Un opinel dans le reblochon

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

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Je viens de faire le compte. Vingt-six kilomètres pour la petite ville où débouche la vallée. Quatre pour l’entrée des gorges où commence la montée. Une bonne quinzaine pour atteindre le dernier village. Quarante cinq bornes en vélo, c’est une affaire possible. Après, nous aurons la marche d’approche jusqu’au refuge et le lendemain, la course et la descente pour retrouver les vélos et revenir par la même route. C’est vraiment une bricole.

Je cherche un compagnon pour cette aventure. Tous les copains possibles sont extrêmement occupés lorsque je leur propose cette montagne comme toutes celles qui ne sont pas à portée de voix de leur maman et à distance honnête du dernier terminus. C’est pourtant une belle pointe calcaire, point culminant d’une arête qui s’étire sur la moitié du département, toute en lapiaz à la base et curieusement découpée. Un sommet, une combe, un sommet, une combe, comme ça pendant des kilomètres jusqu’à un dernier col célèbre, routier et fréquenté par un tourisme bien disparu depuis la guerre, avant un dernier sommet bifide, terreux, vilain d’aspect, fait d’un matériau jaunâtre bizarrement décomposé. Dans le paquet il y a quelques pointes assez acrobatiques, des voies d’escalade un peu partout, mais pour le plus haut sommet c’est assez tranquille.

J’ai une tendance marquée à choisir des trucs faciles parce que je n’ai pas envie de me transformer en jeune héros de l’Alpe homicide et mon principe de base est de revenir entier, si je peux. L’altitude honorable du point culminant me sert de prétexte pour un choix dicté par une prudence qui pourrait bien être la forme à peine dynamique de la flemme chronique.

J’ai réussi à décider Jean, d’une part parce qu’il ignore tout de la question et de l’endroit, d’autre part parce que j’ai une tante qui tenait un bistrot dans cette vallée confidentielle. La seule ombre au projet c’est qu’il faut parler de ma tante avec une nuance de regret vu qu’elle s’est éloignée du zinc. La brave femme a pris sa retraite et le café est désormais transformé en salon rustique évidemment trop vaste pour une personne seule. Quel gâchis ! Une si belle situation. On devrait interdire. Peut-être qu’elle a conservé la cave ?

J’ai un excellent vélo de cyclotourisme qu’on m’a offert pour mon brevet élémentaire. Je n’ai rien à foutre du brevet puisque je prépare mon bac dans la foulée d’une escalade universitaire dont la fin m’échappe encore, mais le vélo est fameux. Avec lui je monte les cols comme un chef mais il faut quand même pédaler tout du long en tirant sur les grosses cocottes en dural pour aider la mécanique. Celui de Jean serait plutôt du genre réservé au trajet urbain qui le mène au boulot et le ramène pareil.

Le parcours en question, comme dans toutes les vallées normalement constituées, emprunte une succession de verrous et de petites plaines lacustres postglaciaires. Les plaines sont minuscules et les lacs ont complètement disparu, remplacés par quelques mouilles indécises. Les barrages morainiques n’ont pas tenu le coup sous les assauts d’un torrent d’autant plus furieux qu’il est affreusement encaissé. Le résultat est une succession de gorges cryptiques remplies de gros blocs entassés tombés des parois, où bouillonnent les borborygmes d’une eau toujours laiteuse à force d’éroder tout le calcaire du monde. Entre ces horreurs on espère de brefs moments de répit lorsque la route longe les replats verdoyants bordés de hautes falaises qui surgissent des forêts abruptes. Il y a même des villages dans ces trous d’ombre, fondés par des moines agoraphobes aux époques sinistres des monastères disciplinaires. Des gens en bonne santé mentale et moralement sanctifiables n’auraient jamais foutu les sandales dans ces sinistres effondrements. Si par miracle, et c’en serait un, ils étaient volontaires, ils sont certainement réunis maintenant au paradis de Sainte Caillasse.

Dès le début de la montée le voyageur au dérailleur est vigoureusement prévenu. A la limite de la plaine on aborde une immense falaise noirâtre fendue d’une brèche si étroite que la cascade qui en jaillit sort sous pression comme grosse vache qui pisse. Les ingénieurs qui ont réussi à enfiler une route par là s’en sont tirés avec deux virages tellement raides et serrés qu’il faut se mettre le ventre sur le guidon et pousser comme un âne pour ne pas rester planté dans la pente. Entre les deux il y a un pont sévèrement incliné et un original a fait construire à côté un restaurant accroché aux abîmes. Les eaux précipitées font un tel vacarme que même les cris d’horreur sont inaudibles.

On sort de là par un étroit tunnel à ciel ouvert. Les mineurs ont préféré tailler une tranchée dans la masse d’un piton détaché au sommet duquel trois sapins forment un plumeau ridicule et instable, histoire d’achever le pittoresque vertical du lieu. Tous les romantiques qui passèrent par là en sont morts d’admiration. C’est pourquoi il ne reste aujourd’hui que deux cyclistes efflanqués qui tirent une langue comme ça sur la route tortueuse suspendue entre gouffre et surplombs. Dans ces virages frénétiques on est continuellement dans l’angoisse de recevoir dans le cul un pare-chocs inconvenant, tant la visibilité est réduite au bout du parapet. Heureusement que la circulation est à peu près nulle et que ça ne dure que quelques kilomètres. Tout s’assagit bien vite sous forme de talus boisés broussailleux d’où dégringolent de temps à autre des caillasses inattendues ou des branches imprévisibles et des épineux tortueux. A éviter formellement en cas de pluie, chute de pierres, tempêtes, séismes, caduta massi et autres steinchlag. Il y en a pour toutes les sensibilités touristiques et traumatiques de la bonne époque où les passants n’étaient pas tous originaires de la gotharingie et visiblement pas pressés d’y retourner.

De virages pointus en cascades mousseuses, de ponts de pierres en passerelles de fer, de barrières rafistolées en murettes effondrées, culots d’avalanches mortes et graviers échoués, nous arrivons enfin au feu bistrot de la tante qui nous offre le sirop de framboises avec beaucoup d’eau fraîche que lui inspire notre état d’ébullition érythémateuse. Elle nous promet la gnôle pour « en repassant » si nous redescendons. Elle n’a pas du tout l’air d’en être persuadée et nous ne faisons rien pour rasséréner cette bonne personne que nous tenons sportivement à conserver en état d’admiration béate et en bonnes dispositions réconfortantes.

Encore une petite heure de gorges réfrigérées au creux desquelles le torrent tonitruant érode joyeusement de vieux névés poussiéreux, de montées brutales pour franchir quelques moraines antiques et nous arrivons au dernier village aux bâtisses superposées dans une pente à ferrer les poules, autour d’une énorme église à se demander où se prennent tous ces chrétiens.

L’expression « y a pas un chat » a été inventée ici. C’est bien heureux parce qu’il n’y a pas un rat non plus. Tout est fermé, les fenêtres partout et les volets ailleurs. Pas un bruit, pas un souffle, pas une fumée des toits. Il fait chaud, un temps sec de début d’été. Les habitants sont tous planqués ou partis sans laisser d’ardoises.

La vallée s’ouvre ici en un éventail de combes douces vers des cols imprécis entre des coulées de forêts verdoyantes bucoliques à souhait, couronnées de barres calcaires et de névés anachroniques. Nous montons jusqu’au sommet du village là où la route se prolonge par un chemin caillouteux et raide comme un châble. Nous remisons nos vélos entre deux tas de bûches amoureusement empilées sous l’avancée d’un chalet aussi hermétiquement clos que les mâchoires d’un bon copain à nous quand il descend en rappel. Charger les sacs, serrer les godasses, pisser dans un coin, le chapeau sur les yeux, on attaque le chemin à vaches.

Nous montons en silence pour respecter la coutume du lieu. Je vois passer un chien noir aussi rapide qu’une illusion. Est-ce un présage ? En attendant la sinistre réponse j’admire la vue panoramique des pâturages opulents et les belles vaches qu’il y a dedans. Jean suit à bonne distance, visiblement un peu cassé par les efforts cyclistes qu’il n’apprécie pas du tout.

Du replat d’un petit col, j’examine l’alignement en perspective fuyante du massif qui s’étire au loin. De chaque sommet descend une arête, les unes hérissées de crocs émoussés, les autres coupées d’un mur brutal, d’autres étirées en promontoires résiduels, d’autres étalées en spatules moutonnées. J’évoque le souvenir des vieux glaciers évaporés. Le rocher est si clair et si délavé qu’il se confond avec le blanc vif des névés accrochés sur les plus hautes vires.

Cette alternance d’arêtes délimite des combes parallèle, modelées sur le même schéma. D’un col déchiqueté au profil évasé descend un névé très raide, encore tout poudré de neige fraîche, qui s’élargit peu à peu, bientôt recouvert de caillasses et de blocs qui émergent des culots d’avalanches et finit par mourir en cascatelles luisantes vite absorbées par les fissures des longues dalles de lapiaz et les pierriers mouvants. Vers le bas, les combes se colorent de quelques rares végétations pétreuses, de lichens souffreteux ou de mousses verdâtres sous les résurgences. Elles se terminent par une dépression en cuvette autour d’un petit lac de fonte qui s’assèche bientôt en marécage vaseux, durci et craquelé comme un vieux tableau poussiéreux. Elles sont étonnamment semblables ces combes jumelles, ou quintuplées, je n’en sais rien. Quatre, à ce qu’il semble. Comme par fatalité, celle que nous devons remonter est la plus éloignée, la plus ardue, la plus désespérante par son étendue et sa concavité qui flirte là-haut avec la verticale. J’ai horreur de ces montées montantes qui montent de plus en plus à mesure que l’on monte en montant…

Je dois commencer à perdre conscience lentement dans l’obsession hypnotique de ce pâturage ondulé qui monte, monte. Je les connais bien ces vaguelettes de souvenirs bizarres qui viennent des profondeurs lorsque la conscience s’assoupit dans l’effort monotone, comme si l’hypnose m’envahissait lentement. Ce sont des airs de musiques lancinantes, des bribes de phrases sans rimes ni raison, des citations flottantes. Je les chasse, irrité. Elles reviennent, obstinées. Un jour, Jean a taillé toute une longue arête de glace en chantant à tue-tête le même petit bout d’un refrain idiot plein d’onomatopées. Plus il frappait, plus il gueulait ses « tagada tsoin tsoin » ou quelque chose d’aussi con, avec rage et obstination. J’étais muet, attendant l’explosion: merde, fait chier ç’t’air là ! « . Dans les passages difficiles il utilise une sorte de mantra: « c’est la limite, c’est la limite… » Dans ce cas-là il est recommandé de ne pas intervenir sous peine de projections de cailloux. Une fois, faute de munitions adaptées, il m’a lancé des poires.

Je me rends compte que Jean n’est plus là. Je suis bien content de m’asseoir négligemment sur une de ces banquettes que le passage continuel des vaches obstinées dessine horizontalement dans les pentes. J’aperçois Jean qui émerge en titubant de derrière une bosse herbeuse, vient s’affaler à côté de moi et me considère d’un regard brumeux au fond d’orbites bleuâtres creusées dans une face d’un gris agonisant.

– Crevé ?

– Ouais, c’est sûr.

– Coup de pompe ?

– Vachement !

– C’est l’endroit pour ça.

Toujours, jamais contrarier. Pas fier non plus, je sors quatre morceaux de sucre échappés à la consommation matinale et obtenus légalement grâce à mes tickets d’adolescent distingué. J’en garde quelques-uns en réserve à côté de la fiole de gentiane que m’impose ma grand-mère qui vit dans l’angoisse de l’entérite foudroyante depuis que je suis au monde. Comme d’habitude, le sucre coule immédiatement dans nos artères et chasse l’hypoglycémie dont nous ignorons le nom compliqué et que nous appelons plus sommairement coup de barre. Cette thérapeutique est un coup de pied au cul. Nous repartons pleins de glucose et de détermination.

En passant devant la porte d’un large chalet écrasé dans la pente comme s’il avait supporté tout le poids des neiges d’antan, je risque mon patois pour obtenir d’un natif un reblochon assez costaud pour ne pas couler sous l’opinel. L’indigène bégaie. Seul le prix est très clairement exprimé.

Nous finissons par atteindre la combe de lapiaz enchevêtrés en remparts circulaires au centre de laquelle se dissimule une affreuse bâtisse de pierres maçonnées noirâtres, sous un toit de tôles rouillées aux joints proéminents. La porte de fer est calée par une grosse poutre.

– C’est pour les chèvres.

– Faudrait qu’elles soient gonflées pour entrer dans ce catafalque.

– En attendant, c’est là qu’on couche.

Dedans, c’est pire. A droite, deux étages de bat-flanc d’apparence carcérale, à gauche deux minuscules fenêtres carrées qui donnent sur la vallée. Elles pourraient aussi bien donner sur la rade de Brest au vu des vitres dont la transparence est à peu près celle d’une planche. Au milieu, une table, deux bancs et un verre à moutarde qui contient une bougie à mi course. Nous mangeons notre reblochon équitablement coupé en deux, accompagné d’un gros bout de pain à la polenta. C’est une spécialité de l’époque qui nous est fournie après épuisement du pain gris et du pain noir, contre des tickets généralement faux. Nous buvons l’eau miraculeuse qui sort d’un trou du rocher, comme dans la bible. Nous allons nous coucher sur des sortes de galettes rectangulaires qui furent des matelas à l’époque où passèrent ici les éléphants carthaginois.

– Y z’ont passé par là ?

– Sûrement pas. Pour aller où ?

– A Rome.

– Les cloches !

– C’est pas Pâques.

– Non, Hannibal.

– L’animal y te dit…

– Dors et fous moi la paix !

La course se passe admirablement bien dans ce terrain assez rocheux pour faire apprécier la neige et suffisamment en glace pour se faire plaisir dans les dalles. Le bas du névé est bourré de cailloux encastrés. Nous avons l’impression de remonter une tranche de nougat.

Quand la glace apparaît, quelques caillasses ne font que passer en glissant. D’autres glissent en passant. Leur nombre augmente en fonction de l’ardeur naissante du soleil tout neuf qui se pointe entre les découpes du sommet. Nous n’avons pas pris les grappes. Nous tirons vers la gauche pour atteindre une zone de plaques en escaliers. Ce sont d’abord des dalles, puis des marches, puis des égrats, puis des murettes, puis des murs, enfin une paroi si verticale qu’elle fait la moue en un vilain surplomb tout baveux de glaçons. Nous retrouvons le couloir à droite, qui nous offre un bel entassement de blocs que je prie avec ferveur de rester en effet entassés le temps de notre passage précautionneux, plein de respect pour leur intégrité architecturale. Nous atteignons la brèche terminale qui porte le nom évocateur de rasoir dans la nomenclature du coin, car il faut la traverser d’un bord à l’autre sur le dos d’une murette assez large pour laisser passer une brouette si on était assez con pour la porter jusque là. Après, suivant une vire cruellement ensoleillée sur l’autre versant, nous admirons l’admirable, à savoir un des plus beaux panoramas sur le plus formidable massif extraordinairement magnifique, selon le vocabulaire époustouflé des descripteurs qui ne savent gravir une montagne que pour en admirer une autre, méthode bien connue des amours inconstantes et des convives insatisfaits. La chose se termine par une fissure en diagonale qui me permet d’amplifier l’ouverture de la poche gauche de mon pantalon jusqu’au niveau du genou. Au sommet, où on pourrait organiser un bal ou du moins une sauterie privée sur invitations restreintes, nous vidons un petit pot de miel de je ne sais quoi mais sûrement pas d’abeilles. C’est une mélasse vaguement acidulée qui s’obtient sans tickets, ce qui la situe au comble de l’introspection diététique.

Nous descendons prudemment par le même chemin faute d’en imaginer un autre dans ces dalles, ces blocs et ces degrés de moins en moins difficiles à mesure qu’on se rapproche de la base et des promesses d’eau de fonte que nous entendons murmurer dans de mystérieuses fissures qui ne sont jamais celles qui en contiennent vraiment. Jean se montre très agile à rebondir comme un chamois frénétique. Je retiens fermement et tout à fait inutilement sa silhouette d’athlète maigre au bout d’une corde de trente et un mètres quatre-vingt. Cette curieuse dimension résulte d’un malheureux coup de crampon reçu dans sa jeunesse et de l’amputation techniquement acceptée dont elle supporte admirablement le handicap, d’autant plus que personne ne s’en sert plus que pour retenir des lipothymiques dans les passages normalement accessibles aux vaches. Je ne m’en sers que pour faire joli car Jean cavale comme une bête à cornes dans ces égrés, à tel point que j’ai bien du mal à le suivre dans ses ébats chorégraphiques.

Nous terminons par une soigneuse vérification de la béquille anti-chèvres et nous quittons ces lieux karstiques pour l’interminable pensum du retour pâturesque. Il y a des vaches partout, quelques chiens renifleurs et de bergers, point.

Récupérés les vélos dans leur cache en bûches, traversé en roue libre filante le village fantôme qui sent le boche pas loin, bue la petite gnôle casse pattes chez la bonne tante toute émue de nous revoir vifs, nous dévalons la route onduleuse serpentoïde jusqu’au point de chute de la sublime horreur jaillissante.

Tout le long du parcours interminable, j’ai constaté une fois de plus qu’il y a autant de montées dans les descentes que de descentes dans les montées. J’ignore comment ils se débrouillent mais il est interdit à ces ingénieurs pervers de tracer des routes montantes sans profiter du moindre talus pour perdre le plus possible d’altitude, comme de les tracer descendantes sans y ajouter des grimpettes intempestives curieusement insérées exactement aux mêmes endroits. Le résultat est que tu montes tout le temps, quoi que tu fasses, dans un sens comme dans l’autre. Ceci dit, nous sommes désormais sur le plat et je suis pris à la gorge par une sourde angoisse qui ne doit pourtant rien à la gnôle abrasive de la tante.

J’ai impérieusement envie de tourner vers la gauche, ce qui est une option politique peu recommandée en ces temps. Il y a par là une petite route qui traverse une longue plaine, toute de prairies et de vergers à cidre, qui passe par le village natal de mes ancêtres maternels empilés ici depuis deux bons siècles et qui me semble un raccourci tellement séduisant que je braque sans rien dire à Jean qui suit avec la soumission muette du condamné résigné à ce qu’on en finisse.

Nous sommes en plein dans les pommiers lorsque la fusillade éclate de l’autre côté de la large et heureusement infranchissable rivière torrentueuse qui draine toute la vallée, depuis les glaciers éternels du grand massif jusqu’aux rives romantiques des confins lacustres. Nous entendons nettement les différentes sonorités saccadées des mitraillettes des uns et des pistolets mitrailleurs des autres, sur un fond étouffé de grenades défensives agrémenté de quelques rafales de mitrailleuse lourde. Je me demande avec acuité quelle est la portée de ces divers engins et le temps que mettrait une balle perdue pour venir musarder de ce côté-ci. Je ne connaîtrai jamais la réponse, dans notre hâte de pédaler comme des démons en direction de n’importe quel endroit où l’on ne se bat pas. Au village, je tombe sur un vieux du coin qui m’apprend, ô surprise, que c’est le maquis. Non, sans blague ? Et les autres, c’est le cirque Pinder ?

Nous sommes revenus à la ville en empruntant des itinéraires si tortueux, des routes si dissimulées évitant les nationales sauf pour les traverser à la vitesse d’un chat sur une piste de bobsleigh, que je crois bien que nous les avons inventées à mesure. Nous nous sommes serré la main à un coin de rue avec un dynamisme de saules pleureurs et nous sommes allés nous remettre dans nos familles respectives, nos pantoufles si douillettes et bientôt nos plumards ramollis par un usage aussi anormalement fréquent que prolongé.

Ma grand-mère m’a demandé affectueusement: « T’es déjà là ? »

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