Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.
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L’automne a été agité. J’ai cédé à la tentation d’émigrer, le plus provisoirement possible, dans la capitale universitaire vers laquelle me poursuivaient mes études. Dès mon inscription à une faculté, sélectionnée par mon envie intime d’apprendre tout autre chose que ce qu’on m’y propose, on s’enquiert de mes capacités sportives. On me dit que c’est indispensable, tant notre beau pays a souffert de la veulerie bistrottière et tabagique front-populiste avec ses conséquences défaitistes et occupationnelles, sans compter la vérole et le choléra des poules.
Ma fiche de renseignements, fort éclectique, porte que je suis originaire du pays des ramoneurs exclusifs, se nourrissant uniquement de fondue au fromage de gruaire, plein de trous comme çà va de soi, acharnés six mois par an au palottage de la neige incessante, adonnés à l’élevage de fiers chamois sur pics acérés, se déplaçant sur de longs patins de bois originaires de Scandinavie. Je ne déçois donc personne en me déclarant skieur de compétition. La stupeur est cependant énorme lorsque je prétends participer ou au moins assister à la prochaine occasion de quitter ces régions inondées de fouteballe pour défendre nos couleurs pâlichonnes ailleurs que sur des pelouses dont aucune vache de chez moi ne voudrait, même pour seulement bouser. Il parait que nos équipes, de sports du même nom, ont une telle propension à ramasser des déculottées mémorables devant qui que ce soit en dehors comme en dedans de toutes espèces de confrontations, que ma proposition, pour ce qu’elle a d’original ou franchement hérétique, saute aux yeux envieux des organisateurs patentés de triomphes enregistrés. Ces chasseurs de médailles du mérite sportif en chambre m’inscrivent immédiatement, sans rien connaître ni du ski, ni de ce que ce pourrait être, ni de rien qui corresponde à quoi que ce soit en la matière, ni de tout ce dont ils se foutent complètement du moment où il y aurait quelque ruban à ramasser là-bas. Devant un toubib qui m’a l’air de ne connaître de la descente que ce qui concerne le petit blanc du bar du coin, on me fait passer une visite médicale du genre « Comment çà va?- Pas mal, merci – C’est bien, vas-y ! ». On me donne un titre de transport, euphémisme pour bicheton de chemin de fer de troisième classe, en l’absence de quatrième, ce dont on s’excuse. On me confie un mot de billet avec le nom d’une station inconnue à tous les bataillons et celui d’un hôtel ou supposé tel d’après l’annuaire des postes.
Je quitte l’énorme gare, son vacarme suffocant, mes skis confiés à une sorte de manœuvre badigeonneur qui te leur colle, d’un pinceau expert, une étiquette comme çà avec un numéro. Je les lui abandonne, muet d’angoisse, persuadé de ne les revoir jamais. Le wagon est une patache en bois rescapée de la guerre de quatorze, modèle repeint trente-huit. La locomotive a fait aussi la guerre, celle de quarante modèle bataille du rail. A entendre ses hurlements, ses gémissements de vapeurs torturées je suppose qu’elle a servi dans les steppes de l’Asie la plus orientale qui soit. Mon compartiment, double avec le chiotte entre les deux, tout de ce beige caca d’oie qui fait depuis longtemps la gloire de nos traquelets nationaux est aussi vide que glacé malgré le soin qu’on a pris d’y installer une sorte de tube à ailettes radiateuses qui va gémir toute la nuit sans nous apitoyer au-delà de nos engelures. La voiture à bagages est une classique hommes 40 chevaux en long 8 dont nos armées ne sont pas encore rassasiées. Pauvres bêtes !
Au moment du premier choc violent, accompagné du craquement synchronisé des assemblages ligneux, un être essoufflé s’introduit en catastrophe par ce qui reste de la portière, dont la vitre encadrée à sangle de levage perforée d’œillets de cuivre, vibre et barlotte comme un char à bancs. Il se prétend polytechnicien et se demande, comme moi, où diable on nous envoie et pourquoi faire. Je lui parle de ski. Son air évasif m’informe :
– Moi, on m’a dit… de v’nir…
– Quel côté tu veux ?
Il convient en effet de choisir de quelle banquette, fortement consolidée de peinture cloquée, nous allons tomber dans la ruelle, soit au premier coup de frein, dans un sens, soit à la prochaine accélération brutale, dans l’autre sens. La mollesse du convoi nous rassure pourtant. Nous prenons nos aises pour la nuit, sac sous la tête, godasses ouvertes, cigarettes à portée et thermos pas trop loin.
Après le défilé des banlieues crasseuses dont les taudis entassés montrent leur cul lépreux au voyageur déprimé, passée la région des aiguillages entrelacés, le train prend son tempo tagada, tagada. De temps à autres une clochette mystérieuse salue notre passage par un ding, ding, crac, dong, dong, dong. La nuit tombe, la pluie s’en mêle. Il pleut toujours lorsque je prends le train.
Entre deux phases de sommeil approximatif, j’ouvre un œil intrigué par quelque écriteau enfumé portant le nom étrange de gares inconnues. Je m’étonnerais à peine s’ils étaient rédigés en lettres cyrilliques ou en patois néerlandais.
L’aube humide et cafardeuse se lève sur un univers de fourrés grisâtres. Pas plus de montagnes que de neige à l’horizon brouillardeux. Qu’est-ce que je fous là ?
Une grande ville, une grande gare, de grandes gueules qui brament par des haut-parleurs incompréhensibles que c’est pas là du tout. Nous repartons en ahanant pouf, pouf.
De vallées en enfilades, nous entrons péniblement dans un paysage, gris d’abord, blanchâtre ensuite, tout blanc enfin. Je cherche en vain des formes montagneuses dans ces puissantes collines étalées à l’infini d’un petit matin parcimonieux. Des pentes, certes, des forêts sûrement, des villages peut-être. Où diable sont les pistes ?
Le terminus s’impose puisque la voie ne va pas plus loin. Nous récupérons nos matériels et la souplesse relative de nos échines. Nous partons par les rues enneigées, sac au dos, skis menaçant les rares passants emmitouflés.
L’hôtel est une grande bâtisse de style moderne rapetassé en néo-rustique d’allure franchement skideluxe. Quel bon choix ! Nous sommes logés pour rien, nourris à l’œil, subventionnés, considérés par des loufiats serviles. Des vedettes !
Dans la salle basse, aux poutres artificielles authentiquement ridicules, s’agite une ménagerie étonnante : dames en manteaux de fourrures, toques de fourrure, bottes de fourrure, oreillettes en fourrure, messieurs en houppelandes à poil long, calvitie officielle, calepin, insignes de clubs, chien à poil court. La piaule est bien, la bouffe est bonne. Va falloir songer à skier un peu.
On nous conduit à une sorte de hangar meublé d’une longue table à tréteaux. On distribue des dossards. J’ai le numéro dix-sept. Le polytechnicien hérite du numéro sept, chiffre sacré dont bêtement il ne s’émeut guère. Les vedettes du coin ont toutes écopé des premiers numéros. On me dit que les pistes sont meilleures pour les premiers passages. Après, ce sont des labours.
L’université dont ces merveilles portent les couleurs a expédié ici tout ce qui tient debout sur des skis. A l’arrêt, à ce qu’il semble. Il y a en particulier un petit nerveux sec aux cheveux frisés curieusement érigés en cône renversé. Il skie bizarrement, skis serrés et genoux écartés, jambes arquées et bras si étendus qu’en profonde, on dirait un cul-de-jatte qui joue à l’avion. Il prend ses virages en pédalant d’un ski sur l’autre dans une acrobatie effrayante qui tient du monocycle pour l’équilibre et du défilé de majorettes pour le mouvement alternatif des genoux. Tout le monde lui colle aux fesses tant sa notoriété est immense.
La compétition aura lieu au fond de la vallée, sur les pentes d’une grande montagne assez complexe dont le point culminant s’avère être un volcan toutes humeurs calmées, auquel on accède par un téléphérique aux réaction intéressantes. La mécanique ressemble aux engins de levage qu’on utilisait au temps des cathédrales, sauf qu’elle est en métal tellement graisseux qu’on se croirait dans les machines d’un cargo chinois. La cabine à pans coupés est agitée d’un balancement oscillant qui s’amplifie avec l’altitude à cause, dit-on, du vent dominant. Le câble grince, craque, émet des chuintements pénibles. Il est trop tendu, ou pas assez, trop neuf ou trop usé. Les explications manquent et l’angoisse demeure. Le préposé ne s’étonne qu’à peine lorsque je lui tends mon ticket gratuit pour l’inconnu en précisant :
– …ni fleurs, ni couronnes.
Il sent bien, cet homme, que je viens d’une autre montagne et que j’ai envie de la revoir un jour.
Les pistes, au nombre impressionnant de deux, en tout, partent d’une cabane en plots apparents, dite station supérieure parce qu’il n’y en a pas d’autre. De là, volcan oblige, on descend vers le fond d’un cratère tellement écorné que ce qui en subsiste fait figure de pic élancé. On continue par un long plateau sans autre difficulté que de ne pas s’endormir en route, jusqu’à une cassure molle qui devait être l’exutoire d’un ancien lac avant que tout s’écoule et s’écroule en vrac. La suite est un couloir parfaitement rectiligne entre deux crêtes déchiquetées de lave dentelée, qui se termine en spatule étalée, cône de réception de tout le bazar, y compris bien sûr, des skieurs qui auraient tenu jusque là. J’étudie l’affaire avec d’autant plus de détachement que, règlement oblige, la piste est fermée à l’entraînement. Cette pittoresque coutume est justifiée, dit-on, par le manque de neige habituel ici. On la conserve pour les grandes occasions dont, par exemple, mon passage. J’acquiesce d’autant plus étonné qu’en ce moment, l’épaisseur totale doit dépasser les bons deux mètres. Le moniteur chef qui m’explique cela est un bellâtre qui papillonne autour des dames et nous fiche la paix. Nous sommes au moins assurés de cet avantage. Nous allons donc skier de l’autre côté, là où nous sommes certains de surtout, ne pas aller courir.

La suite des réjouissances est, le lendemain matin, une épreuve de fond que l’on nous présente comme indispensable, obligatoire et cruellement éliminatoire, pour tout dire, sine qua non. Seuls les fondeurs auront le droit de courir en descente. Cette logique m’échappe, qui exige que l’on en bave un bon coup afin d’obtenir la dignité de compétiteur. Il doit y avoir un ministre réformateur là-dessous. C’est trop stupide pour venir d’ailleurs. Je tourne l’obstacle en parcourant le pays, de menuiserie en réparateur de vélos, pour me procurer une paire de skis de fond et les godasses qui vont avec, tellement légers que j’ai l’impression de courir en espadrilles sur une paire de planchettes à reblochon. Je les farte à chaud par une alchimie apprise de mon père qui était expert en fer à repasser mélangeur de combinaisons aussi abominables qu’efficaces. Mon résultat n’en est que plus remarqué. Je dépasse tout le monde à l’exception de deux ou trois malfrats qui doivent avoir le feu aux fesses. C’est la meilleure manière, à mon sens, de ne pas arriver dernier.
Le matin du grand jour est arrivé. Dans l’effervescence émue du transport, notre autobus se flanque dans le premier fossé disponible. Nous jaillissons par tous les orifices pour le redresser avec une telle vigueur qu’il manque basculer dans le ravin d’en face. Une foule d’une trentaine d’égarés assiste en grelottant au départ des bennes successives, dans le courant d’air intense du couloir en béton. J’ai attaché mon beau dossard par-dessus ma cagoule en popeline toute neuve. J’ai mon bonnet rouge, mon hublot polarisant tiré des surplus américains, mes skis paraffinés et mes bâtons en acier fin qui, sauf s’ils cassent, jettent au soleil de si vifs éclairs.
Au sommet, l’enthousiasme se refroidit. Il fait une température abominablement en dessous du dernier zéro. La paroi de la cambuse est recouverte d’une épaisse cuirasse de glace en boules soudées par le vent furieux de la nuit. Personne ne s’en étonne. C’est fréquent ici à cause du fameux vent dominant. Au bord de l’esplanade, un officiel engoncé dans une canadienne boursouflée, muni d’une sorte de réveille-matin, donne le départ, à voix trémulante, de minute en minute, au pied d’un gros thermomètre mural, le mercure dans les talons. Je pars dix-septième.
La piste est vierge, comme beaucoup de vierges, à dix-sept passages près. Sous le beau soleil glacé elle est évidente. De gros nuages clairs rampent le long des pentes poudreuses, jouent à saute-mouton, s’effilochent aux sommets voisins.
Cinq, quatre, trois, deux, un, tez…!
Je pousse un grand coup sur mes cannes et je plonge dans la courte pente raide du départ. Dès le plateau, pour conserver ma vitesse, j’adopte un pas de patineur qui me relance pas mal. Je vois arriver un fanion jaune planté sur un monticule qui ressemble à un cairn. Deux clampins se tiennent derrière qui s’agitent pour indiquer l’emplacement de la cassure et, éventuellement, ramasser les morceaux. J’entends : « … va vite, çui là… « . Je franchis le seuil arrondi sans même décoller. Cette piste est une promenade !
Dans un éclair, j’aperçois un gros insecte à forme humaine qui patauge dans la poudreuse profonde. Il expose à toutes les hontes voyeuses sont numéro sept. Dix minutes qu’il est là ?
Passé la bosse, je remarque que la trace s’en va vers la droite, tourne largement et revient dans l’axe. Pourquoi tergiverser ? Virtus labii nescit. Je prends tout doit. Cette fantaisie, pour simplificatrice qu’elle soit, m’amène à l’entrée du couloir terminal à si furieuse vitesse que je n’ai plus le choix qu’entre tenir ou éclater. Je tiens. Je m’écrase et me stabilise en forme de luge à foin, le menton sur les gants et les gants entre les genoux. Je vois monter du fond des âges une banderole tendue entre deux perches. Des gens ? Virage. Bien. La foule exulte. J’ai sauvé ma peau.
Cette manifestation de joie simple et spontanée dure jusqu’à l’instant ou une voix de sépulcre annonce que le champion local, le spécialiste des virages pédalés, est tombé dans un grand trou et que, depuis, il n’en finit pas de se déboucher les oreilles. Encore un qui arrivera sûrement premier au classement de la semaine prochaine. En attendant, je savoure ma première place dans l’indifférence générale. Quelques outrés me regardent comme si je venais de faire pipi dans le coin du salon. Il n’est pas bon de bousculer les gens dans leurs certitudes locales.
Le slalom de l’après-midi est une aimable réunion d’amis autour d’un tracé tellement tordu que le moniteur de ces dames se manifeste bruyamment. Faisant fonction d’ouvreur, spécialité oblige, il embrasse une chicane et les quelques portes qui la suivent. Il passe l’arrivée en serrant contre sa mâle poitrine une fascine bicolore ornée de fanions du plus bel effet.
Les ravages réparés, les dames dépitées, nous nous livrons enfin à un festival d’acrobaties humoristiques, devant une foule clairsemée qui n’attend plus que l’occasion déçue de rigoler un bon coup. Dans un coin, sur une table de bois blanc enfoncée de guingois dans la neige tassée, un matheux laborieux calcule des pourcentages, des coefficients, des équations tellement compliquées qu’il en fronce des sourcils furieux sous sa casquette norvégienne. Il s’ensuit que tout le monde a probablement gagné sans qu’on sache qui a réellement perdu. Faudra attendre.

La soirée de gala n’est pas mal non plus. Tout le monde, selon sa classe, se présente pour le gueuleton, pieds bien au chaud dans les bottes poilues, en pull plus ou moins multicolore, plus ou moins moulant, insigne métallique sur le bide. Chez les dames, ce dépouillement distingué devient heureusement révélateur, le plus souvent cruellement dénégateur. Je savoure une paire d’après-ski intérieurement garnis de mouton rasé, offerts par un mécène rubicond et manifestement marchand de chaussures. La bouffe est bonne. Les vins locaux sont locaux. Une sorte de futur pharmacien s’acharne à me répéter que les vins de l’endroit lui mettent la tête à l’envers. Nettement moins bourré que lui, je suis pourtant de son avis.
Au dessert, un président chenu égrène d’une voix sénile un palmarès chevrotant d’où il ressort que l’on me tape dans le dos. Quelques filles pas trop belles regardent de ce côté.
Survient un orchestre, blouses bleues, foulards rouges noués dans le dos, chapeaux plats, pantalons côtelés, sabots de bois, accordaléon diatonique, vielle à roue, basse à corde à l’archet vroum, vroum. On se met à danser boum, boum, boum… Je m’enfuis lorsque qu’on hisse sur l’estrade une sorte de grosse bonbonne en forme de chanteuse, à moins que ce ne soit l’inverse, qui commence à suffoquer en patois fouchtra. Elle devient toute rouge et je me barre avant l’explosion.
Je me grouille pour ne pas rater mon train. Ce n’est pas le moment de plaisanter parce qu’on m’a donné l’autorisation comminatoire de me rendre bientôt aux championnats nationaux. Je me dis que çà m’apprendra. La prochaine fois j’essaierai d’imiter mon ami le polytechnicien qui rejoint, claudicant, orné de plusieurs bosses et d’un très seyant sparadrap sur le sourcil gauche.
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