Quand la montagne met son chapeau s’il ne pleut pas il fera beau

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

***

Le temps ne passe pas. Il change seulement. C’est nous qui passons.

Jean est devenu moniteur de ski puis guide de haute montagne. Tous ceux qui le connaissent disent que c’était inévitable. Je les approuve d’autant plus qu’il m’avait prévenu : « la condition ouvrière n’est pas une fatalité ». Pendant une longue période nous ne nous sommes rencontrés que de loin en loin pour une petite voie d’escalade, une belle descente, un sommet peut-être, à peine. Nous avions, chacun de notre côté, bien d’autres choses à faire.

Photo de l’auteur

Je suis quand-même inquiet de voir Jean se servir de ses passions pour gagner sa vie.

Confondre ses loisirs avec son métier est assurément une forme d’abandon, en même temps qu’une démarche perfectionniste. Par contre, dans sa situation, c’était mener à bien, aussi bien que possible, ce qu’il n’aurait probablement pas accompli si la nécessité de gagner sa croûte autrement l’avait continuellement tiré vers le bas, dans tous les sens de l’expression. Il s’est admirablement sorti de cette contradiction en se dédiant à pratiquer son métier avec l’enthousiasme de l’amateur, consolidé par la technique et l’expérience du professionnel. Pour cette raison, je suis persuadé qu’il n’aurait pu durer hors de cette complémentarité qui exige, l’âge venu, de redevenir l’un ou de continuer l’autre. Ceci est évidemment une autre et triste histoire.

En attendant, étant donné qu’il exerce l’enseignement du ski dans une des stations qui, assez proches, ont vu nos débuts et quelques-unes de nos meilleures gamelles, il nous arrive de retrouver pour un instant ou quelques heures, le bonheur ressuscité de nos engueulades adolescentes. Jean s’abandonne forcément à quelques résurgences de pédagogie vite étouffée par mes protestations de mauvaise volonté. Quel immense plaisir que de suivre les conseils d’un moniteur auquel j’ai le droit permanent de lui dire qu’il m’emmerde ! Quelle délivrance pour lui de pouvoir m’affirmer en retour que je suis un con ! Les beaux jours passés sont décidément revenus.

Photo de l’auteur

L’été, dit la chanson, je m’ les fait couper pour mieux respirer. Cet aphorisme de corps de garde signifie clairement que c’est pas la même. Jean a choisi son point de chute, éventualité horrible pour un guide, dans un massif légèrement plus méridional que les régions de nos débuts si prometteurs. Pas trop loin toutefois pour que je m’y expose aux effets de la malédiction dont les contrées du sud m’accablent.

L’endroit est aussi magnifique que célèbre, avec une insistance sur le magnifique et une sourdine sur la célébrité assez efficace pour qu’on nous y foute provisoirement et agréablement la paix. Les distances y sont impressionnantes, gage de protection relative. Les altitudes frôlent la grandiloquence sans jamais y succomber. Les difficultés techniques sont amplifiées par une fréquentation plus diluée dans l’immensité. L’acharnement commercial en est retenu d’autant et on y est partagé entre le sentiment d’être revenu à un alpinisme pas encore banalisé par la foule et celui d’accéder déjà à une pratique débarrassée des importuns et du collectif, telle que nous l’espérons depuis si longtemps sans trop y croire. Nous y sommes loin de certains massifs où l’esthétique des sommets n’apparaît plus guère à ceux qui sont obligés de dégager la vue à coups de piolets. Bénis soient ces lieux où l’on peut encore marcher ailleurs que sur les talons du précédent sans être poussé aux fesses par les genoux du suivant. L’intensité du commerce y est probablement moins alléchante qu’ailleurs mais on peut y vivre assez normalement en des villages où la route est encore au singulier, le nombre des magasins réduit au nécessaire, l’accent local bien loin du polyglotte et les habitants capables de vous reconnaître d’une année à l’autre à votre physionomie et par votre nom. Jean dit, tout de suite après Platon et avec moins d’emphase, que cette patrie est la sienne parce qu’il y est bien.

Photo de l’auteur

C’est tout de même une patrie très en pente, suspendue au rebord d’une terrasse dont le front est une falaise. On n’est pas encore obligé, comme en certains lieux, d’y ferrer les poules à glace mais, un couvreur du coin m’a affirmé qu’il n’était jamais monté sur un toit. Il faisait le tour de la maison par l’amont et descendait. On y dort, confiant, dans une chambre au deuxième qui donne à l’arrière, par une porte-fenêtre, sur une cour abrupte à gravir avec précautions.

Ce massif préservé, j’en ai déjà égratigné le bord le plus urbanisé, à la suite d’un exploit dont je suis encore tout stupéfait. On m’a sélectionné pour y courir un championnat national bien que seulement universitaire. Ce fut un charmant séjour au soleil pascal, dans l’agréable gratuité d’un hôtel panoramique passablement délabré par la dernière des nombreuses occupations militaires qu’il a connu au sein d’une forteresse aussi pétreuse qu’imprenable. Sous un ciel de carte postale technicolore, sur des pistes réservées admirablement damées, dans une ambiance de vedettariat, je n’aurais voulu, pour rien au monde, ternir par une victoire ce paradis des mélèzes.

Photo de l’auteur

C’est au cœur de ces montagnes admirables, le long des glaciers inconnus des foules, sur des sommets dont les descentes ne sont pas encore des parcours jalonnés, rabotés par des multitudes comptabilisées, que j’irai retrouver mon ami Jean et quelques autres.

***

Laisser un commentaire