toute manière c’est imbuvable partout.

Photo de l’auteur

Jean est encore tout ému de cette visite nocturne. Une douzaine de bonshommes équipés à la diable, hérissés de fusils disparates et de mitraillettes étranges à crosse de métal profilé, c’est quand même un peu inquiétant.

– Ils avaient de gros sacs, vachement lourds.

– C’était une patrouille ou un déménagement ?

J’ai séché mes mains sur le tissu râpeux du fuseau tendu sur mes fesses. J’ai rarement froid aux mains. Quand j’étais petit j’adorais skier sans gants pour étonner les copains aux mains bleuâtres dans leurs moufles en toile. Ce matin j’enfile mes gants sur mes doigts blancs. Il doit faire dans les moins dix et je ne tiens pas à me les geler dans le vent.

Au fait, il n’y a pas un souffle d’air  dans la nuit froide et glaciale de la pleine lune.

Jean sort du trou que nous avons creusé avant-hier pour atteindre la porte du refuge. Elle est basse cette porte. De plus elle était bouchée par une grosse congère. Le toit du refuge est invisible. Il y a seulement une bosse à peine marquée sur la petite plaine. Au sommet, un cratère d’un mètre de diamètre que nous avons élargi à coups de pelle pour dégager la cheminée. A la prochaine chute tout sera nivelé.

Jean sort du trou à peu près normalement, sur ses pieds. Auparavant il fallait ramper sur le ventre. Les maquisards, bien plus nombreux que nous, ont cassé le rebord en passant et creusé une sorte de toboggan. Ils ont aussi laissé dans la combe une trace profonde, véritable tranchée comme un passage de tassons dans la neige fraîche. Ils étaient à pied, ce qui doit être sacrément pénible, terriblement lent et pas du tout discret. Des traces comme ça peuvent se voir encore après plusieurs jours malgré la bise, les congères et des chutes importantes. Si ces types là s’enfuient, ils devaient avoir de l’avance, ou alors ils sont très sûrs de n’être pas suivis.

Je pense rapidement à tout ça pendant que Jean chausse en râlant qu’il ne fait pas chaud aux doigts. Précieuse information. Il a soigneusement fermé la porte avec la grosse clé qu’il fourre dans la poche de son blouson. Je le laisse finir ses préparatifs, enfiler ses gants et son gros bonnet qui couvre ses oreilles et pourrait bien descendre jusqu’au menton. Je glisse un peu mes skis sur place pour détacher les glaçons des semelles. Il y a toujours des saloperies qui restent collées dans la rainure ou sous les carres. Ce matin, dans une neige si froide et si poudreuse, c’est parfaitement inutile. C’est juste un geste machinal comme de vérifier si la braguette est bien fermée.

– On y va ?

Je fais la trace à grands pas sur la petite plaine aussi unie qu’une assiette, en direction de la cassure dont je vois le rebord briller en dégradé sous la lumière froide.

Nous longeons la rive droite d’une petite combe lacustre entourée de hauts sommets. Juste au-dessus de nous, à droite, des pentes raides coupée de quelques barres de rocher en ruine. Ce n’est pas beau et c’est avalancheux au printemps à cause de l’orientation. Cette nuit tout va bien. Le sommet arrondi dort sous les tonnes de neige de sa calotte.

A notre gauche, la dépression à peine concave où se trouve en été un petit lac marécageux plein de joncs, de broussailles, de crapauds et probablement de vipères. Sur l’autre rive se dresse la muraille des sapins, serrés, impénétrables, jusqu’au sommet de la longue pente raide qui monte au pied des hautes parois calcaires qui deviennent orange au crépuscule. Hier soir, avec toute cette neige sur les arbres, la vue était magnifique. Jean, en poète sarcastique et peintre amateur plutôt redoutable, a prétendu que cette lumière sur une photo de calendrier, ça ferait tyrolien ou à la rigueur suisse allemand. J’ai rouspété parce que les tyroliens on les voit un peu trop ici en ce moment, en gris vert, avec des fusils courts à la place de leurs trompettes à rouleaux et de leurs basses en forme de cors de chasse.

Derrière nous se dresse la grande montagne du coin, une face rocheuse grandiose où la neige ne tient presque pas. Vue d’en bas elle a un petit air de dolomites qui fait rêver mes deux copains de bahut, Martin et Alain. Ils sont bons ces deux-là. Ils grimpent ensemble un peu partout et se font des voies nouvelles dès qu’ils ont un dimanche et des savates en bon état, et puis Alain a une petite frangine si jolie.

Il y a tellement de neige profonde que je ne vois pas mes spatules. Je les entends pousser un discret soupir à chaque pas glissé.

En arrivant à la cassure je me retourne un instant pour jeter un dernier coup d’œil sur cette longue vallée qui va jusqu’au col frontière que nous avons descendu hier. Il a fallu y monter en brassant la profonde pendant deux heures sous un soleil glacial. Sa ligne à peine concave se détache nettement sur le ciel noir. On ne voit pas une étoile. La lumière de la pleine lune est trop violente. Tous les reliefs sont accentués d’une manière incroyable. Chaque ombre est un gouffre, chaque relief une plage étincelante. A la gauche du col se dresse une sorte de pain de sucre glorieux, presque translucide, un sommet banal qui joue les vedettes sous cet éclairage tellement étonnant qu’il semble artificiel.

Là haut, entre les parois immenses de la grande aiguille et les bandes de falaises calcaires qui couronnent les forêts, il y a un petit col carré taillé à la hache, une espèce de brèche étirée comme un corridor. C’est un très sale coin. Pour l’atteindre, il faut zigzaguer dans des pentes raides vachement avalancheuses et finir en suivant la base de la paroi comme un voleur qui rase les murs. Il tombe des hauteurs une quantité variable de saloperies rocheuses ou glaciaires dont le volume respectif dépend uniquement de la chance du bonhomme qui se trouve au point d’impact. En été on suit un sentier raide et caillouteux qui mène à ce défilé rempli de gros blocs. Je pense que c’est par là que nos bonshommes de cette nuit se sont enfilés en profitant du gel dur qui colle les caillasses dans les couloirs, peut-être parce qu’ils étaient persuadés de n’être jamais poursuivis dans ce sale trou. Je sais aussi ce qu’il y a de l’autre côté et ça colle avec l’hypothèse d’un départ précipité sans esprit de retour.

Sur l’autre versant s’ouvre une large cuvette, confluent de plusieurs vallées douces et verdoyantes, pleine de petits chalets disséminés et de pâturages étalés. Il y a tellement de vaches qu’elles ont créé un syndicat. On y fabrique un fromage formidable et confidentiel qui autorise des fondues mémorables et dont on se murmure le nom sous la casquette. En ce moment tout est sous la neige et les vaches ruminent le foin sec dans la moiteur lactée des étables enfouies.

Au fond de cette région heureuse s’ouvre un col débonnaire entre de paisibles sommets boisés. En ce moment il est obstrué par une solide barrière de poutres renforcée d’un enchevêtrement de barbelés revêches. On voit flotter dans le ciel un ostensible pavillon rouge à croix blanche. Derrière la barricade, on aperçoit parfois de curieux soldats en gris un peu moins vert que celui de nos indésirables de par en bas, sous un casque à auvent qui leur couvre la nuque et une bonne partie des épaulettes. Ils sont les gardiens tutélaires du pays du chocolat au lait et des banques obèses. Ils parlent un borborygme étrange d’où se détache de temps à autre une sonorité humaine et d’apparence germanique, mais c’est sûrement une fausse impression.

Pour sortir de cette vaste région en direction des basses vallées il n’existe qu’un unique passage étroit, un pédoncule, une gorge sauvage taillée dans un verrou schisteux par quelques millénaires de torrents furieux. Bien que très assagis maintenant, ils ne laissent qu’un couloir si précaire entre les parois surplombantes où ils se bousculent, que la route est partout tortueuse et souvent suspendue. Autant dire que c’est un coupe-gorge pour qui vient d’en bas, si facile à défendre que personne de sensé n’y engagerait le bout du nez d’un bavarois suicidaire. Voilà la raison probable du déménagement nocturne de nos partisans fugaces. Je me demande pourtant pour quelle obscure raison, comme c’est bien le cas de le dire, ils ont foutu le camp en pleine nuit et dans ces conditions arctiques.

Je ne peux pas quitter un endroit, en montagne, sans me promettre d’y revenir. C’est un moyen comme un autre de me rassurer devant l’imprévisible. Ce matin, ou plutôt cette nuit, je suis quand même un peu tendu car, comme dit ma grand-mère aux visiteurs qui s’incrustent, « si vous voulez revenir faut vous en aller ». C’est en effet toute la question. J’espère qu’elle ne va pas se transformer en partie de cache-cache avec quelque patrouille incongrue avec laquelle toute conversation devient impossible.

Cela me rappelle la méthode infaillible que l’on emploie dans l’administration des douanes de certains cantons germanophones, pour former les fonctionnaires à un minimum de francophonie. On les envoie en stages à la frontière choisie. Ils en reviennent diserts: « Guèg’choss? » et, peu après: « Ott choss? »…

Jean me rejoint à grandes foulées. Nous regardons, ahuris, la pente qui se développe sous nos spatules. Sous cette lumière crue elle est méconnaissable. Nous voyons toute la longue vallée qui s’étire entre les sommets boisés jusqu’aux sommets de la rive gauche et les pentes presque nues de la rive droite. Tout au fond, les forêts se rejoignent et forment barrage dans un rétrécissement qui s’évase plus bas vers le confluent et bientôt le village. Le thalweg que nous avons suivi avant-hier à la montée, est comme une gorge profonde d’obscurité si noire qu’elle fait penser au fameux tunnel où se bagarrent les africains. Ce serait de la folie de s’engager dans ce truc. C’est sûrement ça l’aveuglement. Par contre, toute la rive droite apparaît comme une immense plage de lumière crue, à peine ondulée par des amorces de doux reliefs, des couloirs aux lèvres délicates. Tout en bas, la lisière des sapins et sa frange dentelée d’ombre portée. C’est incroyable.

Jean saute dans la pente, amorce un virage vers l’amont et part en traversée diagonale en soulevant un sillage de poudreuse qui scintille de millions de cristaux de givre. Je le vois devenir tout petit, tout petit, dans la lumière froide. Juste avant la zone d’ombre, il donne un petit coup de carres et se dégage dans un beau virage aval qu’il prolonge le plus possible au raz des sapins obscurs. Il disparaît dans le noir. A mon tour je pars en traversée mais je prends un peu moins droit pour économiser la pente et placer deux virages de suite, très prolongés et bien enchaînés, une seule godille pour toute cette longue descente. Je me force à skier lentement, ce qui n’est pas trop de mon goût, parce que ce n’est ni le moment ni l’endroit de me casser la figure ou autre chose de plus indispensable pour marcher tout le reste de la nuit.

Juste avant de me stopper par un virage sec, j’entends hurler Jean, invisible dans l’ombre, qui signale sa présence en jouant la corne de brume:

– Hôôôô…

– C’est chouette hein ?

– Merde, quelle neige, c’est du cinéma !

J’aime skier en neige profonde, surtout si elle très légère et froide comme ce matin. J’ai appris avec mon père qui est un skieur de neiges vierges dans les pâturages de sa vallée natale. Il a l’habitude de skier presque debout, droit comme un facteur dans les pentes les plus raides. Il vire en stemm christiania et ne déteste pas un télémark de temps en temps ou franchement un virage sauté.

Ce sont des acrobaties qui commencent à disparaître sur les champs de neige modernes où la place manque de plus en plus pour ces gymnastiques peu contrôlables et qui exigent des immensités pour se récupérer en vrac au fond des grands trous ou dans les basses branches des sapins. Il nous arrive d’être au moins quatre ou cinq à la fois sur une seule descente. C’est énorme si l’on songe qu’il faut monter à pied, avec les skis sur l’épaule et un sac avec le casse-croûte de la journée, pendant des heures qui n’en finissent pas, avec l’espoir que la neige ne sera pas trop ramollie au retour et que personne n’aura laissé de trace avant la nôtre. A la fin de la saison nous sommes entraînés comme des diables à monter n’importe où à toute vitesse, quitte à en descendre comme des luges à foin. Ces manières de faire m’ont laissé deux défauts indélébiles. Je ne plie pas assez les genoux à la sortie des virages et plus la neige mauvaise, profonde, pourrie et printanière fait râler tout le monde, plus je suis heureux. Ils appellent ça un paradoxe. Pour moi c’est la démerde passe partout.

Photo de l’auteur

J’ai retrouvé Jean et nous envisageons la suite. Nous pourrions traverser un petit bras de forêt épaisse pour trouver de l’autre côté l’entrée de la combe du lac long. C’est le plus direct, mais nous allons probablement nous étremaller dans les branches basses. Nous pouvons aussi contourner le bois par la rive gauche, mais nous déboucherons beaucoup trop haut, en pleine zone d’ombre. Il est vrai que l’obscurité est légère car la réverbération des régions illuminées est intense. J’opte pour l’ombre. Jean s’en fout.

Nous longeons la lisière qui descend à peine, en traversant alternativement des raies de lumière et des plages sombres que projettent les sapins changés en monolithes congelés. J’avance dans la poudreuse soufflée, jusqu’aux genoux. Tournant la forêt, je vois les larges pentes qui dominent le lac, complètement recouvert et probablement gelé à fond. Je n’aime pas le probable dans de telles conditions. J’ai envie de descendre directement et de traverser dans la longueur mais je ne suis pas sûr de la solidité des bords et la natation par moins dix et skis aux pieds n’est pas mon plaisir principal. Je reste donc assez haut sur la rive gauche et je trace en traversée pas trop descendante. C’est assez fastidieux dans l’obscurité et nous devons nous freiner tout du long en dessinant de petits festons dès que nous sentons la vitesse dépasser l’acceptable. Nous avons manqué la descente jusqu’au lac qui doit être amusante mais j’aime mieux arriver plein de regrets que de nager dans un effondrement de glaçons brisés.

En face, sur un replat dans la pente nue, il y a deux chalets tellement enfouis que l’on ne voit que le petit triangle sombre de leurs façades à peine émergentes. Je sens un léger parfum de feu de bois éteint, comme lorsque, avant de quitter un bivouac, on remue des cendres en les arrosant. C’est une odeur bien caractéristique qui flotte longtemps dans les cuisines montagnardes.

– Tu sens ?

– Y a eu du feu par là.

– C’est sûrement nos types.

– C’est follement fréquenté par ici, vivement la ville et sa grande solitude.

– En attendant, vaudrait mieux pas moisir.

Au bout du lac il y a un verrou. La vallée se resserre complètement et la forêt épaisse forme barrage. C’est fini pour le ski. Le portage commence.

Dans la nuit profonde de ce cul de basse fosse, nous retrouvons la froide obscurité et notre triste condition de piétons condamnés à avancer pas à pas au lieu de voler sur les volutes de poudreuse étincelante sous le regard affectueux de notre bon vieux satellite qui en a vu passer d’autres depuis le temps.

C’est à cet endroit que le torrent exutoire du lac sort en gargouillant sous les énormes ponts de neige formés par les coulées qui glissent durant tout l’hiver entre les troncs des talus opposés. On en retrouve des masses jusque tard dans la saison. Le sentier suit le cours d’eau à quelques mètres au-dessus des cascades successives. Il est assez large pour le passage de deux vaches de front ou même d’un becquet.

J’aime bien le becquet, un engin sympathique. C’est une luge basse extrêmement astucieuse qui repose sur deux puissantes petites roues à l’arrière et deux courts patins à l’avant. En montée ou à plat, lorsque le cheval tire, les patins sont soulevés et la luge roule. En descente le cheval ne tire pas. Les patins frottent au sol et servent de frein. C’est admirablement fonctionnel.

Nous avons attaché nos skis bien serrés, semelle contre semelle. Je me sers de mes longues lanières qui sont bien pratiques pour ça et pour un tas d’autres usages étonnants. Je scrute la nuit tout autour pour découvrir des traces. C’est Jean qui trouve l’ouverture sous une voûte de branches basses qui ressemble à la porte d’un four. Le passage se présente comme un toboggan étroit, un châble aux marches éboulées. Descendre là-dedans dans le noir consiste en une glissade sur les talons et plus souvent sur le cul en évitant autant que possible de recevoir les skis sur la tête à chaque chute. De temps à autre, une branche basse se vide d’un seul coup de toute sa neige accumulée, sur les épaules de la victime qui pousse un « merde » étouffé. Cet intéressant exercice continue sur quelques centaines de mètres jusqu’à l’endroit où le sentier s’élargit, juste à l’entrée d’un petit pont de poutrelles qui traverse le torrent pour déboucher, rive droite, sur une étroite route caillouteuse sur laquelle nous nous redressons avec une pesante volupté, tout joyeux de sentir sous nos semelles autre chose que de la neige fuyante et profonde. Nous posons nos skis contre la barrière de fer et je cherche des yeux un endroit pour installer mes fesses et fumer une cigarette. Je trouve un billon écorcé le long du fossé. C’est le confort, seulement un peu humide et très givré.

Je fume ouvertement depuis que le gouvernement s’est avisé de m’allouer une carte de tabac. Je n’ai rien demandé mais cette reconnaissance officielle de mon accession à la dignité d’adulte me remplit, bien que douteuse, de fierté contenue. Auparavant je fumais en contrebande, principalement et pour le principe, dans les chiottes du collège où j’ai, en qualité d’interne, mes entrées dans la cabine réservée pour ça. Maintenant j’ai le droit de fumer dans la cour. Dont acte.

Jean fouille dans son sac à la manière d’un naufragé à la recherche d’un quignon de biscuit de mer. Nous n’avons plus rien à bouffer et la tisane de pomme reinette a été pissée depuis longtemps.

En ces années de restrictions congrues la recherche de la nourriture est le principal obstacle à la pratique de l’alpinisme. Mon cousin Louis a inventé un truc assez innommable qu’il appelle « béton ». C’est un mélange imprécis de farines douteuses que l’on trouve sans tickets dans le commerce, sous des appellations diverses et évidemment frauduleuses. Les plus inquiétantes sont prétendument chocolatées. Elles sont brunes. C’est tout ce que nous en savons. Nous supposons qu’il s’agit de céréales fourragères ou d’étranges graines pulvérisées. Longuement cuites en vrac avec du lait en poudre écrémé à goût de sérac, elles forment une masse plus ou moins compacte ou tremblotante que nous coulons dans une de ces gamelles rectangulaires échappées à l’armée vaincue et que nous avons récupérées dans les stocks des différents mouvements de jeunesse très à la mode aujourd’hui et proclamés par le régime. On y ajoute ce qu’on a pu trouver avec un peu d’astuce. J’ai vu incorporer un jour de la purée de poissons du lac. Une autre fois, pour corriger la couleur grisâtre et répugnante, quelqu’un a compté quelques gouttes d’encre rouge. Avec ça on marche pendant de longues heures et on ne s’arrête pas souvent pour manger, tellement c’est dégueulasse.

Pour l’instant nous avons épuisé nos ressources bétonnières. Nous sommes au régime pomme cuite réminiscente.

Je lève machinalement les yeux vers les immenses fayards qui nous enserrent de toute part. Le ciel commence à blanchir entre les hautes branches.

J’ai, à propos de fayard, une opinion originale ramassée je ne sais où mais qui me plaît bien. Je sais qu’à l’époque où les Ducs du pays importaient des mercenaires anglais pour diverses, féodales et fort fréquentes entreprises guerrières fidèlement confirmées par l’histoire, ceux-ci, à la recherche du meilleur bois à brûler dans le coin, se firent porter du hêtre qu’on appelle « feu » en patois, comme « faou » en breton. Pour un anglais le feu c’est « fire », prononcé à peu près « fayard ». Un anglicisme adopté par snobisme rural ou argot forestier.

Avec le jour naissant arrive le moment de nous agiter si nous ne voulons pas louper le car. Il n’y en a qu’un seul par jour. Il passe à six heures et remonte à la nuit. C’est bien suffisant pour aller au dentiste, à la Préfecture, le Lundi au collège et aux commissions quand on ne peut pas faire autrement. Il s’arrête à tous les carrefours, devant tous les bistrots et n’importe où pour remettre du petit bois dans le gazogène. Il y en a deux gros sacs sur la galerie de toit. C’est assez pour la descente. Pour le retour, ça monte. Faut recharger plus souvent cette espèce de gros vilain cylindre noir boulonné verticalement le long de la portière. L’engin crachote des flammèches corrosives par le trou nauséabond dans lequel on fourgonne avec un long pica-feu de fer, en se gaffant, de loin, des retours de flamme.

Le car s’arrête devant la porte de grange de cette ancienne ferme reconvertie en bistrot d’un bout, en dépôt de matériaux de l’autre bout. On a conservé l’avant-toit largement étendu jusqu’à la cour et la grange ouverte où s’entassent des briques, des plots, des sacs d’engrais avec une cigogne imprimée dessus, des boulets de charbon, des bottes de manches de pioches, des tôles ondulées et de gros colis indéchiffrables qui viennent de Saint-Étienne. Je veux dire qu’on y entassait tout ça et quelques autres mystères paysans à l’époque où on avait quelque chose à vendre et à transporter. Désormais la porte de la grange est fermée sur d’autres secrets, cochons non déclarés ou sacs de pommes de terre au marché à peine noir.

Après la région des fayards, la forêt s’anémie progressivement. On ne voit plus guère que des bouleaux, de grandes vernes pleines de lianes desséchées et des coudriers qui commencent à bourgeonner. Le torrent est devenu ruisseau bucolique qui roule sagement sur son lit de cailloux ronds et s’éloigne peu à peu vers la gauche à mesure que nous pénétrons dans les vergers à crésons dont on tire en automne un bidoillon épouvantable qui vous enlieuze toute la commune. Même la gnôle n’est buvable qu’à trois: un qui boit et deux qui le maintiennent sur sa chaise.

Le ciel est tout clair et le clocher à bulbe commence à reluire timidement par-dessus des toits imbriqués d’où montent, tout droit, les fumées de petit bois du premier matin. En passant devant une étable, je pousse la porte sur un flot de vapeur de fumier authentique. Une sorte d’ours à casquette luisante se montre entre deux culs de vaches. Je lui demande poliment: « si vos y d’laffé ? ». Il en a, juste le temps de traire deux bols de mousse tiède. Nous allons sentir la vache tout le reste de notre vie. Rien ne s’incruste autant que cette odeur moite presque aussi récurrente que les relents de chèvre mâtinés de mouton âcre du pantalon de Jean, blindé à force de coucher dans les cangrains et les boîtons.

L’ours ne veut pas être payé. Il reste sur sa porte, à nous voir partir, psalmodiant des « y est ran san, é va bin dinse ». Sa journée en sera toute illuminée.

Nous avons le temps de prendre deux tickets roses « pour aller en bas ». Je grimpe à l’échelle du gros Citroën ventru dont le gazo jette ses derniers feux dans l’aube naissante, pour caler les skis contre la rambarde de la galerie et nous nous encoignons sur la banquette arrière.

Tout devant, il y a deux grosses bonbonnes emmitouflées qui doivent être des dames et vers le milieu un col de canadienne relevé comme un entonnoir, avec un large chapeau noir posé dessus comme couvercle. Il fait un froid de sépulcre dans cette caisse. Je somnole en essayant de conserver un peu de chaleur entre mon dos et la moleskine rouge.

Tout à coup, Jean me secoue rudement, à peine davantage que les cahots de la route mais plus longtemps. Nous sommes arrêtés dans un virage, à l’entrée d’un pont, pour laisser passer une colonne montante de cinq ou six camions vert foncé hermétiquement bâchés précédés de deux motards engoncés dans des cuirs et casqués d’acier gris. Ils ont des mitraillettes en travers du bide et de grosses lunettes rondes ajoutent à leur aspect avenant et primesautier. Sûrement des comiques.

J’ai dans la poche ventrale de ma cagoule une carte d’identité qui prouve que je n’ai pas l’âge de tout ce qu’on voudrait et, dedans, un certificat de baptême qui affirme que je suis catholique et surtout pas ce qu’on ne voudrait pas. C’est pas une raison pour la ramener. Ils passent. Pas difficile de deviner ce qu’il y a sous les bâches. Par un froid pareil ils ont tout bouclé.

En arrivant en ville, une heure pour un peu plus de trente kilomètres plus tard, nous nous insinuons dans les ruelles de la vieille ville, à la recherche de quelque nourriture, clandestine ou pas. Il nous restera à espérer un train gastéropode pour regagner, de borne en borne, nos pénates provisoirement abandonnées.

J’apprends la nouvelle deux ou trois jours après. Ils sont montés en suivant les traces et évidemment une bonne partie des nôtres. Ils ont balancé des grenades dans les deux chalets qui dominent le lac long. Pour faire bonne mesure et en suivant la tranchée de sangliers ils sont allés brûler le refuge et une vacherie à côté. Ce mémorable exploit guerrier leur a sans doute évité d’aller immédiatement sur ce front de l’Est qui, dit-on, tend furieusement à tirer vers l’Ouest.

– T’en fais pas, ils reviendront sûrement en touristes un jour ou l’autre, si le coin leur a plu.

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