Quand on est pressé faut aller doucement

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

***

Je fais la rue de gare pour la troisième fois, de la Poste à la Mairie et retour. Encore vu personne. Depuis que Jean s’ingénie à grimper d’horribles choses de plus en plus escarpées, dans l’intention proclamée de faire son métier de cette activité de tuagens, je dois me rendre à l’évidence que mes capacités congénitales seront insuffisantes pour le suivre en ces galères. Restera heureusement le ski pour nous rencontrer de temps à autres hors de ces aventures de sac et de cordes et nous engueuler un bon coup lorsque sa pédagogie tatillonne commencera à me les briser outre mesure.

On m’appelle. C’est Roger, petit, rond, posé, dégarni, bronzé, jovial, notable respecté et pourtant vendeur de voitures d’occasion. Il me sort le nom d’un massif que je connais bien et d’une chaîne de sommets dont je n’ai atteint que le dernier, tout là-bas, tout au bout, à la fin des fins.

– Tu viendrais pas pour la traversée ?

– Hou la la, j’ai jamais fait çà… Y a qui ?

– Y a moi… c’est tout.

J’ai bien compris. Tout seul pour un truc pareil, il voudrait bien un second, peut-être un secouriste, quelqu’un pour assurer. L’occasion est flatteuse. J’en suis.

Pour une fois, le long parcours de la vallée, jusqu’au pied des parois qui nous intéressent, se fera en bagnole. Roger a sorti de ses stocks une grosse caisse noire à coins carrés dont le moteur se prétend flottant. En tous cas il est puissant. Il amène son engin devant la cantine, sous l’admiration muette des rares populations qui ont l’habitude de nous voir arriver suants, sur des vélos pénibles, ou plus souvent à pied, sous des sacs obèses. De plus, nous n’avons pas l’air de venir bocater les primevères, à en juger par l’équipement, y compris les piolets et des godasses à pitater la neige. Une grosse corde d’attache ajoute à l’aspect compétent de l’ensemble. Les jeunes touristes en robes à fleurs en sont époulaillées au point, exceptionnel, de faire silence, comme au cirque ou peut-être au cimetière. Roger range soigneusement sa bagnole entre un rang de gros sapins et un fossé profond qui protège la route des écoulements intempestifs.

La marche d’approche par sentiers forestiers et résidus d’avalanches fossiles, se poursuit par la remontée interminable d’un long cône d’éboulis étalé sous les parois immenses qui forment le socle de notre premier sommet. Tous ceux qui l’entourent forment une chaîne circulaire à peine interrompue par un col douceâtre d’où, il y a quelques années, je suis redescendu à cloche-pied à cause d’une fracture à une cheville qui grince encore de temps en temps lorsque le mauvais temps s’annonce. Cette enceinte s’ouvre à peine au monde des vivants par une vallée étroite, brèche habitée par un torrent collecteur des dizaines de cascades qui se multiplient au printemps au point de devenir assourdissantes lorsque les avalanches de fond se mêlent à leurs eaux turbulentes pour vidanger tout ce qui coule, glisse, dévale et ravage les flancs abrupts de cette combe enclavée.

Photo André Ducrot

Nous remontons sans nous presser un énorme cône où se mêlent tous les échantillons de ce qui peut tomber d’une montagne, y compris quelques milliers d’épicéas brisés, quelques millions de mètres cubes de roches broyées, probablement quelques cadavres d’animaux cornus qui se pétrifient lentement. Tout çà s’est bien tassé sous le poids des saisons mais, de temps à autres, quelques roches éparses tombées des surplombs s’ajoutent aux masses anciennes, histoire d’entretenir le volume du socle renouvelé. Il vaut mieux éviter de se trouver là lorsque le vent et la pluie agitent l’atmosphère. Aujourd’hui tout est si calme, il fait si chaud sous le soleil féroce, que je suis à peine d’humeur à m’irriter de la lenteur légendaire de cet ami Roger.

Le bonhomme est bien connu pour sa manie de démarrer si mollement que tout le monde lui passe devant dès le départ et le laisse pour mort. Il remonte peu à peu la caravane sans accélérer le moins du monde mais en adoptant le rythme d’horloge comtoise qu’il conservera obstinément jusqu’à la fin de la course. Il arrive au sommet en même temps que tout le monde, bien avant les traînards qu’il aura dépassés depuis longtemps. Ce n’est pas aujourd’hui que je résoudrai ce mystère mathématique. Je reste sagement en arrière, assez loin pour confirmer ma place de supplétif. De plus, je n’ai jamais mis les pieds par là et je ne sais de l’entreprise que ce qu’en fabulent les itinéraires imprimés par de sordides vicieux qui ne racontent que des ânerie et comptent sur leurs doigts crochus, en ricanant, le nombre d’égarés, éternels disparus dont ils portent malicieusement le deuil. Je vois donc Roger tirer vers la gauche, dans un mouvement enveloppant qui m’intrigue.

Il me semblait bien que cette haute paroi couronnée de surplombs verdâtres aussi engageants que des mâchicoulis n’était pas à la portée de l’allure pépère de mon meneur. La nouvelle d’une tentative d’escalade directe se répandrait vite dans le milieu des fossoyeurs locaux. Je vois donc avec bonheur que nous approchons peu à peu de la base d’un grand éperon aigu, écorchoir détaché entre des piliers massifs dont le sommet se perd contre d’autres parois, à n’en plus finir. Je distingue là-dessous l’entrée dissimulée d’une haute entaille en forme de cheminée rétrécie, faite d’une roche noire aussi avenante et délavée qu’une ardoise de pissoir. Un ruisselet ridicule s’en échappe, qui ajoute à l’impression.

Roger s’engage dans cet antre et s’arrête, nez en l’air, à la recherche de quelque sortie qui me semble aussi apparente que celle d’une nasse. D’en bas pourtant, je le vois s’attaquer à la paroi de gauche avec une aisance suspecte. Je me précipite pour ramasser le cadavre mais rien ne tombe, à l’exception de quelques graviers détachés par ce grimpeurs avide. Il est vrai que, vue de près, la facette présente une suite de rainures horizontales formant échelle à poules et que son escalade est d’une facilité décevante. Il en est ainsi de bien des belles dont il ne faut juger qu’après y avoir mis la main.

Roger est sorti. Il s’avance prudemment sur une corniche à peine plus large que son chapeau si tyrolien que je m’attends à ce qu’il se mette à jodler tout seul. Le passage est impressionnant, le vide abominable. Ce truc est le prototype du sale coin, pas assez varappe pour justifier la corde et qui vous envoie, au moindre faux-pas, voler dans les airs pour tout le reste de votre courte vie. Je suis donc bien aise de me retrouver sur la fine extrémité de l’éperon responsable de cette hasardeuse grimpette. Je commence quand-même à parler de corde parce que, pour poursuivre, il nous faudra emprunter une arête assez aiguë et assez raide pour que les marches qui l’entaillent semblent fort bienvenues tant aux mains agrippées qu’aux pieds vacillants. Roger, d’en haut, affirme que ce n’est rien. Je me range à sa conclusion tout en prenant bien soin de rester à distance, résigné, s’il le faut, à le recevoir sur la tête. Tout va bien pourtant jusqu’au point fatal où l’arête vient buter sous un surplomb définitif, fendu d’un couloir rempli d’un agencement de blocs coincés qui n’attendent qu’une chiquenaude pour rayer de la carte et de l’état civil tout ce qui les sépare du niveau de la mer.

Je constate que nous sommes coincés.

Un chrétien comme on n’en fait plus guère a scellé une croix de fer grossièrement forgé, à même la roche, sous le surplomb. Ce rappel de nos fins dernières en ce lieu escarpé n’est peut-être qu’un ex-voto, l’acte expiatoire de quelque saloperie secrète désormais repentie, l’affirmation méritoire d’une foi en la solidité providentielle des blocs suspendus ou seulement un trait d’humour noir.

L’exégèse s’interrompt lorsque je constate que, par la gauche, il n’y a qu’abîmes obstinément inapprochables sinon pour en tomber très vite et que, vers la droite, un énorme pilier sombre ferme complètement l’horizon. Il faut dire qu’ici l’horizon est large mais d’un seul côté de la planète. La vue est étendue à l’infini vers les chaînes successives de sommets innombrables, dégressifs, dégradés, jusqu’à la dépression des plaines lacustres urbanisées. Le côté qui m’intéresse parce que c’est là que je m’accroche est complètement barré par la masse de la montagne à laquelle nous sommes collés comme tavans sur le flanc d’une génisse et le peu que j’en devinerais est obstrué par ce monstrueux monument. Je vois alors Roger faire un grand pas, le premier de sa carrière sans doute. Il franchit le ruisseau qui sourd du surplomb et s’engage le long d’une ravine diagonale à peine visible à la base du pilier qu’elle contourne. Une telle audace, inattendue chez cet homme pondéré, m’entraîne à sa suite sans autre intention que de ne pas demeurer plus longtemps sous ces édifices apparemment provisoires.

La subtilité de cet itinéraire imperceptible nous amène à l’origine d’une vire d’aspect généralement horizontal qui parcourt de bout en bout la paroi que nous avons si heureusement contournée par nos grimpettes astucieuses. C’est une vire en pente, bourrée de cailloux de volumes divers et mélangés, du gravier microscopique au petit immeuble locatif. Leur renouvellement constant et spontané me donne à penser qu’il faudra faire vite et me décide à interposer mon mouchoir plié en huit entre mon crâne et le fond de mon chapeau.

En dépit de toute topographie, l’inclinaison d’une vire se mesure surtout à l’ampleur du vide qu’elle domine. Celle-ci, faute d’en juger autrement que par la vue plongeante que j’ai du paysage et par le souvenir des gros surplombs si hideux vus d’en bas, j’ai tendance à la trouver excessive. La piste qui serpente d’échine en ravine et de grimpette en glissette entre les blocs outrageusement instables me parait effroyablement suspendue. De la paroi qui nous domine tombent de temps en temps de mignons projectiles, prémisses à peine murmurés, juste un peu siffleurs. J’ai l’impression de traverser la tôle de fond d’un tir aux pipes. Je suis au regret de constater que je suis une des pipes. Tout va pourtant assez bien jusqu’au moment attendu où une pierre un peu plus grosse que la moyenne tombe en ronflant assez loin de mon dos. Assez près toutefois pour me convaincre de prendre les jambes à mon cou et de rejoindre en tête ce charmant Roger qui lambine à son habitude, plus fataliste que jamais. Il s’étonne à peine que je le traite de bougre de limace et consent à accélérer son espèce de marche funèbre. Nous atteignons ainsi en trottinant l’extrémité de la vire qui contourne le énième pilier de la ixième paroi, pour déboucher sur une prairie. J’attends d’avoir largement dépassé la limite des régions bombardées pour m’étonner du contraste.

Nous sommes entrés par la porte dissimulée, au bas d’une large combe qui descend d’un col élevé. L’ herbe y pousse, dans les parties les plus basses, entre des dalles de lapiaz crayeux, des traînées de pierriers brisés menu, des barrettes étagées d’où batifolent des cascatelles scintillantes. Plus haut, des langues de névés serpentent encore dans les ravines à l’ombre des arêtes détachées des parois ruinées, des barres effondrées, des blocs éboulés. Le col est encore enneigé et une fine corniche souligne sa courbe molle. Je pense « auge glaciaire », dans la froideur d’une nomenclature géologique qui n’ajoute rien à l’esthétique de l’endroit. Je commence à m’inquiéter quand-même de cette fatalité qui me pousse à ne fréquenter que des montagnes en ruine, des effondrements et autres résidus de cataclysmes. Je finirai bien par recevoir un jour, en plein sur la tête, un gros morceau de ces rescapés des humeurs sismiques, ce qui serait bien dommage.

Mes professeurs m’ont enseigné qu’une auge glaciaire, outre d’être le résultat de l’érosion du même nom, ce que j’aurais trouvé tout seul, présente des bords verticaux et un fond plat. Comme toute notion schématique, celle-ci souffre d’un si grand nombre d’exceptions qu’à la fin on se demande s’il ne vaudrait pas mieux en tirer une nouvelle règle qui serait certainement à réviser à la lumière de nouveaux détails auparavant inaperçus. C’est ainsi, dit-on que progresse la science.

De telles réminiscences me donnent à penser que j’ai peut-être bien reçu en effet et sans m’en rendre compte, une grosse pierre sur le vertex de mon vieux chapeau.

Donc, auge ou pas, celle-ci devrait avoir des bords, selon la bonne définition du trou qui, comme on sait, n’est qu’un morceau de rien avec quelque chose autour. Je vois sur la droite une haute barrière de roches sombres qui se termine en proue de navire toute fendillée et écornée de créneaux cornus. Il parait qu’il y a des itinéraires par là dessus mais je me demande bien ce que des grimpeurs non définitivement suicidaires pourraient bien y aller foutre. Sur la gauche c’est plus subtil. En partant de l’endroit où nous sommes sortis de la vire aux pipes, jaillit une aiguille fine et élégante, sorte de corne d’un beau rocher clair assez séduisant pour donner des envies de grimpaison. Je la reconnais parce que, de la vallée, on ne voit qu’elle. Suit une brèche étroite, une seconde corne un peu moins svelte que sa frangine et toute une série de cornettes, gendarmes, tourelles, becquets, le long d’une arête qui monte vers un gros sommet massif dont, hélas, un gros pilier délité me cache le fin bout. Toute cette architecture forme une paroi continue qui s’étire vers le col que nous devrions franchir demain. Elle est enchâssée dans un socle de pierriers parallèles assez obèses et continuellement entretenus pour que j’émette quelques doutes sur la qualité du rocher fournisseur.

Reste un détail d’importance. La combe est tranchée à l’aval par une falaise si incroyablement haute et verticale que d’ici, vue de haut, on n’en voit pas le pied. La pente générale assez moyenne de cette vallée suspendue se termine brutalement par une sorte de balcon indistinct. De là, une douzaine de torrents bien sages s’excitent et accélèrent leur cours pour tomber furieusement en cascades de tous calibres dont on ne voit que les vapeurs légères monter au raz de l’abîme. Nous sommes donc à la limite entre les parties hautes du massif et les parois du cirque que, ce matin, nous admirions de la terrasse de la cantine.

Je suis très satisfait d’avoir fait connaissance. J’aime bien savoir à qui j’ai à faire, surtout lorsque la nuit menace et qu’un départ à la borgnette est plus que probable. Roger, qui a repris son allure de sénateur indolent, traverse d’une rive à l’autre le bas de cette agréable combe. Il se risque à sauter quelques rigoles, se dirigeant vers des barres moussues au flanc desquelles je distingue avec peine une sorte de murette sommaire comme on en voit sur les reproductions des grottes infiniment préhistoriques. Cette espèce de caverne serait-elle le refuge ?

On dirait une cabane, moitié abri sous roche, moitié pierres sèches. Un petit bout d’avant-toit prolonge la pente raide de la montagne. L’herbe et la mousse recouvrent en abondance les plaques de lapiaz qui servent de tavaillons. Un trou, quelque part, laisse échapper une fumée oscillante qui affirme la présence d’êtres un tant soit peu évolués. La porte de bois épais est si basse qu’il faut pénétrer sinon à quatre pattes, du moins suffisamment courbé pour ne pas y laisser son scalp. Pas un cochon cavernicole n’accepterait un tel boiton.

En l’absence de ce profitable animal, nous abordons l’étroite surface de terre battue qui sert de terrasse où nous attendent deux êtres poilus aux vêtements sensiblement humains, parfaitement mimétiques aux roches caillasses qui les entourent, la crasse en plus. Ce sont des moutonniers par l’odeur, des étrangers pas d’ici par l’accent, des barbus par pilosité incontrôlée, de braves types par leur sourire évasé. Ils sont visiblement ravis de voir monter du fond deux semblables à gros sacs d’où sortent successivement des salades, du raisin, une bouteille de bonne cuvée.

Ce sont les légumes et les vivres frais qui manquent le plus en ces altitudes. Le mulet qui passe le col de temps à autres chargé comme un lui-même, menant le jeune garçon qui lui emboîte le pas, apportent d’outre les monts un ravitaillement plutôt monotone où les fantaisies gastronomiques sont rares. C’est pourquoi nous choisissons l’encombrant, le fragile, le futile ou le superflu, de préférence aux nourritures massives. Si l’hospitalité montagnarde est en principe une règle, il vaut mieux la consolider par quelque symbole digestible. On n’en est que mieux considéré, n’est-ce pas mon Prince ?

L’intérieur, lorsque l’œil s’est habitué à l’obscurité vacillante à peine atténuée par un bon feu de bûches, m’apparaît comme incroyablement confortable. Il est vrai que je m’attendais au pire. L’espace sous le surplomb est suffisamment profond pour laisser place à un bon plancher, à droite, qui sert de couche à foin sec. Les bergers ont leurs couchettes à gauche, de l’autre coté d’une paroi basse. Tous les murs sont garnis de planches jointes et le toit est soutenu par une lourde charpente qui sert surtout à consolider le surplomb. Le foyer est une dalle encastrée dans la murette. La fumée sort par un trou latéral sagement opposé à la porte pour assurer un tirage convenable. Cet agencement porte la marque d’un si long usage et d’une telle ancienneté que je sens que des siècles ont passé, comme il en passera d’autres, sans rien changer à ce trou d’hommes industrieux.

Nous mangeons dehors, assis sur un bloc assez carré pour offrir un repos acceptable à nos fesses. Le crépuscule est si coloré que, pour finir, il commence à prendre une drôle de gueule. Vers l’ouest, dont nous ne voyons que ce que les sommets rapprochés montrent au fin fond de la longue vallée, le jaune clair triomphant a tourné à l’orange, puis à une teinte mauve d’un grisâtre malsain. Dans notre dos, les parois poudrées d’ocre rougeâtre deviennent livides à mesure que monte du col un voile diffus d’obscurité envahissante que perce une grosse étoile bien trop claire pour être sympathique. Il fait doux. Les cascades qui sourdent des névés se sont à peine étouffées. Du gouffre sous nos pieds monte le souffle continu des eaux obstinées. Les bergers se couchent de bonne heure. Il vivent au rythme du soleil. Le temps de desserrer les godasses et de rabattre les capuchons de nos cagoules nous nous allongeons dans le bon foin dans l’espoir de nous assoupir un peu malgré l’heure insolite pour les citadins résignés que nous sommes. Le feu meurt lentement. La chaude odeur du bois brûlé nous enveloppe. Pas terrible le tirage ce soir.

Ce pâturage est assez étrange, au fond. Plus caillouteux que de raison, il ne sert désormais qu’aux moutons mais, dans les temps anciens, il a pu recevoir, dit-on, des génisses. Fumé davantage il pouvait être alors plus verdoyant. Pas question de laitières car que faire du lait ? L’utiliser sur place supposerait une fromagerie, même sommaire, du personnel, un bâtiment, toutes choses raffinées impensables ici. Le transporter sortirait du bon sens. Un si long voyage quotidien par mulet chaotique amènerait dans la vallée lointaine un beurre affreux pour un prix de revient révoltant. Donc, va pour les génisses. Quand même, ces génisses, par où passeraient-elles pour atteindre ce lieu plus rupestre que bucolique ? Je n’en connais guère d’assez aptes à l’escalade pour y parvenir ! De nos jours les moutons viennent par le col, de l’autre côté de la frontière. Ils nous sont aussi étrangers que leurs gardiens. On leur loue cet emplacement inaccessible à toute espèce de quadrupèdes depuis notre côté de la montagne, à l’exception, bien sûr, des grimpeurs aussi déterminés que nous deux et de quelques autres amateurs de traumatismes crâniens. L’a-t-il toujours été ? Une légende, aussi peu vérifiée que toutes les autres, par conséquent bien fondée, affirme qu’autrefois existait un passage facile dans les parois, quelque part entre l’imaginaire et l’invraisemblable. Je veux bien croire que le gigantesque éboulement qui ravagea toute une face du cirque, il y a deux bons siècles et le pouce, lorsqu’une grosse tête noire s’effondra d’un seul coup par-dessus forêts, hameau, bêtes et gens, serait pour quelque chose dans la disparition de voies anciennes pas complètement oubliées. Près de ce cimetière naturel, désormais recouvert d’une magnifique forêt, on a planté un oratoire quelque peu exorciste, pour authentifier l’affreux phénomène. Quelques contrebandiers ou autres braconniers, dont le mutisme égale leur inaltérable mémoire ancestrale affirment, contre une tournée de rouge, qu’on pouvait passer par là mais qu’aujourd’hui, bien sûr, on ne passe vraiment plus du tout. Ouais ? J’irai voir çà de près, un jour ou l’autre ? Je connais en tous cas, en face, un agréable col, barré d’une paroi difficile ornée d’une fissure dangereuse où, besoin de viande clandestine aidant, on a passé en contrebande une vache à l’aide d’un palan.

C’est dire si j’ai mal dormi !

Bien fait pour moi. Je ferais bien de cesser l’exploration de ces massifs tourmentés, ruinés, bouleversés, pour me consacrer comme tout le monde aux grandes montagnes prestigieuses pour touristes distingués où tout ce qui n’est pas beau rocher est glace pure, ce qui, on s’en doute, résout complètement le problèmes des génisses.

Dans le noir, Roger me secoue. Parce que je me refuse à porter une montre bracelet, j’ai bien du mal à lire l’heure à celle qui est enveloppée d’un gros mouchoir, dans la poche de mon sac. Je me réveille habituellement au pifomètre et, ce matin le pif me dit de dormir encore. Les bergers aussi. Ils ont fait du café au retour de leur inspection matinale. Les moutons vont bien. Tant mieux. Le café est brûlant et le temps dégueulasse.

Cagoule fermée, chaussures serrées, nous sortons dans un brouillard si compact que j’ai l’impression de plonger dans un liquide irrespirable, ce qui n’est pas stupide puisque, en plus, il pleut.

J’ai du brouillard une assez longue expérience pour affirmer d’emblée que celui-ci est sans espoir. Entre la brume joyeuse des petits matins qui va s’évaporer au premier soleil, la sombre chape de plomb des jours sans joie, l’étouffante masse appesantie en laquelle on nage à vue sans voir ni même imaginer, les rafales de vapeurs tourmentées des orages tournoyants, l’éblouissante lumière diffuse du jour blanc, sans compter les mélanges de genres et les nuances éclectiques, j’ai toute une collection de connaissances brouillardeuses, à en faire commerce. Ma préférée est la masse cotonneuse dans laquelle nous avions skié toute une matinée sur un col invisible, hurlant pour nous baliser, incapables d’identifier le spectre auquel nous tendions la main, spatules à spatules. J’ai fait aussi un long voyage en train, et retour, d’une capitale à l’autre, joué toute la nuit avec mes copains de l’orchestre, sans rien voir de ce morne patelin sinon des halos diffus autour de réverbères supposés. C’est donc en expert que je mesure les chances que nous avons de réussir la course dans ces conditions opaques. La pluie est fine, douceâtre, impalpable. Ce n’est pas une averse matinale, pas le brouillard qui mouille. Il pleut et c’est pour longtemps. Il nous reste à redescendre ce que nous avons agréablement monté hier. Voilà, en gros, la définition de l’alpinisme, quelles que soient les conditions atmosphériques.

Devant la perspective de suivre pendant quelques heures un fond de pantalon monté sur courtes pattes, un sac tout mouillé surmonté d’un chapeau tyrolien aux aspects d’éponge, je pars devant, supposant que Roger suivra à vitesse normale pour ne pas rester seul en arrière, plongé dans les niolles ténébreuses.

J’atteins l’entrée de la grande vire sans trop de déviation en coupant à angle droit trois ou quatre ruisseaux. Le bruit des longues cascades monte de l’abîme. Lorsque la caillasse remplace l’herbe rare nous y sommes. Je trouve facilement l’amorce de la piste graveleuse. A cet endroit la vire est étroite entre la paroi angulaire et le grand vide, à gauche. En restant à bonne hauteur, je ne risquais pas de la manquer. Reste désormais à ne pas la perdre. Entre les blocs de tous calibres, en louvoyant là où le passage semble logique, les yeux collés à une trace assez invisible pour n’être qu’imaginée, je progresse sans peine, uniquement attentif à ne pas m’approcher du rebord des surplombs. J’en oublie presque qu’il pleut et que la réputation de l’endroit veut que, dans ces conditions, nous devrions être abondamment bombardés de toutes les pierres volantes de la création. En réalité il ne tombe rien du tout. La pluie est fine, calme, sans ces brutalités orageuses qui font se décrocher ces grands morceaux de montagne qui font frémir, en bas, ceux qui les entendent rouler en vrac dans la nuit foudroyée. Ce n’est tout de même pas une raison pour établir ici un camp de vacances. Je marche aussi vite que je vois où passer. Roger me colle aux fesses, pour une fois. Il doit penser comme moi que plus nous sortirons rapidement de cette vire à caillasses, plus nous serons tranquilles au sujet de nos crânes et de ce qu’il y a dedans.

Depuis un moment je me rends compte que la lumière baisse en une espèce de crépuscule saugrenu en ce début de matinée. Nous sommes sur la face occidentale de la montagne. Là-haut, très au-dessus des masses de brouillard, les sommets doivent projeter leur ombre étalée sur les vapeurs illuminées doucement mouvantes. Admirable spectacle de tout de suite après la création du monde, dont je n’ai pour l’instant qu’une image irritante. Ce qui m’enchante, par contre, c’est de voir surgir du néant grisâtre la base du gros pilier noir qui devrait, si rien n’a bougé pendant la nuit, marquer la fin de la traversée et le commencement des horreurs torrentielles. On ne sait jamais, dans ces régions instables. Je me dis qu’avec la pluie, pour modérée qu’elle soit, les cascades vont gonfler et que nous devrions en subir quelques immersions inévitables. La perspective d’une douche glacée agrémentée de quelques pelletées de graviers corrosifs, à la descente d’une voie d’escalade modérée mais néanmoins casse-gueule, ne me séduit qu’à peine.

Lorsque je retrouve, par instinct animal, la ravine qui contourne le pilier tout dégouttant de cascatelles furtives, j’imagine que le torrent qui tombe des surplombs branlants va furieusement nous couper le passage. Ce ne serait pas la première fois qu’un petit pipi de rien du tout tournerait au niagara local, au retour de quelque course arrosée et précisément à l’endroit où le franchissement s’affirme inéluctable. J’en connais quelques-uns comme çà qui m’ont joué le tour et que je n’en félicite pas du tout. La gentille cascade au filet d’eau claire est en effet devenue torrent grisâtre mais sa prise d’autorité timide n’en fait qu’un obstacle à sauter dans la foulée, sans plus. Roger choisit de poser son pied sur un beau bloc luisant qui bascule sous l’insulte. Immergé jusqu’aux genoux dans une vasque tournoyante, ce qui reste visible de mon compagnon éclate de rire :

– Quel con, ce bloc… de toute façon j’étais déjà mouillé !

Il a parfaitement raison. Il n’est pas donné aux mortels de séparer les eaux qui sont en haut de celles qui sont en bas.

Dans ce couloir, sous les lourds surplombs de cette bornache, le brouillard est encore plus dense qu’ailleurs. De grosses masses de sombres vapeurs remontent lentement de la profondeur, emportées par une ascendance qui rampe le long des parois mouillées, agite lourdement la brume épaisse. La croix de fer scellée à plat sur sa dalle humide ajoute à l’impression joyeuse qui émane de cet agréable balcon. Quelques friselis de pierres détachées qui dégringolent vers nous, nous décident à passer outre au charme de cet asile enchanteur.

De l’arête qu’il faut désormais redescendre, je ne vois qu’une dizaine de mètres de rocher assez ruisselant pour m’imposer la question de la corde. Je sais que plus bas il y aura des marches taillées dans la glaise et ensuite des touffes d’herbe assez glissante pour nous envoyer tous les deux tutoyer la verticale pendant quelques secondes sans retour. Je me dis, par contre, que tant qu’à voler, il vaudrait mieux le faire individuellement et, si possible, pas dans le même mouvement. Je laisse donc la corde bien au sec au fond du sac. Je commence à descendre avec des précautions de fakir sur une échelle en lames de sabre. Je tiens mon piolet comme pour ramasser une pente de neige dure. Je suis persuadé que la pioche se planterait dans cette roche délitée comme un pic à glace dans l’occiput d’un trotskiste. Je souhaite quand-même ne pas vérifier.

Roger suit à respectueuse distance. A cet endroit il n’a pas besoin de voir très loin pour suivre le fil. S’il glisse, il aura donc le temps de prendre de la vitesse avant de me tomber sur les épaules ou, dans le meilleur des cas, de me passer au dessus de la tête. Corde ou pas, je ne pourrais rien faire pour m’éviter de le suivre dans son escapade.

Je suis très satisfait lorsque l’arête se transforme en un éperon au fil horizontal. Je reconnais bien là la mansuétude des reliefs apparemment hostiles qui, même dans le brouillard le plus compact, ne changent pas de forme et restent à la disposition du grimpeur qui leur fait confiance. Je tourne à gauche pour suivre cette espèce de viônnet qui longe, au raz du vide invisible, le rebord d’une paroi à peine imaginable. Ce n’est ni le lieu ni le moment de faire des cabrioles. Je suis presque soulagé d’aboutir au commencement de la fameuse paroi d’ardoises délavées qui me semblait si antipathique hier matin. Il y a des endroits qui gagnent à être connus. Au fond de ce grand trou nous allons retrouver la cascade enfermée dans sa cheminée suintante qui doit s’être changée en entonnoir, réceptacle de toutes les eaux du ciel bouleversé. Je prie intensément ce ciel de ne pas ajouter au flot qui mugit là-dessous, quelques percussions minéralogiques en forme de tombereau de caillasses. Je veux bien mourir noyé, roulé dans les remous furieux, mais pas assommé au préalable. C’est aussi l’avis de Roger qui s’engage en premier dans la descente en escaliers étroits, prétendant qu’il connaît le passage mieux que moi et que et que… Ses arguments se perdent dans le brouillard et je ne vois plus que son chapeau qui, effectivement, s’y enfonce lentement.

Une fois de plus les parois du gouffre ont joué leur rôle d’amplificateur. Le torrent qui faisait tant de bruit est très acceptable. Il couvre à peine nos godasses, jusqu’à mi-mollet. Mes orteils en sont tout rassérénés. Nous en sortons tout de même en vitesse pour plonger à nouveau dans la mer de brumes laiteuses, en plein jour, si l’on peut dire.

La descente du long cône d’éboulement qui s’étend de la base de la paroi jusqu’au fond de la combe, n’est plus qu’un agréable parcours à l’aveuglette. Il faut seulement éviter de se fourvoyer dans des zones inattendues de blocs fracassés parfaitement infranchissables, dans des ravines accueillantes qui n’aboutissent à rien, dans des bosquets de jeunes varosses entrelacées. Lorsque je saute, les deux semelles bien à plat, sur le chemin carrossable qui tire son trait horizontal comme conclusion à cette pénible aventure, je me dis que la prochaine fois j’irai voir ailleurs si le rocher est plus stable et le ciel moins désolé. Roger est encore une fois de mon avis, pas contrariant pour deux sous. Il se promet de magnifiques randonnées sur glaces étincelantes et protogine caressante tout en trottinant vers la cantine enfouie sous les grands sapins noirs. La pluie redouble vainement. Nous sommes arrivés.

Dès la porte nous sommes enveloppés de la chaleur obscure du bois sec patiné, d’un petit air de feu qui vient de la cuisine, des effluves d’un truc chaud qui fume autant dans nos verres que nos pulls sur nos épaules. Dans un coin, deux vieux d’aspect minéral, probablement par mimétisme, discutent calmement dans un patois édenté.

Je regarde avec reconnaissance ma cagoule, suspendue par le capuchon au portemanteaux de branches écorcées. Elle est beige, toute neuve, ornée sur le bras gauche de l’écusson d’un célèbre club universitaire dont je ne connais que la cotisation et l’assurance anti-tout qui va avec. Je l’ai achetée dans un magasin de sport de la capitale, si bien achalandé que l’on reste rêveur à l’idée du gros sac qui serait nécessaire pour emporter tout çà lors des courses prochaines. Elle est coupée dans un tissu formidable si parfaitement étanche que rien ne passe, ni l’eau du ciel, ni surtout la transpiration qui me mouille beaucoup plus complètement que la plus intense des averses. Elle présente sur le devant une poche stomacale dans laquelle ce qu’on y dépose se mue immédiatement en percuteur acharné du plexus solaire, ce qui revient à dire qu’un mouchoir léger y est le maximum tolérable, en poids comme en substance. Hors ces légers griefs, elle est parfaite pour le ski de piste où il faut être vu, les terrasses où il faut être regardé. Je l’ai portée deux ou trois fois en compétition, ce qui semble être sa vocation première, mais aujourd’hui elle se contente de faire la gouille sur le plancher élastique.

– Si on bouffait quelque chose ?

Roger manifeste ainsi son opinion, publiquement appréciée, que si l’alpinisme est un sport exaltant, le gueuleton du retour n’en est pas moins appréciable. Le patron est bien de son avis. Il disparaît en coulisses, à savoir en cuisine. Il se met à barloquer ses poêles à matafans dans l’intention déclarée de nous fournir une omelette au fromage, avec coup de rouge associé et, pour le geste, une tournée aux deux vieux du coin en attendant. Cette manifestation de savoir-vivre élémentaire déclenche la confidence. Le plus proche de nous, d’un pouce volumineux, installe sa tarte régimentaire en position occipitale et annonce :

– Une fois, par votre vire, j’ai descendu un cochon. Un gros !

– Il a suivi ?

– J’pense bien, j’lavais encordé.

– Et pour l’arête ?

– Oh, j’l’ai un peu tiré.

– Et dans la cheminée ?

– Oh, il a bien un peu gueulé. J’l’ai descendu à bout de corde.

– Ben mon cochon !

Je jette un regard en coin vers la silhouette enveloppée de mon ami Roger.

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