Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.
***

Depuis quelques temps nous sommes en rupture d’intentions, dans le doute et l’indécision. La saison est trop avancée pour skier davantage les neiges pourries d’un printemps insolemment tiède. Il est un peu tôt pour réanimer nos tendances calcaires varappeuses. Nous sommes amenés à nous tourner vers les lointains, et surtout les hauteurs du prestigieux massif qui attire nos envies délicieuses toutes les fois qu’il surgit, magnifique, au-dessus de nos sommets familiers.
L’expédition est d’importance, une fois de plus. Nous emportons de quoi bouffer pendant plusieurs jours, en particulier une quantité de boites de pâté d’origine animale imprécise, vitaminé de surcroît et précisément américain. Le poids de l’ensemble, sérieusement aggravé par celui du métal des contenants, m’inquiète bien un peu mais pas autant que celui des crampons, du piolet, d’une longue corde d’attache, des skis surtout, d’une paire d’espadrilles pour le refuge, de différents fruits secs dont des bananes déshydratées en bottes noirâtres sous Cellophane, de lait condensé en gros tubes, d’une kyrielle de bricoles supposées comestibles, sans oublier tout ce que l’on oublie, que l’on achète en hâte n’importe où et qui s’ajoute à l’ensemble, à commencer par de gros pains ronds farineux à souhait, d’un poids comparable à celui d’une paire de briques. Les vêtements viennent en plus, tous plus pesants qu’on l’imagine lorsqu’on les choisit un par un, la moitié d’entre eux s’avérant inutiles s’il fait beau, cruellement insuffisants si la cousse s’en mêle.
Rien qu’en trimballant les sacs sur les quais de gare il y a de quoi se flanquer un lumbago. Je n’ose pas penser à la montée qui nous attend, que nous voyons toute petite, courte et agréable, dans nos souvenirs d’un été suave qui nous a vus, primesautiers et nez en l’air, monter jusque là haut où il y avait des filles et une grosse mule qui ruait entre les tables métalliques de la terrasse.
Aujourd’hui, c’est en bêtes de charge que nous sommes changés. La bascule de la gare n’en croit pas ses cadrans. C’est bien plus que la moitié de mon poids que je vais hisser le long des sentiers escarpés, au travers de névés effondrés. Quant à Jean, il si mince que j’ai peur qu’il se casse en deux là-dessous.

Nous avons choisi d’atteindre une zone glaciaire située assez haut dans la vallée de nos rêves, aux confins de la frontière trifide, là où un sommet aigu remarquable sert de borne à tout le monde. Il y a un long glacier réputé sans pente excessive, ce qui revient à dire qu’il est comme une galette à peu près partout, sauf évidemment sur ses bords où débouchent une suite d’affluents agréablement skiables à partir de cols sympathiques. Voilà pour le dépliant touristique en papier couché et qui a bien de la veine de l’être. Encore faut-il atteindre la bête et pour ça, de la vallée, les pentes sont sévères.

Il nous faut remonter une moraine puissante suivie de combes ascendantes dominées par l’arête d’une modeste aiguille, première d’une série de sommets extraordinaires, grandioses autant que célèbres. Le principal d’entre eux, qui domine tous les autres, est la magnifique aiguille légendaire, probablement la plus belle du massif tout entier, qui dépasse les quatre mille et présente de ce côté une face septentrionale parfaitement glaciaire qui coupe le souffle au propre comme au figuré. On aborde enfin la glace par les rives aimables des derniers névés à l’aplomb du seul glacier affluent de cette rive.
Le glacier central est bordé sur cette même rive gauche par une formidable barrière de faces bien alignées, parois de glace impressionnantes entre des arêtes verticales fragmentées, cloisonnement ahurissant de beauté sauvage et désespoir des minuscules grimpeurs que nous sommes. On peut contempler d’en bas, rêver d’en face peut-être, mais pas toucher encore.
Vers le fond la barrière s’incurve, formant un vaste cirque complètement entouré par les murailles pendantes des sommets successifs jusqu’au dernier, moins sourcilleux, qui s’abaisse vers un col élevé mais enfin skiable.
La rive droite est infiniment plus agréable à regarder d’un œil différent de celui de l’amateur de toboggans verticaux éternels. On y voit une alternance de trois ou quatre sommets moins effrayants que les monstres d’en face, pas forcément bénins pour autant. Ils sont heureusement séparés par des glaciers affluents assez accessibles dans leurs parties basses mais de plus en plus ardus à mesure que l’on s’approche des cols originels dont les rimayes sont parfois délicates et les pentes terminales bien redressées, assez pour justifier la charge des crampons.
Tout au fond du cirque, un peu à gauche en montant vers le débouché du dernier glacier, à l’angle d’une moraine qui forme éperon, on a planté un joli petit refuge qui brille de tous les feux de ses parois recouvertes d’aluminium. Après avoir remonté toute la blanche vallée, on y arrive par un raidillon de marches profondes qui donne accès à l’étroite terrasse au soleil, d’où le spectacle obsédant des immenses faces glacées d’en face est vraiment écrasant.
Pour l’instant je suis surtout écrasé par le poids démentiel de mes skis, de mon sac et de son contenu pléthorique. Je suis furieux à l’idée pourtant évidente qu’il y a, dans le petit village ramassé autour de sa mignonne église et de sa petite gare électrifiée, des porteurs qui ne demandent pas mieux que de gagner leur vie. L’éthique nous interdit de telles dérives. L’espèce de canavé sphérique à pattes maigres qui monte devant moi, ses skis sous le rabat du sac, horizontaux comme la poutre du pilori et sûrement aussi pesants, n’imaginerait jamais de telles démissions. Nous sommes venus pour en baver. Nous en bavons.
A chaque pas je crains de m’enfoncer dans le dur chemin dallé de granit. Je me promets de ne jamais me réincarner en mulet, non plus qu’en toute espèce de bête de somme.

Le plus démoralisant en cette épreuve abrutissante est la vision constante du petit refuge accroché au fin sommet de la moraine, dominant de son perchoir la plus tourmentée des chutes de séracs que les graveurs romantiques ont pu imaginer. But d’excursion pour les uns, étape intermédiaire aux portes de la haute montagne pour les autres, nous en faisons l’idée fixe de notre démarche plombée. Il est évident que nous n’irons pas plus loin ce soir, à condition toutefois d’y parvenir avant que notre charge nous écliaffe complètement. A la vitesse de tortues obèses qui est la nôtre, ce sera un bel exploit. Je pense avec affection aux éléphants bétules qui avançaient beaucoup plus vite le long des pentes, il est vrai moins raides, des cols mythiques de leur légende.
Le sentier serpente obstinément entre les blocs scellés par les siècles sur l’échine de la moraine, entre les mélèzes arthritiques massacrés par les coulées et les touffes de rhododendrons pelotonnés en broussailles dans les anfractuosités rocailleuses. La pente, agréable au départ comme une invitation séduisante à prolonger la promenade, devient désormais si ardue qu’on se demande si on ne va pas bientôt s’aider du menton. Il faut dire que, sous la charge, le menton tend à rejoindre les rotules. Les pas deviennent si courts que parfois on piétine. Jean appelle ça le pas des bœufs. J’imagine celui des mastodontes qui ébranlaient ces vallées il y a à peine une glaciation de plus ou de moins.
J’ai fixé mes skis en triangle de chaque côté du sac, ce qui me donne l’aspect d’un tréteau oscillant au dire de Jean qui ressemble pour sa part à un avion dodu aux ailes rognées. Un bâton à chaque poing, pour garder l’équilibre et soulager les reins lorsque la charge balance au gré du métronome, nous montons dans un silence pesant lui aussi, tendus à fournir assez d’air à la bête battante qui cogne dans nos poitrines et martèle nos tempes. On va crever, c’est sûr et le plus tôt sera au prochain virage, pour le prochain lacet, au premier caillou érodé, à la prochaine marche de roc, à cette racine écorchée, à ce tronc éclaté qu’il faut enjamber, à cette tache de névé déliquescent. Le temps passe avec la lenteur que l’on attribue aux touffeurs tropicales, aux siestes méridionales et aux marches bataillonnaires.
Jean s’arrête, cale ses fesses contre un bloc juste assez haut pour soutenir son sac et m’annonce qu’il fait chaud, putain. Sous ce ciel accablé de soleil impitoyable, après une heure ou deux de montée asphyxiante, la nouvelle tombe dans un abîme d’approbation. Je n’ai plus la force d’être insolent et j’ai du mal à réunir assez de pertinence pour ajouter « ben merde ».
Le lieu choisi pour cette pose insolite chez cet animal qui ne se repose que devant un verre est en effet l’endroit où le sentier d’été s’enfonce horizontalement, euphémisme délirant en ces lieux escarpés, sous des frondaisons dénudées de mélèzes souffreteux, pour revenir, après un long détour vers des prés pelés, aux abords du pierrier qui mène au refuge. De sentier d’été, point. On ne voit qu’une pente lisse de neige tassée là par des mois de congères superposées, une sorte de miroir quasiment vertical dressé contre la pente, couronné d’une haute corniche qui se perd dans le ciel à s’en dévisser le torticolis. J’entends que ça passe pas. Encore une vérité de lourd bon sens montagnard, suivie immédiatement d’une conclusion abrupte: faut voir ailleurs. Je l’aurais parié.

Dans des conditions aussi particulières, l’évidence du passage nous saute aux yeux, ce qui est une image cruelle pour un être planté sous un sac énorme au pied d’un mur glacé qui semble aussi pentu que la façade borgne d’un gratte-ciel groenlandais. Un prédécesseur inconnu mais sûrement maniaque de la verticale, a tracé une piste directe à grands coups de bottes dans la neige ramollie d’une fin d’après-midi. C’est une sorte d’échelle dont chaque marche est un trou, qui se termine par une tranchée creusée dans la corniche. L’homme a donné du piolet. J’ai peine à croire, malgré l’évidence, qu’il faut aller par là. Jean s’engage, monte de deux mètres, souffle comme un cheval, s’arrête, repart, souffle comme deux chevaux, repart plus lentement pour ne plus cesser ni de monter ni de souffler. Je vois ses semelles s’enfoncer une par une dans les baignoires avec l’aisance que l’on accorde aux scaphandriers, le fond de son sac tendu comme un cul. Faut suivre.
Je m’engage à mon tour, à distance raisonnable, au cas prévisible où mon prédécesseur glisserait à plat ventre directement vers mon crâne. La pente est si raide que je tiens mes bâtons à pleines mains à dix centimètres de la rondelle. Je les plante alternativement comme des poignards dans la neige dure. Si je tenais le crétin qui a tracé cette voie démente et les abrutis qui l’ont suivie !
Jean est sorti. Il disparaît derrière la corniche. Je débouche à mon tour, le nez à la hauteur des godasses de l’autre imbécile qui se marre comme une baleine à voir émerger ma gueule d’agonisant. Il rigole d’autant plus, le débile, que les cent mètres qui restent à faire sont aussi horizontaux qu’un trottoir hollandais, pour mener à la terrasse du refuge, porte et fenêtres ouvertes, ce qui n’arrive pourtant jamais lorsque Jean compte coucher quelque part.
Comme la Francesca et son jules da Rimini, nous n’irons plus avant ce soir. Le gardien se manifeste sous forme d’une tarte d’alpin, pli cassé au raz d’un regard pétillant. Je suis sûr qu’il nous a vus monter et qu’il se fout poliment de ma gueule. Je joue les grands alpinistes blasés en esquissant une danse du ventre pour enlever mon sac avec la souplesse séduisante d’un menhir bigouden. Jean approche mollement, les skis sous un bras, tirant de l’autre son hippopotame à bretelles.

– Deux bières.
– Bien sûr. Dedans ?
Quelle question ? Ce grossier s’imagine que nous allons jouer les touristes en terrasse. Il a pourtant sorti ses tables pliantes et ses chaises de kermesse.
A propos, qui a monté les bières et tout le ravito ? Ce petit homme cubique ou quelque portefaix massif, comme j’en connais, capables de hisser la charge d’un mulet sur des pentes incroyables et à l’occasion, le mulet lui-même ? J’ai brusquement honte de mon petit bagage de fillette à la chasse aux papillons.
Jean se tait, ce qui n’étonne qu’à peine. Il contemple par la fenêtre carrée l’entassement fragile des hautes aiguilles de glace bousculée, des séracs fracassés qui s’écoulent immobiles dans la gorge profonde, cascade de masses figées par l’implacable et monstrueuse lenteur de la gravité géologique. Poète submergé par l’horreur sublime, mais pas pour longtemps:
– On en pose les trois quarts dans la remise et demain on monte légers.
– En attendant, on bouffe ?
La soupe est chaude, épaisse et débordante. Une boite de pâté américain de moins dans le sac et une cigarette plus tard, nous allons prendre l’air du dernier soleil qui descend lentement derrière la chaîne des aiguilles d’en face où nous avons laissé parfois un peu de la peau de nos doigts. La timide nostalgie naissante ne résiste pas au sommeil précoce. Le gardien nous conduit à une petite carrée aux boiseries vétustes et réconfortantes. Je coucherai en bas, Jean à l’étage du lit à deux niveaux, histoire d’escalader encore un petit peu avant de s’enfoncer dans le coma qui nous attend après le portage abrutissant. Draps rêches et couvertures piquantes. Le luxe est à son comble. Il y a même, au fond du couloir, un chiotte à peine rustique. C’est un hôtel ici. Je m’endors aux coups sourds d’un sérac turbulent qui titube sous la lune.
Dès l’aube du lendemain, une combe largement ouverte du refuge aux marches du glacier, nous invite à fuir la contemplation des fonds de bols de café âcre. La pente est soutenue, mais c’est une rigolade en comparaison à l’abrupte moraine d’hier. Elle abrite un beau névé bien charnu qui m’incite aux peluches, dans l’espoir succulent de porter aux pieds mes skis normalement prévus pour ça et surtout pas sur mes épaules courbatues. Jean préfère monter pedibus, sous le prétexte affirmé que la neige porte bien et qu’on enfonce juste assez pour tenir au poil. Au premier dérapage il choisit le poil et monte ses peluches. Mon sac est si léger que je crains de m’envoler au premier souffle. Il est heureux qu’il n’y ait ce matin qu’un petit air acide qui caresse les oreilles.

Le ciel est bleu à couper au couteau. Les aiguilles, tout autour, reçoivent leur premier soleil en étincelant de toutes leurs parois vertes. Les souples reliefs des faces cannelées, les séracs surplombants soudés dans les pentes verticales, les crocs saillants des arêtes écorchées, toute l’indescriptible beauté nous écrase de cet agencement énorme de glaces étirées et d’éruption rocheuse pétrifiée. Ces choses existent, nous le savions et, c’est incroyable, nous y sommes !
Nous gardons les peluches pour parcourir la longue piste qui s’étire vers le fond du glacier. D’ici il semble tout rond, tout plat, tout lisse.
Nous avons passé le dernier verrou, un gentil replat couvert d’une neige épaisse et bien étalée par les vents rampants qui descendent souvent, furieux, du glacier rapide qui nous domine à droite. Un dernier coup d’œil à ce qu’on voit encore de la vallée et nous entamons gaiement la longue marche vers le cirque lointain qui ferme l’horizon d’où le soleil transalpin a bondi tout à l’heure. Nous nous sentons joyeux et sautillants comme des laitières sorties de l’étable aux premiers jours du printemps et qui vont bientôt emmontagner.
Nous venons d’aborder le glacier à l’endroit où le flot rigide commence à se casser en larges crevasses qui séparent sa masse en gros séracs cubiques qui se débitent plus bas en lames bousculées, en monolithes, en fines aiguilles dentelées, avant de s’effondrer en décharge fracassée bientôt pulvérulente, affreux mélange de roches broyées et glaces mélangées. On y trouve parfois, bien que rarement, le cadavre congelé d’un alpiniste égaré depuis un petit siècle.
Là où nous sommes la plaine est unie et compacte, la neige sans une ride. A notre droite les pentes s’incurvent bientôt, se redressent progressivement jusqu’aux premières rimayes qui, des plus marquées aux plus énormes, dessinent la limite des parois si redressées que plusieurs surplombent avant de se perdre dans une perspective vertigineuse. Il vaut mieux se tenir à distance de ce qui pourrait en tomber, séracs en rupture ou coulées dévalantes, souvent tout ensemble, le soleil aidant.
Nous avons une belle corde, bien au chaud dans le sac de Jean. S’encorder sur un glacier si beau et si sage serait sacrilège. Nous savons bien que les crevasses y sont plus dissimulées qu’un burrus en douane mais, toute raison écartée, nous croyons qu’un skieur disposant d’une surface d’appui multipliée par ses planches, les mains encombrées de bâtons inaptes à retenir, portant son piolet sur son sac, assez malin pour discerner de loin les ondulations concaves des ponts en faiblesse, ne risque pas grand chose ou surtout ne peut rien faire pour s’en défendre. Nous imaginons qu’en cas de chute brutale dans un pot assez vaste pour engloutir un homme qui possède des pieds longs de deux bons mètres particulièrement glissants, absorberait aussi son compagnon attaché, dans une même déglutition goulue, avant que ni l’un ni l’autre n’aient le temps de dire merde, ni d’esquisser la moindre mimique salvatrice. Il en va tout autrement pour des piétons, aux extrémités bien plus perforantes, évoluant sur des surfaces beaucoup moins enneigées et donc des ponts plus amincis, plus prompts à plonger sur un piolet tout prêt à retenir des anneaux préparés et à bloquer tout le total. Nous évoluons donc avec l’assurance de celui qui ne veut pas savoir et l’heureuse confiance qui mène aux amers constats.
En attendant, tout va bien, et l’avance monotone n’est nullement brisée par l’exploration spontanée des horreurs glaciologiques qui grouillent sous nos semelles. Pourvu que rien ne brise ni un pont pourri, ni cette affectueuse complicité de l’homme et de son étrange milieu.
C’est précisément de milieu dont il s’agit. Nous devons traverser le glacier d’une rive à l’autre, d’une part parce que plus loin commence une zone de crevasses en forme d’arcs parallèles dont la largeur et le grand nombre rendent l’endroit fort périlleux, d’autre part parce que le refuge se trouve sur la moraine opposée. C’est un parcours en diagonale qui nous éloigne des grandes faces et nous rapproche des montagnes moins magnifiquement rébarbatives. J’en suis d’autant plus rassuré que je m’aperçois, en me retournant de temps à autres, que le spectacle des parois est d’autant plus beau que nous l’observons à distance croissante. Le recul amplifie la grandeur et l’immédiat dissimule l’admirable.
Je philosophe ainsi en poussant alternativement mes spatules sur une neige à peine transformée, encore poudreuse mate en plusieurs endroits, ce qui me fait penser que la douceur de l’air n’est pas assez marquée pour contrarier l’effet frigorifique de la glace. Si rien ne change, nous serons assurés de trouver plus haut de belles descentes en neiges froides, peut-être encore profondes dans les zones d’ombres préservées.
Jean traîne en arrière, plus intéressé par les itinéraires qu’il imagine dans les faces prestigieuses qui nous dominent, dont il fouille les détails d’un œil concupiscent, que par la marche monotone sur ce glacier tout plat où les heures passent, égales, à n’en plus finir. Il pratique volontiers l’art de la prophétie pragmatique, qui se traduit pour nous par un « ça passerait par là ? » souvent plus présomptueux que techniquement raisonnable. C’est dans ces circonstances que l’esprit s’évade en un demi sommeil dynamique, sorte d’hypnose transparente que les imbéciles assimilent à l’ivresse anoxique des altitudes. Nous sommes à la porte d’entrée vers l’extase. A ce moment intense je m’arrête, spatules largement écartées, pour pisser un coup. Rien de plus marrant que de pisser jaune en traçant des dessins maladroits dans la neige! Que d’œuvres d’art passagères ainsi évaporées au soleil des neiges d’antan!
Lorsque Jean me rattrape nous somme près d’arriver à la moraine abrupte qui marque la rive droite de notre glacier débonnaire. La pente est rude et déchausser est obligatoire pour renouer avec les délices d’une trace creusée à grands coups de pompes en direction des rochers dénudés qui soutiennent la terrasse du refuge suspendu. Nous avons l’habitude de gravir ces sortes de pointillés durcis par le gel nocturne, qui n’auront guère le temps de se ramollir avant le crépuscule. Encore quelques cent mètres dans les blocs émergés des névés dispersés pour toucher la galerie de planches délavées, faire le tour et tirer la porte. Sous la carapace d’aluminium, une construction en poutres bien charpentées, la cuisine, une salle à manger, un dortoir. C’est le luxe, comme dirait Isabelle.
Nous sommes seuls. J’installe nos sacs. Jean prépare des spaghettis à sa façon excellente. J’ouvre une boite de pâté américain.
Les nécessités biologiques étant satisfaites, nous pouvons nous étaler sur la terrasse, le dos au métal brûlant, les jambes à l’horizontale, les casquettes au raz des lunettes, les orteils en épouvantail dans les espadrilles épaturées, les cigarettes à portée de main, le silence de rigueur à part une connerie de temps en temps, juste pour dire. Nos regards embrumés se perdent le long des faces luisantes des immensités verticales. Le soleil s’effiloche lentement aux âpres aiguillettes qui percent les corniches surplombantes de ces murailles gigantesques. Il bascule dans le rouge sauvage d’un crépuscule plein de promesses. Va falloir remiser notre flemme vers les paillasses bienvenues dans l’attente du sommeil superficiel des altitudes. Je ferme la porte sur les premières étoiles.
– Fait jour, faut s’bouger !
Le chocolat en poudre à la neige bouillante achève de pâlir dans les bols sous une éjaculation de lait condensé. Le pain est rare et sec. Les bananes momifiées aux reflets pharaoniques ne le remplacent qu’à force de mastication forcenée. Dégueulasse. Les chaussures sont froides, les gants raides, les cuisses aussi, ma gueule commence à peler et la barbe me pique. Toutes les sensations habituelles sont au rendez-vous de la nausée chronique du petit matin.
Nous attaquons la moraine à rive droite de notre joyeux petit glacier, sympathique montée qui ressemble à ces pistes faciles où s’ébattent les enfants enrhumés et les grosses dames titubantes des stations réputées familiales. La nuit est pure, l’air est glacé, le fleuve de glace craque et gémit dans le noir. L’aspect bonasse du glacier cache assez de pièges prévisibles pour nous inciter à coller à la rive droite, réputée sans crevasses, si j’en crois les saines lectures de mes guides préférés. L’axe central du flot est assez fracassé pour laisser paraître une longue série d’ondulations perpendiculaires qui signent autant de ponts dissimulés sous des épaisseurs de neige que je voudrais énormes. Quant à la zone vraiment dangereuse, elle se situe nettement plus bas et complètement à gauche, près du confluent.
A toutes fins utiles, nous emportons notre belle corde que je porte à ma manière, en guise de sac à dos. Jean a pris le vrai sac, flasque et pendouille, le piolet dessus en forme d’antenne oscillante. Ainsi, si l’un de nous passe dans un pot, nous sommes assurés de n’avoir ni l’un ni l’autre les deux outils indispensables ensemble au moindre sauvetage. C’est une forme d’exorcisme euphorique.
Jean monte devant, zig à droite, zag à gauche, dans cette espèce de large gouttière qui s’est formée entre les pentes qui nous dominent et l’échine bombée du glacier dodu. La neige est froide, poudreuse, profonde, légère, fidèle sous les peluches. Le ciel est clair, tous les sommets ponctués des flammèches du soleil annoncé, toutes les dépressions emplies d’une ombre fluide d’un bleu intense.
Nous avançons gentiment, à peine essoufflés par quelques mille mètres de trop pour nos habitudes cardio-pulmonaires et les cigarettes que j’ai achevées hier soir sous le regard réprobateur de Jean qui fume de moins en moins et râle de plus en plus. Dans ces conditions il n’y a guère qu’à suivre, obéir à l’animal qui fonctionne à son rythme, aux muscles qui vont tout seuls, aux pensées qui se bousculent en vrac dans l’esprit trop assoupi pour leur donner forme, presque endormi par le tempo insensible et doucement obsédant. On marche ainsi hors du temps, à peine dans l’espace qui coule lentement, mètre par mètre. Juste à ce moment, je reçois un grand éclat de soleil dans la gueule.
Cet importun vient de sauter un petit col de rien du tout, quelque part sur l’arête minuscule d’un sommet quelconque où l’on ne va jamais. L’aurait pas pu attendre un peu ? Je me retiens d’ajouter « ç’con là ».
Mes lunettes hâtives me font voir un paysage changé, aux reliefs accentués, aux couleurs forcées. Ici, à part le blanc bleuté et le bleu foncé jusqu’au noir, on ne voit que quelques roches audacieuses qui virent au roux, le temps du soleil, avant de s’effacer bientôt dans le camaïeu minéral. Le pull rouge de Jean affirme indécemment que nous ne sommes pas conformes. Les couleurs violentes et conquérantes qui envahissent de plus en plus nos équipements sont une affirmation inconsciente du saugrenu de la présence humaine en ces lieux hostiles, jusqu’au ridicule lucratif qui voudrait nous vêtir en arlequins. Patience, ça viendra. J’ai vu l’autre jour, au bar du téléphérique, une jolie fille en fuseau rouge à pois blancs.
Nous continuons à monter facilement une pente qui s’accentue tout de même sous forme d’une série de grosses bosses débonnaires, inflexions à peine marquée de la glace sous-jacente qui travaille sourdement, écoulement effrayant de lenteur et d’obstination. L’unité de mouvement est ici le siècle et je marche sur cette immensité au rythme lent de mes spatules dérisoires dans un monde sublime qui se fiche totalement de ma présence. Je me sens insecte minuscule dans l’univers illimité. Peut-être bien que j’ai attrapé une puce sur le matelas du bat-flanc.
A force d’ajouter un pas aux pas, une trace de rondelle aux pointillés parallèles des traces de rondelles, nous sommes arrivés au pied d’un mur vertical, à l’endroit où les arêtes opposées des sommets qui se resserrent essayent de se rejoindre en ce col fermé, barrage de glace ferme qui bouche le passage au delà duquel il n’y a que le ciel. Dix ou quarante mètres, qu’importe ? Il y faudrait la taille fastidieuses d’une échelle de marches, un piolet chacun pour la sécurité, les grappes pour tenir dans les baignoires et de préférence un rappel sur broche pour descendre. Nous sommes venus pour skier et le travail de portefaix nous répugne autant que nous attire l’envie de contempler l’univers inconnu de l’autre versant du monde. Nous ne céderons pas à l’instinct puissant, presque animal, qui a jeté tant d’hommes de tous les temps à l’assaut des cols. Le matériel de voyeurs avides est, en montagne, trop pesant pour notre éthique.
Boire un coup de flotte glacée, jeter un coup d’œil circulaire sur l’extraordinaire paysage qui nous est accordé, c’est déjà pas mal. Les peluches dans le sac, les lanières serrées, après l’effort pensons à l’esthétique.
– Allez !
Le cri magique des moniteurs de toutes les neiges du monde, jeté chaque jour en toutes les langues acceptables aux oreilles skiantes, triggerzone obligée de toutes les voluptés glisseuses, retentit dans ce désert de roches et de glaces mouvantes comme le olé de la joie pure.
– Vas y quand même mollo, t’es sur un glacier.
J’aime skier vite. Le plus souvent on m’en empêche. Des bosses, la foule, la visibilité, un gamin quadrupède, des sapins, un passage imprécis, des virages obligatoires, creusés, glacés, râpés, autant d’obstacles à un beau tracé, choisi, dessiné, véritable trait fugace sur la surface éphémère, beauté du geste, graphisme que l’on s’empresse de vérifier d’un regard avide, anxieux. « T’as vu nos traces? » Il y a du torero dans le skieur de pentes vierges.
Ici la pente est rapide, puis moyenne, continue et régulière jusqu’aux premières ondulations insensibles où elle verse vers la gauche pour dessiner une longue courbe qui va mourir en s’étalant vers le confluent de la plaine douce, tout en bas, derrière les moraines étagées. Des kilomètres de liberté, sans une trace, sinon celle de notre montée invisible sur la droite, vite oubliée dans l’immensité qui efface tout.
J’enchaîne un virage après l’autre, jolis, soigneusement ralentis, mesurés pour ne pas briser la ligne, ne pas offenser le silence. Je dérape très peu en sortie, juste un peu pour maîtriser la vitesse et reprendre un poil de carres, pour la relance. Tout est si facile. Il suffit de ne pas y penser.
Un peu plus bas, lorsque la pente s’atténue, je prends directement vers l’axe médian du glacier, une belle et longue bosse en dévers. Le temps de me rappeler qu’il faut tirer à droite, j’amorce un virage plus nerveux pour corriger ma trajectoire. J’entends sous mes skis un bruit étrange, l’impression de passer sur un large tambour. En même temps résonne le cliquetis étouffé d’une poignée de clochettes sonores jetées en quelque profondeur. Je suis loin déjà lorsque je réalise, image éclair, que je viens de tourner en plein sur un pont orné de mignonnes stalactites détachées dans l’ombre par mon passage sacrilège. Je rejoins Jean qui achève un arrêt rageur entre les premiers gros blocs de la moraine:
– Alors, jeune homme, cette descente vous a plu ?
– Où t’es passé, s’pèce d’andouille ?
– Per la directissima dello spigolo.
– Y reste justement des spaghettis.
– « Joséphine, rince un verre! »
Je prends le temps de sortir de mes godasses et d’entrer dans mes espadrilles, d’ouvrir une dernière boite de pâté américain pour suivre les spaghettis réchauffés avec un truc rouge qui pourrait être une sauce pour ça. Jean met les peaux à sécher, emplit une bassine de neige propre, s’éternise en travaux extérieurs histoire de parfaire la rubescence de la tomate qui lui sert de pif.
– C’est quoi ton histoire de Joséphine ?
– C’est un d’Arenthon qu’est allé voir l’Empereur.
– Pi alors ?
– Quant y r’vient, les autres lui demandent: « Qu’esse qu’y t’a dit ? »
– Il a dit: « tiens v’là Foué. Joséphine, rince un verre ! »
– Ben justement j’boirais bien autre chose que de l’eau de fonte, et puis y a plus rien à bouffer. On fait un voyage ?
La descente sur le glacier plat est une longue trace molle à pousser sur les cannes, un pas de patineur de temps en temps, histoire de se dégourdir les rotules et de gagner un peu de vitesse. La neige a pris au soleil un bon coup de mat. Nos sacs sont vides à part les peluches et, par comparaison avec la belle descente de ce matin, j’ai un peu l’impression d’aller aux commissions à la coop, ce qui est à peu près le cas.
Dans ces parcours de neige lourde Jean musarde habituellement en arrière, contemple l’admirable spectacle des faces glaciaires, siffle un air d’opéra fastidieux, bref, se comporte en tous points comme celui qui ne veut surtout pas faire la trace, tellement il admire ma manière élégante, combien il est emporté par la poésie de l’instant. Ce n’est qu’aux approches du verrou qui va nous ouvrir la combe de la moraine, qu’il rejoint ventre à terre pour conclure, expert, que « c’est farineux par là ». Je brasse depuis une heure dans une masse compacte et l’autre andouille me parle de farine !
Comme de juste, il attaque en premier la descente des névés qui garnissent cette heureuse vallée bien ensoleillée, entre les rapides du glacier fracassé et les pentes raides d’une crête en dents de scie qui se perd, tout en bas, dans de vastes pentes ondulées. Le refuge est à droite, assez loin pour nous inciter à batifoler en virages serrés dans la neige ramollie du printemps douceâtre qui monte des forêts profondes où chante le coucou.
– Hé, crétin, c’est le train qui fait pin pon !
Un dernier virage sec qui racle les cailloux. Pour un peu j’entrais dans le refuge à skis. Le gardien met le nez dehors ce qui, pour une fois, n’est pas une image, étant donné le volume de l’appendice promontoire. A voir sa tronche, on ne saurait non plus parler de figure de style. Son faciès s’éclaire d’une étincelle de satisfaction à nous revoir, probablement intacts et certainement décidés à consommer. Dont acte et répétition uniquement par courtoisie.
La salle commune contient, insérés entre tables et bancs, quelques exemplaires de cette espèce imprécise de cabanicoles exclusifs qui occupent leurs loisirs à se hisser à grand peine jusqu’aux points extrêmes où, précisément, commence pour les autres le début de l’amorce du parcours en montagne. Leur tenue bien adaptée à la cueillette des myrtilles, leurs chaussures détrempées par les neiges fondantes, leur air tout glorieux d’être montés si haut, eux qui viennent de si bas, nous font nous rencoigner près de la porte de la cuisine par une sorte de réflexe de classe, amorce de racisme bien commode pour réclamer à boire sans se lever du banc. Lorsqu’ils s’agitent afin de redescendre vers leur médiocrité native, je me risque à la question aussi pendante que le nez de Jean au-dessus de son verre vide.
– On remonte ou on couche là ?
– Faut voir.
C’est tout vu. Après la course de ce matin et la descente aux fins alimentaires, je ne me vois pas hisser mon gros sac dans le crépuscule opalin le long de notre trace cristallisée par le premier froid. Dormir dans un lit au lieu de combattre une couverture fugitive sur un matelas noueux, bouffer normalement au lieu de découper à nouveau le métal agressif d’un cylindre à pâté militaire, me lever demain en souplesse relative au lieu de tomber d’un bat-flanc sur le pavé rugueux, la cause est entendue d’autant plus clairement que Jean parle soudainement d’apéro en réponse gourmande au gardien qui évoque bonne soupe et omelette au jambon. Une seule chose manquera, une douche. Nous commençons à sentir fortement le cheval négligé. Je me fais une raison, l’odeur affirmée étant un élément fondamental du confort montagnard.
Enfermés à nouveau dans l’espèce d’armoire à deux places superposées que le gardien appelle une piaule, nous nous abandonnons, plongés en un coma profond, consolidé par le gros rouge de la maison à peine oscillante. La terre tourne, la montagne est vivante, le glacier s’écoule par saccades, les névés s’affaissent, les courants sont ascendants, d’autres sont descendants, tout remue ici à commencer par mon plumard.
L’aube nous trouve guillerets après descente prudente dans l’obscurité de l’échelle torse qui sert d’escalier, café au lait, tartines, gros sacs bourrés du restant de nos réserves, peluches tendues, lanières pas trop serrées, cagoules fermées et premiers pas lents à mesurer l’effort que nous allons concéder à nouvelle aventure. Il fait froid. Le ciel est tout clair dans cette sorte de fatalité qui nous assène impitoyablement le beau temps dans cette heureuse région. Jamais vu ça. Notre vieille habitude de ramasser des cousses épouvantables dès que nous sortons des vallées luxuriantes en est toute écornée.
La mécanique est repartie avec une aisance étonnante. Nous montons vite sur cette neige dure à souhait, malgré la charge et la fatigue discrète de ces trois jours de gesticulations dénivelées. La bête est bonne et, comme dit l’autre, la fonction crée l’orgasme. Il faut que Jean soit pris tout à coup d’une sorte de dextrotropisme récidivant pour que notre allure se ralentisse un peu.
Nous avons atteint le haut de la combe et nous venons de franchir le verrou qui nous ouvre la longue marche à plat sur le grand glacier bien sage. Là-haut, à notre droite, s’étale la pente bousculée d’un glacier affluent triangulaire qui se termine par une brèche étroite entre deux sommets jaillissants, l’un grandiose et sans fin perspective, l’autre plus timide, franchement minable en face de son grand patron. Ce petit col, bien que fort perché, nous semble assez sympathique à force d’en lécher la langue terminale toutes les fois que nous passons par là, pour que Jean ne le quitte plus des yeux depuis un bon moment avec l’air concupiscent qu’il adopte devant les fromages de chèvre bien secs et les fesses moulées d’une jolie fille en shorts effilochés. Je sens que la tentative de séduction ne va pas tarder. Ce sera, selon le cas, « on se la fait ? » ou « qu’est-ce-qu’on boit avec ? ». C’est heureusement et seulement dans le cas du fromage qu’il passe à l’acte immédiatement.
En attendant que s’atténue l’excitation prémonitoire je m’engage à longues foulées sur nos traces de la veille avec l’impatience tacite de celui qui s’attelle à une tâche interminable dont l’expérience lui a appris qu’il n’y a pas de but sans fin ni de foi sans récompense. Je sens que ce matin l’hypnose de la montée sera à tendance philosophique. Passent les heures sans conclusions, comme toujours dans ces sortes de cogitations au rythme des spatules sous l’œil des grands sommets dont les parois s’éclairent de haut en bas sous les rayons vindicatifs d’un soleil acharné à desceller les pierres et les séracs branlants. Il est temps de gagner en vitesse la rive opposée d’où ce qui tombe va moins vite et moins loin et dont les roches émergentes retiennent plus fidèlement les coulées chuintantes.
– T’as vu, ça dégringole sec. T’entends ?
– M’en fous, j’y suis pas.
– Avance quand même, j’ai pas envie de me recevoir un piano sur la tronche.
– Oh, si c’est un petit…
Nous atteignons le pied de la moraine, sous le refuge, avec le sentiment réconfortant de rentrer à la maison. On a pu dire que le chez soi est pour l’homme la forme élémentaire du sacré. Je veux bien. Pour le moment, c’est pour moi la forme évidente de mes espadrilles épaturées si confortables et celle de la table secourable où je poserai mon gros sac. On a l’axis mundi qu’on peut. Reste à déchausser et à gravir la trace ardue jusqu’à l’illumination des parois d’aluminium étincelant. Décidément c’est pas une vie !
Jean s’abandonne aux charmes subtils des spaghettis revenus aux petits oignons et noyés d’un bouillon en cubes. Je découpe en rondelles le contenu d’une boite de l’inévitable You Esse patiâque. Nous arrosons d’une demie gourde de rouge d’hier soir, histoire d’écarter un sevrage trop brutal.
– C’est toi qu’es d’vaisselle.
Pendant qu’elle égoutte je jette un regard machinal vers le glacier et, horribile visu, je vois, bien au centre de la plaine, comme une tache orange. Dans ce décor, une couleur aussi incongrue veut dire : être humain. Jean regarde à son tour et grince un : « merde, peuvent pas nous foute la paix ? ».
Nous allons nous installer, bien avachis sur la terrasse et, résignés, nous voyons monter lentement vers nous le malheur. Il se matérialise sous la forme d’un jeune homme, vêtu effectivement d’une cagoule orange ou d’un pull du même ton, qui monte à grands pas glissés de ses skis agiles, suivant scrupuleusement nos traces. Lorsqu’il atteint la moraine, il disparaît à notre vue mais resurgit bientôt sous le refuge, essoufflé, presque courant vers nous. Je suppose qu’il a laissé ses skis au pied de la montée finale. Il s’agit d’un grand type dégingandé, une tête oblongue aux reflets olivâtres, les cheveux taillés en brosse courte, de vastes oreilles et un sourire fendu au sabre sur des dents épanouies.
– Salut !
– …lut !
Cette présentation sommaire suffit à le propulser vers la cuisine dans un vacarme de casseroles remuées énergiquement. L’homme se fait cuire des nouilles. Nous nous refusons à lui proposer ce que propose la chanson célèbre.
Passe un bon moment.
Parti aux renseignements, Jean m’annonce sans rire, l’air affecté :
– Tu sais pas ? Il a soigneusement lavé ses nouilles dans la passoire et récupéré l’eau tiède.
– Beuh ?
– Avec, il se fait du thé.
Le temps s’éternise dans l’incertitude. On entend des bruits de rangements, de lavages ménagers, de tiroirs qu’on ferme, de casseroles qu’on barlotte. L’homme surgit :
– Ben salut, j’y vais !
– …lut !
Il descend en sautant dans les marches et, un instant plus tard, nous le voyons foncer sur le glacier de toute la puissance de ses cannes tournoyantes. Voilà un être venu de si loin et de si bas pour se faire du thé avec l’eau des nouilles et s’en retourner illico comme s’il avait un train à prendre. J’en hausse mes épaules meurtries. Jean commente :
– Demain on s’taille. Y a trop de monde ici.
Nous passons le reste de l’après-midi à ne rien foutre, étalés sur la terrasse, le regard ensommeillé errant sur les faces énormes, s’accrochant un instant à de menus détails ou embrassant tout l’ensemble sans se fixer nulle part, suivant la découpe des arêtes lointaines, rêvant de traversées improbables à peine imaginées, d’escalades oniriques et d’exploits futurs en des temps qui ne viendront jamais. Notre visiteur orangé diminue au loin, de plus en plus indiscernable, à se demander s’il n’est pas lui aussi un songe évanoui, malgré l’eau des nouilles, ce qui ne s’invente pas, même dans un rêve pathologique.
La clarté diffuse du soleil enfui s’éteint lentement derrière la barrière dentelée des aiguilles d’outre monts lorsque nous rentrons au chaud pour une dernière ration du pâté qui reste et celle, plus regrettable, du peu de rouge qui subsiste. Je mastique un long moment des fossiles de bananes ligneuses et Jean, décidément inspiré, fait une soupe trop abondante et trop onctueuse pour être déglutie sans mâcher d’abord, à partir d’une boite de farine céréale qui sent davantage le foin que le comestible omnivorace.
– Demain matin, on réchauffe et on s’en va.
– Domani mattina, sveglio alle trè, pezzo di pane e parete nord !
– Qu’esse tu déconnes ?
– Citation…
– Dans ce cas…
Le jour arrive, comme toujours jusqu’à nouvel ordre, sauf que souvent, les nuages aidant, on ne s’en aperçoit guère. Ce matin, le sort qui s’acharne à nous envoyer un soleil éclatant dans un ciel sans la moindre petite vapeur me sort du matelas avec la brutalité métallique d’un clairon militaire, mais réduite à la voix impérieuse qui fait allusion à certaine « bougre de feignasse » et autres « fesses de plomb » qu’il faudrait bouger sous peine de se passer de soupe. J’obtempère, persuadé depuis longtemps que le bon moyen d’échapper à la rigueur de la loi est encore de s’y conformer.
Je mets les bouchées doubles et pas seulement devant mon bol. Jean s’affaire comme un diable pressé. Je me sens forcé d’en faire autant ou d’en avoir l’air. Il faut donner un coup de balai, plier les couvrantes, aligner les matelas, nettoyer la casserole et la courte vaisselle, se comporter en toutes choses selon la bonne règle qui préside aux vocations monastiques des refuges non gardés. « T’as tout bouclé partout » devient l’absolution tombée des cieux lumineux sur deux fugitifs emmitouflés, déjà nostalgiques, qui se retournent de loin en loin pour jeter un dernier regard vers le petit refuge qui reluit dans l’ombre portée sur sa moraine solitaire.
Nous allons vite, à cause du froid matinal certes, mais surtout parce que nous avons bien l’intention de ne pas nous en aller sans une dernière bavante. Le peu de barda qui nous reste ne pèse pas trop, par comparaison aux chargements de bourriques haltérophiles que nous avons trimballés par ici. Nous n’avons plus guère à évacuer que le matériel classique et les objets ordinaires du culte montagnard que nous planquerons dans quelque crevasse bouchée lorsque nous quitterons la trace normale pour attaquer les pentes du glacier qui nous attire tant. Il nous semble tout de même redoutable, effleuré de lumière tangente qui fait ressortir méchamment les reliefs les plus accentués qui se puissent voir d’en bas. On dirait un entonnoir à séracs comprimés, un nœud gordien de crevasses embrouillées, une dégringolade de blocs de glace verdâtre figée de stupeur à la vue de ces deux imbéciles qui espèrent traverser et s’emberlificoter dans un tel labyrinthe.
Je trouve qu’il serait bien pertinent de prêter plus d’attention aux émotions inspirées par un glacier aussi rébarbatif mais le sourire crispé et conquérant d’un Jean décidé à grimper, m’incite à suivre en silence et à me résigner à toutes les catastrophes glaciaires prévisibles et imaginables en de tels endroits. Nous mettons la corde, pour une première fois. Je me persuade sans peine que les choses sérieuses commencent lorsque un craquement suspect sous mes skis m’avertit que la glace bouge par là-dessous et que je ferais bien d’en faire autant à sa surface.
Le seul aspect positif mais pas tellement rassurant de ce chaos, est qu’il est recouvert d’une épaisse couche de neige bien tassée par le beau temps imperturbable. Les détails disparaissent ainsi, ne laissant voir que les plus gros reliefs.
Avec l’expérience un œil averti prend note de tout ce qui semble dissimulé mais qui ne l’est guère aux sens aiguisés de celui qui doit s’engager. Tout semble lisse lorsqu’on regarde et devient brusquement hérissé de chausse-trapes lorsqu’on s’approche. Dans le rocher c’est le contraire, plus on voit de prises de loin, moins il y en a lorsqu’on est dedans. Ces phénomènes de multiplication et de dissolution alternatives me laissent tout songeur devant l’inexplicable des apparences.
Jean attaque par l’endroit qui ressemble le plus, et pourtant d’assez loin, à un passage praticable. Il choisit de préférence les bosses, les crêtes, tout ce qui semble présenter un minimum de stabilité. Il évite les dépressions, les cuvettes, tout ce qui fait penser à un affaissement dont on ne sait jamais s’il ne va pas s’effondrer à la moindre caresse. Je m’attends à le voir disparaître brusquement de la surface du monde, dans un fracas accompagné de quelques tonnes de neige et de glace mélangées, aspiré par l’enfer qu’il mérite sûrement mais, j’en suis sûr, à titre tout à fait individuel.
Dès qu’il se plante sur quelque piédestal d’apparence stable et qu’il s’emploie à son tour à assurer mon passage, j’avance sur sa trace avec la détermination du condamné et la confiance toute relative qu’un esprit rationnel peut mettre dans un pont dont il ne connaît ni la teneur, ni la résistance, ni l’épaisseur, ni ce qu’il recouvre, au total rien du tout exceptée la certitude qu’il s’agit bien d’un pont.
Peu à peu, de franchissements osés en traversées scabreuses, lorsqu’il devient évident que rien ne s’est encore ouvert sous nos skis attentifs, nous prenons assez d’assurance pour, précisément, ne pas assurer tous les dix mètres et dessiner une trace à peu près rectiligne dans ce fracas compact. C’est évidemment le meilleur moyen de nous retrouver tous les deux en vrac dans quelque gouffre insondable mais, au diable la prudence puisque, de toute évidence, nos skis nous portent comme la foi tellement utile, dit-on, pour déplacer les montagnes.
Ce qui me semble rassurant en cette situation précaire, c’est, paradoxalement, qu’elle pourrait être bien pire. Nous avons attaqué le glacier dans la partie moyenne la plus accessible de sa rive droite. Il se trouve que pour ce faire, nous avons besoin de nous rapprocher de la base de la face qui nous domine de quelques milliers de mètres de glace aussi verticale que géométrie se peut, agrémentés de quelques régions surplombantes du meilleur effet. Pour être célèbre depuis qu’elle a été gravie, cette face en est d’autant plus impressionnante. Parfois certains en tombent, autre manière d’atteindre à la notoriété. La perspective aérienne elle-même, qui réduit tellement les beautés des montagnes en des raccourcis réducteurs, ne parvient pas à diminuer l’élan de ce toboggan démoniaque qui pourrait bien devenir apocalyptique. L’horreur et la beauté se confondent ici en un mélange qui me laisse d’autant plus muet que je me trouve exactement dans l’axe de tout ce qui pourrait en tomber. Ainsi suspendus entre le danger qui est en bas et celui qui est en haut, dans cette position dont parlent souvent les hermétistes, nous progressons lentement, attentifs à bien regarder où nous mettons les pieds, toujours disponibles pour surveiller les hauteurs. Comme il ne se passe rien de notable en dehors d’une certaine crispation des orteils à chaque craquement, à chaque gémissement, au moindre frémissement, glissement ou chuintement, nous finissons par déboucher par un dernier petit ressaut passablement érodé, sur le bord d’un vaste plateau aussi démuni de crevasses que la paume de la main d’un grand couturier et d’une régularité de formes admirablement lisses malgré une forte tendance à monter vers la gauche en se rétrécissant peu à peu.
Débarrassés de la menace de disparaître brusquement dans une trappe réfrigérée à la moindre incartade, nous portons toute notre attention à la manière dont nous allons négocier cette agréable pente, persuadés que nous sommes que, comme dans toutes les montagnes du monde, le meilleur moyen de monter est encore de se diriger vers le haut. Seule la méthode peut différer. Jean assure qu’il vaut mieux traverser en diagonale et gagner ainsi la rive gauche. Je le soupçonne de chercher surtout à s’éloigner de la base du gigantesque couloir qui nous domine. Nous optons donc pour la traversée reposante et rassurante, d’autant plus que nous nous dirigeons ainsi vers les parois de l’aiguille séduisante qui limite notre glacier sur la rive d’en face. Elles n’ont rien de grandiose ces parois. Elles souffrent de la comparaison avec toutes ces verticales qui n’en finissent plus de nous entourer depuis quelques jours. Elles ne constituent que la base de l’aiguille qui sert de pilier externe à notre petit col, dernier ressaut avant les pentes étendues qui descendent jusqu’à la vallée lointaine. Elles présentent de haut en bas, un amaigrissement progressif et s’amenuisent à la fin sous forme d’une murette de rien du tout, à l’endroit où tout devient glace douce et neige lénifiantes. En même temps que ce constat, nous pouvons affirmer que le long de cette rive gauche, le glacier est infiniment moins tourmenté que du côté où nous l’avons gravi dans un masochisme sportivement défendable mais parfaitement dénué de ce minimum de bon sens sans lequel la survie ne va pas. La conclusion s’impose qu’il faudra passer par là à la descente. Nous serons en plein dans le sens de notre retour prévu, organisé et définitif. Reste à atteindre le col avant de nous abandonner aux joies intellectuelles de la confirmation.
Nous remontons en lacets de moins en moins prolongés entre chaque conversion puisque le glacier est de moins en moins large. Pas de crevasses visibles, à peine quelques dépressions en forme de faucilles qui nous incitent à passer au large. Malheureusement, plus nous approchons plus il devient évident que nous ne pourrons pas franchir le col, ne serait-ce que pour jeter un coup d’œil avide sur l’autre côté du mystère. La brèche est étroite et barrée d’une rimaye à lèvre surplombante, barricade de glace vive qui d’en bas ressemblait à une forte corniche et qui, vue de près, se présente comme un mur de cinq ou six mètres, assez infranchissable pour nous arrêter. Stoppés à la base, partagés entre la déception et l’irritation, prêts à descendre immédiatement sans demander notre reste d’agressivité glaciaire, nous remarquons que la paroi rocheuse de droite est constituée de vires successives, étroites certes mais séparées par de petits ressauts apparemment franchissables avec un peu d’habitude et malgré nos chaussures de ski très inadaptées à l’escalade. Pour ce genre de grimpettes nous sommes bien au point, quant aux godasses elles feront ce qu’elles pourront.
Les skis abandonnés, enfoncés du talon dans la neige profonde, les gants dans les poches, nous passons de vire en vire avec jubilation. C’est tout juste si Jean se permet d’assurer, pour la bonne règle et plutôt pour justifier la présence de la corde qui fait bel effet dans le paysage.
En cinq minutes nous sommes sur le col, en proie à la plus parfaite désillusion que puisse réserver un si bel endroit.
On ne devrait jamais admirer par derrière ce qu’on n’a pas examiné d’abord par devant. Notre col n’est que le rebord d’un vaste plateau aussi horizontal qu’une place du marché. D’un côté, cette esplanade monte mollement jusqu’aux pentes qui se perdent dans une face glaciaire mixte horriblement compliquée, de l’autre, elle s’arrondit en laissant deviner l’amorce d’une probable dépression dont nous ne voyons rien du tout. L’ensemble du paysage est assurément magnifique, d’autant plus que toute la longue vallée est visible en enfilade jusqu’à des distances inimaginables. Pour des skieurs disposés à s’intéresser aux descentes prestigieuses plus qu’aux balcons suspendus, elle manque sérieusement de séduction.
– On a rudement bien fait de pas monter les skis.
– On aurait eu l’air con.
– Surtout qu’t’as pas vu çà !
Jean désigne d’un air navré un pieu de bois, gros comme ma cuisse, planté solidement et indiscutablement à demeure, en plein milieu du col, tout prêt à servir d’ancrage pour des rappels qui doivent être obligatoires et traditionnels pour tout ce qui passe par là d’une manière ou d’une autre. Il nous reste donc à en faire autant, sur notre corde d’attache que nous dénouons avec la célérité de gens qui n’ont plus rien à foutre ici et une envie subite d’aller voir ailleurs.
Un rappel sur muraille de glace est toujours amusant. On se jette joyeusement hors de la paroi, à petits sauts calculés ou à grandes détentes spectaculaires si le relief l’autorise. Ici c’est trop court pour atteindre au sublime en l’absence de spectateurs. Nous nous contentons de l’utilitaire. Pendant que Jean tire sur le brin je suis illuminé d’une subite explication :
– Dis donc, si tout le monde descend par ce rappel, c’est que de l’autre côté ça passe pas !
– Ben évidemment, doit y avoir des cassures pas skiables. Si y avait des pentes continues jusqu’au prochain bistrot, tu penses qu’i s’emmerderaient pas à sauter la rimaye. T’as déjà chaussé ?
La descente est agréable et assez facile. Bonne neige, bonne pente à l’ombre en tirant toujours à gauche pour suivre les soubassements de l’arête qui plonge régulièrement vers le glacier principal. Il vaut mieux éviter les quelques zones douteuses où certaines cuvettes pourraient bien receler des ponts fragiles mais, en skiant lentement pour ne rien casser, nous arrivons à l’entrée d’une brèche qui permettrait de traverser complètement vers la gauche et de sortir dans le haut de grandes pentes raides et ensoleillées sur l’autre versant. J’hésite à y aller voir. D’un bâton décisif Jean m’indique de loin qu’il faut continuer vers l’aval absolu. Je le vois, détaché sur le ciel d’un bleu insolent, belle image de calendrier des postes helvétiques, celles de notre pays se réservant plutôt les chatons enrubannés et les chiots en corbeilles d’osier tressé. Je continue donc en virages modérés, de moins en moins retenus à mesure que la pente s’élargit et s’accentue, pour finir par un talus assez raide pour que la prudence m’incite au dérapage latéral, pieds aussi serrés que les fesses. Jean arrive à son tour, à sa manière plus agressive, déclenchant un peu partout de petites coulées de neige transformée qui font plus de bruit que de distance et nous informent obstinément que décidément le printemps est là.
Nous avons désormais atteint la jonction. Reste la combe familière qui mène au refuge intermédiaire où nous attend le pastis obligatoire des subites sécheresses, malgré la répulsion native que j’affiche pour tout ce qui présente, même de loin, une apparence méridionale. Nous jetons sur le grand cirque glaciaire un dernier regard panoramique, notre adieu aux grandes verticales.
Quelqu’un a dit que tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne savent demeurer en repos entre le tracassin et les fourmis dans les jambes. Les nôtres, de jambes, sont allongées sous une table en terrasse, artistiquement ornée de deux verres aux reflets opalins, de chaque côté d’une grosse carafe pleine d’eau du bachasson d’en face et, signe des lieux, de gros morceaux de glace.

Le retour à la plaine étroite et si alpestre qu’on a eu bien du mal à y encoigner une cinquantaine de toitures en tavaillons autour d’une chapelle en granit rugueux, a ceci d’insupportable qu’on y rencontre des miroirs. On n’a pas idée du nombre de surfaces réfléchissantes que l’on aperçoit, à fuir avec frénésie quand on a la gueule que j’ai.
Quatre ou cinq jours en refuges perchés sur des neiges illuminées d’un soleil acharné, entouré de glaces étincelantes même sous la lune et inondées de toutes les radiations d’un ciel actinodélirant, ont transformé ma face en celle des mythiques forgerons qui se sont brûlés au feu divin et en sont, dit-on, restés boiteux. Je vois mal le rapport anatomique mais je dois bien en effet traîner un peu la patte.
Les gens qui me croisent n’en sont guère étonnés. On connaît bien ici ces sortes d’échappés de l’enfer héliopathique, ces cramoisis des altitudes et autres faces de cuir mais, au point où j’en suis, certains s’attardent, à commencer par le barbier qui m’attaque à la tondeuse et s’aide d’une pince à échardes pour cueillir les squames superposés. En résulte une gueule de chouette écorchée au chalumeau, mes précieuses lunettes ayant ménagé des orbites blafardes dilatées tout autour de mon regard ahuri. Je ne suis soulagé que par le spectacle de cette horreur cervicofaciale dénommée Jean qui me considère en se marrant d’un rire carnassier:
– Et la tienne, eh ducon, t’as regardé ?
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