Une belle jambe

Ce texte fait partie d’un recueil intitulé « Mon ami Jean et quelques autres » qui réunit 19 récits sur le thème du ski et de la montagne. Les expressions locales prononcées en patois, ou ce qu’il en reste, ne seront pas traduites. Elles sont écrites selon une phonétique de ma composition qui s’inspire d’une langue d’origine latine, comme le patois, et reproduit bien les sons z, ç, le ll hispanique (comme dans lluvia) ou ceux qui leur ressemblent.

***

Nous sommes si bien sur ce beau sommet que nous y resterions volontiers jusqu’à la fin de nos jours. Marcel en est enchanté. C’est la première fois qu’il monte aussi haut, passé trois mille, pour cette bonne course de deux jours. Nous avons bien dormi dans la cabane en tôles, malgré une courte averse dans la nuit. Nous sommes partis sous la pluie pour ce qui semblait être un échec de plus dans ce coin outrageusement arrosé. En arrivant sur le col où flottent encore les effluves d’une belle rousse et de son beau blond d’assiégeant, j’étais prêt à faire demi-tour, lorsque une petite bise venue des profondeurs frontalières nous a séchés en dix minutes. Le ciel s’est dégagé et le magnifique paysage de ces chaînes enneigées, de ces montagnes enchevêtrées jusqu’à l’infini des chaos helvétiques, nous a donné les ailes de la grande forme matinale. Nous avons suivi le fil du col jusqu’au petit becquet que l’on franchit en escalade facile sur son flanc droit. Nous somme remontés de l’autre côté du collu accessoire par des névés durs, à peine poudrés de neige vierge, vers les grandes dalle de lapiaz étagées en hauts gradins. J’ai mis les grappes et la corde pour traverser en courbe de niveau le vaste glacier rond enfermé dans sa conque de hautes falaises sombres. La rimaye du couloir qui fend la paroi d’en face était si peu ouverte, en ce début d’été, que je l’ai passée d’un seul grand pas. J’ai taillé des marches profondes sur toute la hauteur de la pente raide qui s’atténue en rejoignant l’arête faîtière. Nous avons suivi ce fil arrondi en enfonçant à peine dans la neige durcie sous laquelle la glace ferme accrochait durement les pointes. J’ai ôté mes crampons à la limite du rocher, contourné le gros gendarme en pile d’assiettes et gagné le sommet en courant presque sur le rocher facile.

Dessin de l’auteur

Le ciel est d’un bleu foncé incroyablement pur. Tout autour, une mer de sommets s’étend à perte de vue jusqu’aux lointains à peine brumeux, nimbés des tiédeurs méridionales, comme, de l’autre côté, aux plus fantastiques glacières germaniques. Les premiers plans, chaîne magnifique du plus noble massif du monde, déploient la panoplie des sommets admirables où nous laissons flotter notre regard ahuri de tant de beauté grandiose. Un petit train jaune serpente tout au fond de la vallée profonde où roule un fleuve étincelant. Je fume lentement une cigarette de contrebande un peu écœurante tout de même. Ce doit être l’altitude. Tout çà est très poétique, très pittoresque, très catalogue d’agence touristique, très devoir de vacances, très calendrier des postes et parfaitement indescriptible.

Becquet calcaire au sein des pâturages ou forteresse rocheuse élégante enserrée de glaciers inépuisables, tous les sommets ont un point commun. Quant on y est monté il faut en redescendre. Nous cédons à cette vieille habitude.

Je remets mes grappes dès la limite de la neige. Marcel n’en a pas. Je préfère être bien planté pour assurer. Nous avons gardé la corde malgré l’aspect bonasse de l’arête. Il est vrai que les parois qui la soutiennent n’ont été que rarement parcourues, de haut en bas, à la vitesse de la chute des corps, par des personnages qui n’en firent nul compte-rendu pour cause de requiem. Je suis pourtant bien tranquille. Mon compagnon est bon skieur. Il connaît la neige et ses réactions attendues selon le lieu et le temps. En montagne il marche bien, sans imprudence mais qui sait ?

Dès l’entrée du couloir je l’assure à bout de corde. Il descend, bien dans les marches, le piolet en ramasse. En deux ou trois longueurs nous sautons la rimaye. Les difficultés sont derrière nous. Comme toujours en pareil cas, un sentiment de satisfaction se mélange avec le regret d’en avoir fini avec une belle aventure, sorte d’euphorie mitigée qui entraîne souvent le relâchement. Nous traversons le glacier dans nos traces, suivant une large courbe afin de ne pas perdre d’altitude. Nous enlevons la corde lorsque nous venons au contact des premières dalles de lapiaz de sa rive droite. Je suis en train de la plier en écheveau, de la former en huit pour la lier de deux tours morts et d’un nœud serré pour qu’elle ne se répande pas en vrac dans le sac. Marcel est parti devant en suivant les vires faciles de ce large escalier qui s’étend du sommet voisin jusqu’aux parois invisibles qui soutiennent le glacier. Je me dépêche de le rattraper. J’ai conservés mes crampons. Les ôter et les fixer à mon sac me prendrait encore un peu de temps. Je marcherai ainsi sur les dalles. Tant pis. Il reste tout de même à descendre quelques névés faciles, sur l’autre versant de la coulée de lapiaz. A la montée, ce matin, ils étaient très durcis par le gel. Au lieu de glisser en ramasse, je les descendrai en marchant et je sauterai les petites barres qui les séparent. Elles sont hautes, tout au plus, d’un mètre cinquante.

Voici la dernière barre, la plus importante. Je saute en faisant bien attention à retomber sur toutes les pointes, bien à plat.

Crac !

Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Je fais encore quelques pas en sautillant sur le pied gauche. Je réalise que ma jambe droite cède un peu sous mon poids. Une sourde sensation qui n’est pas vraiment une douleur mais une sorte de refus, monte de la cheville au genou, comme si je m’enfonçais. Je m’assieds sur le premier bloc à ma portée. Marcel, sur le petit col, me regarde, étonné :

– Qu’esse t’as ?

– J’me suis pété.

– Merde !

Je n’ai pas eu le temps de le dire moi-même mais c’est exactement le résumé de mon sentiment. Encore faut-il me renseigner plus avant. Au pied de la barre que je viens de sauter, je remarque qu’un bloc en forme d’arête aiguë émerge à peine de la neige. Je comprends : mes pointes ont porté sur le faite du bloc. Mon pied a violemment basculé sur le côté et ma jambe s’est brisée. Je suis parfaitement calme.

Je détache mes crampons et je retire ma chaussure avec précautions. Mon pied est curieusement mobile, ma cheville étonnamment souple. J’ai du mal à enlever aussi ma chaussette de grosse laine. Elle semble percée et accrochée à quelque chose qui dépasse de la face externe de ma jambe, une sorte de grosse protubérance d’où émerge une pointe turgescente et dure comme un bout de bois. En même temps je constate que cette cheville se met à gonfler à vue d’œil, du mollet au coup de pied, d’une enflure bizarre, bleutée. Observation terminée, il est temps d’intervenir.

Je prends soin de placer sur la plaie saillante mon mouchoir propre, celui qui ne quitte jamais la bande Velpeau au fond de la poche interne de mon sac et je serre tout le total sous un pansement compressif admirable. Je remets ma chaussure, persuadé que si je ne fais pas vite, le pied n’entrera plus. Il pénètre pourtant, le pansement ayant rigidifié suffisamment cette cheville montée sur roulement à billes. Pas question de lacer la godasse. Je fais deux ou trois tours avec le lacet qui traîne et un gros nœud pour assurer le tout.

Et maintenant ?

Je prends tout mon temps pour ranger les crampons dans mon sac, pour le refermer soigneusement, pour me mettre prudemment debout. Marcel est remonté jusqu’à moi. Depuis de longues minutes, il me regarde en silence avec, dans l’œil une sorte de stupéfaction qui le paralyse. Je m’appuie sur mon piolet. Je fais un pas, un seul. J’ai l’impression d’avoir une botte de bois qui pèserait un quintal :

– Tu peux me prendre sur ton dos ?

– Faut voir.

Je me charge des deux sacs, l’un sur l’autre. Marcel s’accroupit. Je monte sur son dos. Il fait trois pas et me repose doucement :

– Pas question, t’es trop lourd.

Il a bien raison. Cinquante ou soixante kilos et la perspective de longues heures de descente pour atteindre la vallée sont hors de nos possibilités.

Tout çà s’est passé dans le calme absolu de la haute montagne déserte, du ciel pur, des neiges ensoleillées. Pas un mot de trop, pas une injure au sort contraire, « y è dinse apouè y è bon ». Je n’ajoute même pas le « foua d’dieu » de rigueur.

Je me vois coincé ici pour un bon moment, une nuit peut-être, une autre journée ou davantage. On viendra me chercher, c’est certain, mais quand et qui ? Par quel moyen ? A pied, à condition qu’on prévienne. A l’aide d’un mulet ? Ces animaux sont capables de beaucoup d’exploits légendaires, malgré leur caractère souvent affirmé et leur originalité surprenante. Cependant je me vois mal ajouter à celui de l’accident l’agrément d’une chevauchée interminable le long d’une piste abrupte, assez mal foutue pour transformer l’épreuve en cascade accélérée au premier dérapage d’un bestiau imprévisible. La seule issue me semble celle que préconisait Tartarin : « pedibus cum jambis ».

Eh couillon, « jambis » est ici un pluriel ! Il y a un mois que j’ai obtenu mon bacc. Je dois savoir ce genre de choses même si je n’en suis pas plus sûr que çà.

Je regarde, navré, mon piolet lamentablement couché sur les cailloux. En même temps jaillit la lumière, la solution toute bête : une jambe et un piolet, çà fait deux. Avec un piolet de plus, çà fait trois. Très  suffisant pour avancer à la manière d’un béquillard :

– Marcel, prends ton sac et tout ce qu’il y a dans le mien. C’est pas lourd. Tu me laisses les cigarettes, les allumettes et le flacon de gentiane. Tu descends au refuge. Tu fais à bouffer avec ce qui nous reste. Tu me donnes ta pioche. Moi j’arrive.

Mon ton est si impérieux que Marcel ne moufte pas. Il me regarde avec l’air expressif d’un candélabre. Il obtempère comme tant d’autres en quatorze. Je le vois remonter la pente qui mène au petit becquet facile avec une célérité qui me fait très injustement soupçonner qu’il commence aussi à en avoir marre de rester planté ici et de toutes ces conneries.

Enfin seul et pas plus heureux pour çà.

Je prends soin de placer à l’amont le piolet le plus court, à l’aval le plus long. Encore cette histoire de dahut. Je pars, décimètre par décimètre, à la vitesse d’un escargot méditatif sur la route des vins de bourgogne. Je me promets de fumer une cigarette lorsque j’atteindrai le sommet du becquet dans un an ou dans mille.

Curieusement, après un temps qui n’a plus de commune mesure avec ce que racontent les horloges, j’arrive tout de même au premier pas d’escalade. Je passe les piolets dans le ceinturon en cuir de gott mit uns que j’ai récupéré à la Libération. L’escalade à la manière d’un unijambiste est une révélation. J’en devrais être pourtant averti pour avoir déjà rencontré deux grimpeurs de cette espèce : l’un avec une jambe en moins, l’autre avec une jambe en trop. Celle du second est courte, raide, soudée sans rotule et parfaitement encombrante.

Arrivé au sommet du becquet, je repousse la cérémonie de la cigarette à la fin de l’arête de plaques brisées heureusement plates et bien horizontales. Marcel a déjà disparu dans la grande pente de gauche qui mène à va savoir quelle éternité, dans la mesure de mes enjambées.

Sur le col couvert d’une confortable selle de graviers compacts dure comme une dalle, un petit air de bise me pousse à entamer la descente sans attendre. J’expérimente ma méthode de progression tripède avec un tel succès que je commence à croire à ma chance de ne pas me pétrifier ici. Les anthropologues du futur repasseront.

Cette évocation me rappelle celle du fossoyeur qui, d’un coup de pioche, avait découvert un crâne. Au bistrot, il expliquait avec émotion: « y étai dû, y étai dû…min d’l’o « .

La piste n’est pas irrémédiablement difficile. En temps normal je la descendrais en courant à grandes enjambées, sautant les obstacles, franchissant les ravines et les petits torrents comme si j’avais aux fesses tous les gabelous et autres gâpians du quartier. L’hypothèse n’est pas stupide au passage d’un col frontière. Aujourd’hui j’analyse le terrain mètre par mètre avec une attention d’entomologiste décidé à pratiquer un lavement à un pou. Le moindre caillou incongru, la plus anodine plage de gravier sablonneux, une zone de glaise fuyante, autant de sujets de méditation accélérée avant d’y planter les piques de mes piolets facétieux, toujours prompts à déraper à la moindre négligence.

« Et pourtant elle se remue », disait l’autre avec d’autant plus de pertinence que je peux constater que l’heure avance effectivement plus vite que moi. Depuis le temps que l’on sait que c’est la terre qui tourne, on continue encore à prétendre que c’est le soleil qui se couche. Increvable obstination du psittacisme ancestral. Citation pour citation, je me mets à évoquer celui qui se trempait les arpions en gémissant « ô lac, suspends ton vol ». Justement, lorsque je serai au bord du petit lac ovale dans sa combe aux névés convergents, lorsque j’aurai franchi le torrent déversoir, j’aurai pratiquement la certitude de ne pas coucher dehors ce qui est, pour l’instant, mon unique et modeste ambition.

Tous ces espoirs euphorisants s’effondrent d’un seul coup lorsque, après un nombre d’heures qui s’approche de l’humoristique, j’arrive au voisinage d’un gros cairn moussu orné d’un pieu cylindrique délavé par les ans et les érosions pluviales répétées. Cet engin indique à la fois la sortie du sentier rocailleux, l’emplacement d’un petit collu herbeux et le commencement d’une pente de pâturages qui mène au lac susdit. Le sol est désormais suffisamment terreux et mollachu pour que mes piolets s’y enfoncent de quelques centimètres ou plutôt davantage. Je risque de me déséquilibrer à chaque pas, voire de m’étaler si l’un de ces appuis vient à manquer. Je m’assieds, pensif sur l’une de ces banquettes horizontales que les vaches ont l’obstination de sculpter en paissant sur toute la hauteur des prairies escarpées. En conséquence, puisque la position assise est classiquement celle du penseur, l’idée s’impose de progresser ainsi faute d’avoir à envisager une attitude plus conquérante. Je pose mes piolets dans le sens de la pente. Je m’appuie dessus et, d’un mouvement élégant, je soulève mes fesses pour les poser un peu plus bas. Si je trouve une nouvelle banquette, les choses n’en vont que mieux. Pas plus vite en tous cas.

Les grandes montagnes, tout autour, commencent à prendre leur pâle gueule de méditation crépusculaire. Le petit lac luit d’un éclat argenté fort pittoresque assez prémonitoire de ce qu’il sera bientôt, sous la lune. Avec ma jambe en l’air et mes soubresauts sur le cul, je finis tout de même par faire du chemin. J’achève ma reptation fessière sur la pente herbeuse lorsque le soleil s’éteint définitivement derrière les grandes aiguilles à contre-jour. Le noir monte à une vitesse étonnante du fond de cette combe pourtant ouverte qu’envahissent comme une marée les ombres portées de toutes ces pointes accumulées. Je n’en avais jamais remarqué autant à la fois. Il est vrai que pendant les pauses j’ai vraiment eu le temps de les détailler toutes, jusqu’au dernier crochet du plus petit becquet, jusqu’à la plus minuscule enquerne. Cette pente d’herbe scalariforme se prolonge désespérément et je suis enclin à marquer un arrêt reconstituant tous les quatre ou cinq pas. Plus exactement tous les quatre ou cinq culs, si je puis employer cette unité de distance jusqu’alors inusitée mais tellement justifiée.

Dès que j’achève ce parcours outrageusement végétal je retrouve avec joie les plages de cailloux roulés qui bordent le torrent. Je me mets à nouveau debout dans la position du héron unijambiste et je reprends ma marche béquillarde. Je franchis le torrent exutoire sans plus de façon, de bloc émergé en caillou vacillant. Ma technique est désormais bien au point. Je plante les deux piolets, j’éprouve la fermeté de ce double appui. Si un doute subsiste j’affermis le piolet défaillant. La garantie obtenue que rien ne va glisser, ripper ou déraper, je fais un pas prudent de mon unique pied gauche. S’il repose en position bien ferme je soulève mes deux piolets et je les plante un peu plus loin. Avec la pratique et grâce aux vertus de la répétition j’arrive à enchaîner les mouvements avec rapidité sinon élégance. J’avance peu mais j’avance continuellement. La nuit noire m’accompagne durant le parcours final de ce sentier interminable encore tout merdeux des passages répétés des moutons rondouillards. Je débouche enfin dans la petite plaine semi-circulaire où se blottit le refuge en tôles affaissées qui, ce soir, fait figure de palace magnifique aux odeurs suaves de feu de bois pétaradant et d’une sorte de soupe farineuse que Marcel a tirée d’un sachet de poudre étrange aux aspects de vert de gris. Je pose les piolets à côté de la porte basse et j’entre à cloche-pied.

– Ben vingt dieux, t’as mis le temps !

– T’as raison, mais ma jambe a voulu venir avec. J’pouvais pas la laisser…

La soirée est brève. Nous dormons comme des souches sur un tas pittaté de paille de maïs dont l’épaisseur, dans les endroits garnis, ne doit pas excéder celle de la couche de peuffe qui s’en dégage au moindre soupir. Ma jambe est parfaitement inerte et j’estime son poids aux environs d’une demie tonne.

Au petit matin des aubes prématurées, j’expédie Marcel avec prière de ne pas se casser la figure dans la descente et de prévenir d’éventuels secours avec la solennité qui préside aux grandes catastrophes. Je vais pisser à cloche-pied, ce qui n’est pas facile et je m’accorde une cigarette en guise de petit déjeuner, faute de nourriture plus roborative ou, pour tout dire, de nourriture tout court. Le beau temps est évidement magnifique, comme toutes les fois qu’il ne sert à rien. Les périodes de pluies abondantes sont, c’est connu, réservées aux grandes expéditions. Je m’assieds au soleil levant, adossé à la paroi tiède de ma cabane et je me mets en devoir de préparer l’emballage.

J’ai une courte mais solide expérience du transports des blessés, fracturés et autres escargnautés en milieu montagnard. Je sais que la première condition d’un voyage relativement confortable pour les porteurs est d’abord un empattage exhaustif de toutes les lésions apparentes ou supposées. Plus une victime est empaquetée, plus elle est silencieuse et par conséquent moins emmerdante. On peut dès lors se permettre de borter dans tous les coins, de sagatter la civière et de barlotter le paquet sans déclencher trop de beuglantes superflues. Je m’empare donc d’un tavaillon qui passait par là, rescapé d’une pile de bois de chauffage. A l’aide de mon piolet j’en refends de longues attelles, droit fil, que j’affine à l’opinel, avec un soin moins méritoire qu’il ne parait puisque je n’ai absolument rien d’autre à foutre de toute la journée. J’enroule mon pull-over serré autour de ma jambe invalide, j’applique mes attelles bien parallèles et j’attache le tout à l’aide des longues lanières de mes crampons. Le résultat est admirable. L’objet ressemble à ces croisillons que l’on voit aux mollets des nymphes antiques et des beaucoup moins érotiques soldats romains, grâce auxquels ils attachaient leurs sandales. Ma lanière est rouge grenat. Elle se détache heureusement sur le vert foncé de mon pull épinard. Un rien d’art sied à l’utile.

Le reste de la journée, j’attends.

Le soleil tourne lentement par-dessus la haute paroi noire qui me domine. J’écoute le torrent qui la longe avant de plonger vers les profondeurs de la vallée, ses forêts sombres, ses prairies émaillées de fleurs, ses brancards, ses civières, ses restaurants.

Plus rien à bouffer depuis hier soir. Je fais le compte de mes cigarettes. J’en ai suffisamment pour envisager l’avenir avec sérénité. Pour la flotte, je me risque à une expédition claudicante et prolongée, à cloche-piolet, jusqu’au torrent. Je reprends ma place de gardien du seuil, adossé à la tôle brûlante et je laisse le temps passer, passer, dans une rêverie contemplative qui m’entraîne sinon à l’ascèse, du moins à une espèce d’adynamie érémitique dont je commence à avoir sérieusement marre.

La plus haute des montagnes pointues de cette heureuse région me sert de gnomon. Son ombre portée se déplace sur la paroi d’en face avec une lenteur solennelle absolument imperméable à mes impatiences contenues. Je commence à comprendre pourquoi les ascètes sont généralement des contemplatifs. Ils attendent l’heure de la soupe.

Vers le soir, sur le ciel pâlichon d’un crépuscule laiteux, je vois se détacher entre les gros blocs qui ferment l’entrée de mon petit domaine, la silhouette d’un grand costaud, accompagnée de trois autres baraqués entre lesquels je reconnais un hôtelier du coin, bistrotier éprouvé, braconnier averti, grand passeur de frontières. J’en suis tout rassuré. Le plus grand porte sur l’épaule une sorte de paquet oblong de perches métalliques entourées d’une grosse bâche grise qu’il déploie, étale, enclenche de tous côtés, pour aboutir à une solide civière. La toile est décorée de grosses taches brunes d’une esthétique d’apparence géographique que je ne parviens pas à identifier à première vue. On m’explique que c’est le sang du précédent occupant, qui était bien plus malade que moi, vu qu’il était mort. Je remets à plus tard l’examen de la pertinence d’une si étrange observation. On s’affaire. On m’offre, avec des mines de soubrette, un quart en métal militaire plein d’une gnôle à réveiller mon prédécesseur. A jeun depuis hier soir, j’apprécie dans une crise de suffocation sonore. Toute calorie est bonne à prendre. On m’installe. On me sangle là-dessus avec un ceinturon. Yu mûla !

Mes porteurs ont choisi de descendre par un chemin beaucoup plus détourné que l’itinéraire habituel et fort malcommode lorsqu’on est trop chargé. Il est même franchement dangereux dans ces conditions. Je me réjouissais pourtant de l’exercice de style qu’aurait représenté la descente de l’éperon boisé et de la dalle en pente, toute allusion spiritueuse mise à part. Je reconnais que, dans la nuit, mieux vaut emprunter le sentier aux vaches. Ce sera long, franchement vexant, mais qu’en dire lorsqu’on est amarré sur un brancard balancé au rythme énergique de quatre montagnards plantigrades ?

Dessin de l’auteur 1945

Je suis quand-même récompensé de ma compréhension par la descente directe d’un couloir bourré de varosses, au cours de laquelle ma civière prend des allures verticales prononcées. Il paraît que c’est plus court et je m’en persuade en observant à quelle vitesse on dérupe dans ce châble. On me dit que c’est bien pratique pour la contrebande parce que par là, personne ne peut monter.

Le porteur arrière, celui qui retient tout le monde, n’a plus à la main droite que deux doigts, pouce et index. Il a abandonné tout le reste aux fantaisies balistiques d’un éclat d’obus. Il n’en n’est gêné ni pour saisir son verre ni pour jeter un atout sur le tas ni pour tirer les chamois à la carabine. Pour porter, il se sert d’un ceinturon passé de son épaule au manche de la civière. De plus, il touche une pension.

Dès que nous atteignons le sentier à vaches, dans la perspective d’un long parcours nocturne sans autre intérêt que d’être balancé au rythme pachyderme de mes nyctalopes, je m’endors. Je me demande si c’est bien sous l’effet de la gnôle craisonnière ou sous celui d’une faculté d’abstraction que je ne me connaissais pas. J’ouvre l’œil de temps à autres pour apercevoir quelques étoiles entre les branches des fayard ou la perspective d’une cascade phosphorescente dans une giclée de lune. Je suis bien. J’expérimente cette confortable manière de descendre d’une montagne que je n’avais jamais pratiquée jusqu’alors.

Longtemps après, je reprends contact avec la civilisation qui m’apparaît sous les formes fuyantes de plusieurs lanternes que balancent des hommes noirs autour d’une voiture hippo-immobile. Il y a là un bon gros cheval sous une épaisse couverture à carreaux, de la paille dans le char à banc et beaucoup d’agitation. On s’interpelle en patois. On m’installe dans la paille, la couverture du cheval par-dessus et l’on s’en va ploc, ploc, ploc, ploc.

Le plus pénible de l’expédition m’attend à l’arrivée à l’hôtel de la Gare et des Cimes, réunis. J’ai un mal fou à échapper à une assemblée de noctambules dont la multitude agrippante s’évertue à me soutenir en me projetant dans tous les sens. Une bonne gueulante et quelques coups de coudes me libèrent de ces sollicitudes importunes. Je n’ai pas descendu toute la sainte journée des pentes de caillasses, des ravines, des châbles et autres tuagens, pour me faire écharper par cette guernipille de sagattons déchaînés.

Mes parents sont montés de la ville en renfort. Décidément l’adrénaline est bien le ciment des familles. Mon père arrose à coups de blanc la caravane de secours, d’autant plus copieusement que ces braves gens s’avèrent, tous les quatre, membres de la fanfare, ce qui nous apporte une bonne estimation de leur contenance approximative. Je sèche une grosses assiette de charcuteries locales et je vais me coucher comme un grand, en me hissant dans l’escalier à l’aide des barreaux de la rampe.

On m’a confié à une équipe de radiologues, traumatologues, plâtrologues et autres esquintologues distingués. Pendant quelques semaines je m’emmerde sur mon plumard, seulement distrait par de régulières expéditions à la cuisine, où ma grand-mère me traite comme elle le ferait d’un paralytique en porcelaine tombé tout vif dans une moissonneuse-batteuse.

Jean est venu me rendre visite, par la fenêtre, après avoir escaladé la façade. Il m’a dit que j’étais complètement con d’avoir conservé mes crampons pour sauter cette murette de merde. Je le félicite de tant de pertinence, juste après lui avoir demandé ce qu’il veut boire.

L’épilogue, trois mois plus tard, a été l’intervention d’un nommé Opathe, intrigué par cette large fistule suppurante qui subsistait à la face externe de ma cheville. Par unique application d’une compresse imbibée d’une mystérieuse essence citrine il a obtenu l’expulsion d’une grosse bûchette puante qui s’est présentée comme un morceau de péroné dissimulé aux yeux routiniers de mes rafistologues. La plaie s’est cicatrisée en trois jours.

Dès que possible, j’ai repris mon vélo. Plusieurs centaines de kilomètres plus tard, à la veille de Noël, j’étais sur les skis. En profonde.

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